IV. ÉCRIVAINS Il
même. Plus jeune de cinq ans, iUbéric, venu a Paris afin d'alléger les charges de sa famille, quittait un foyer dont il n'avait abandonné la discipline austère et chérie que pour prendre le joug plus lourd du travail. Le devoir n'avait jamais cessé d'être sa loi suprême ; il l'observait, il l'aimait, et les habitudes de sa pensée se reflétaient dans son maintien et sur son visage, d'une beauté presque ascétique. Son aspect faisait penser aux plus illustres modèles de la jeunesse. Un peintre de nos amis, l'ayant vu tout rayonnant encore de cette fleur de santé qu'il avait apportée de sa terre natale, voulut le peindre à côté de saint Louis de Gonzague, comme la vive image des vertus que ce saint enseignait. Avec un immense enthousiasme pour le bien, il n'avait que des paroles calmes et mûres, il ne se proposait que des desseins sérieux, et le plus arrêté de tous, qu'il a suivi jusqu'à la dernière heure, était de servir Dieu et l'Eglise par une profession constante et publique de sa foi. Du reste candide et croyant à l'égard des hommes et des choses de la vie presque autant qu'à l'égard de Dieu et des choses de la religion, ne soupçonnant pas le mal, ne le voyant pas, se débattant pour n'y pas croire, aussi plein de charité que do ferveur. Voilà ce qu'Ourliac étudiait avec un étonnement continuel. « Je n'aurais pas cru, disait-il, qu'il y eût de ces jeunes gens-là ailleurs que dans les romans. Et, en effet, Albéric était un héros de roman ; mais le roman de sa vie et de son cœur, l'idéal qu'il poursuivait, la matière de ses réflexions, le charme de ses rêveries, l'objet de son amour était de servir la cause de Dieu. Il fut tout de suite un des membres les plus zélés de la plupart des œuvres que réclament les besoins sans nombre et sans mesure de la misère parisienne. La vénérable sœur Rosalie et quelques autres patrons de toutes les infortunes le comptèrent bientôt parmi leurs aides-de-camp. Pauvre, obligé de travailler beaucoup pour un mince salaire, il faisait ainsi l'aumône de ses loisirs et même de son temps.
C'était à l'époque la plus laborieuse du journal. Inexpérimentés, accablés de polémiques, nous n'étions que trois ou quatre rédacteurs pour suffire à tout. Albéric avait la charge qui exigeait le plus d'assiduité. Mais ses devoirs étaient ordonnés, et aucun ne nuisait aux autres. Toujours très digne, peutêtre un peu fier, résolu à ne se plaindre jamais il ne voulait pas que le temps plus qu'autre chose parut lui manquer. Cette régularité extérieure était un effet de la régularité et de la solidité de son esprit. Il avait des principes srirs, une raison droite qu'il fortifiait et qu'il éclairait par l'élude. Son style aussi en reçut l'empreinte. Il se débarrassa de bonne heure
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de L'emphase ordinaire aux commençants et naturelle aux esprits qui se portent aux grandes pensées. On ne signait pas alors, et nos lecteurs n'ont pu apprécier le mérite Littéraire d'Àlbéric ; mais il a laissé des ouvrages qui permettent d'en juger. Dans sa Notice sur la vie et les travaux de I). Jaynn Balmès, il y a mieux que Les promesses d'un très remarquable talent. Les livres de l'illustre prêtre espagnol y sont analyg avec une vigueur où s'annoncent les plus beaux dons de l'esprit. L'auteur d'un pareil ouvrage n'avait que peu de chose à faire pour devenir un grand écrivain. Il aurait acquis une simplicité magnifique, heureux mélange de la forte sobriété française et de la pompe espagnole, qu'il aimait, et qu'il étudiait également.
Nous avons nommé Balmès : c'est Albéric de Blanche qui a fait connaître en France ce génie, dont la gloire est maintenant si parfaitement admise et presque populaire. Spécialement chargé des affaires d'Espagne, notre collaborateur, s'était mis en rapport, autant qu'il avait pu, avec ce qui se trouvait dans Paris d'Espagnols capables de le bien renseigner, particulièrement sur l'objet essentiel du journal, l'intérêt de l'Eglise. Il connut dès cette époque, Juan Donoso Cortès, encore incrédule et encore obscur. Balmès, non moins ignoré, quoiqu'il eût déjà publié en Espagne Le Protestantisme comparé au Catholicisme, se rencontra avec le jeune rédacteur de l'Univers. Il ne tarda pas à l'apprécier, et il lui confia le soin de traduire son ouvrage. Albéric se mit joyeusement à l'œuvre. Il n'avait pas moins de vénération pour les vertus de Balmès, que d'admiration pour ses talents, et il se félicitait souvent de travailler avec ce grand homme. Nous nous rappelons encore en quels termes de vive et affectueuse estime Balmès, à son tour, parlait de son zèle traducteur. La traduction parut modestement, sans nom d'auteur et fut peu vantée, même dans l'Univers. Elle eut cependant le succès qu'elle méritait. Il en a paru une seconde édition, retouchée, en i85i. Déjà Balmès était mort, Albéric sentait qu'il le rejoindrait bientôt. Il put à peine écrire une introduction de huit à dix pages, dans laquelle il voulait payer un dernier tribut à la mémoire de son maître et de son ami. Cette introduction d'un style excellent, est datée de Paris, le 10 juillet i85i. Albéric y nomme Donoso Cortès; il salue cette grande éloquence qui se levait sur l'Espagne et sur le monde au moment où la tombe de Balmès venait d'être fermée. Albéric aimait l'Espagne comme une seconde patrie. L'avènement de Donoso Cortès le consolait presque Vie la mort de Balmès. Il nous rappelait avec un légitime orgueil que, deux