IV. ECRIVAIN
années auparavant, il avait le premier prononcé en France et dans le journal ce nom destiné à un si puissant éclat. En effet c'était lui qui avait analysé et en partie traduit pour l'Univers le sublime discours du 4 janvier 18^9, bientôt répété par les échos du monde entier. Hélas ! lui qui se sentait blessé à mort, il devait cependant le voir mourir, ce brillant orateur, si jeune, si plein de vie, si riche de génie et de vertus, et qui» dès son entrée dans la carrière, était devenu l'un des plus illustres chrétiens de l'Europe.
Avant de perdre tout à fait la santé, Albéric avait perdu les illusions de sa jeunesse. Il n'avait pu vivre plusieurs années dans Paris et passer de vingt à trente ans, sans apprendre à connaître le monde, sans sonder le fond du cœur humain. Par sa vie toujours pure et sévère, il s'était préservé du spectacle des dernières ignominies, mais le mensonge, l'égoïsme, la servilité, l'ingratitude, la soif des plaisirs, la soif de l'or, il les avait vus ; il n'ignorait plus l'existence du mal. Cette triste initiation ne l'inclina pas au doute. Il n'en aima que davantage le bien, et veilla d'autant plus rigoureusement sur lui-même, se faisant une loi plus étroite de ne point abaisser en son cœur la dignité de l'homme et du chrétien. Ce cœur droit et fier devint alors chevaleresque ; pour s'éloigner de la pente commune, il fit comme une sorte de gageure avec lui-même de pousser plutôt jusqu'à l'exagération tout ce qui était délicatesse, honneur et vertu. Quoique ennemi des fictions, il écrivit un petit roman, dans le but comme il nous l'avoua de donner quelque contentement aux rébellions de son âme contre le train du monde. Cette composition intitulée Eusebia, ne fut remarquée que du petit nombre des juges qui peuvent goûter la distinction du style et des sentiments. Le sujet est la lutte victorieuse du devoir public contre les entraînements d'une passion légitime. Il y a de l'inexpérience dans l'arrangement du récit, mais on y entend les cris éloquents du cœur.
Un jeune officier espagnol a suivi les drapeaux de don Carlos. Il a laissé à Madrid son ami d'enfance, dont il aime secrètement la sœur, ignorant à quel point il en est lui-même aimé. Blessé et emporté mourant du champ de bataille, il est recueilli chez de bons paysans de Guipuzcoa, dont l'hospitalité est peinte avec des détails charmants. Sa blessure prend d'abord un assez bon cours, mais l'inquiétude de l'âme retarde la guérison. Différentes circonstances amènent le blessé à penser que ses amis le croient mort ; et convaincu qu'en effet sa poitrine est atteinte irrémédiablement, il prend In résolution de s'ensevelir d'avance dans un douloureux oubli. Cependant
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mie dernière chance de sauver ses jours lui est offerte. Les médecins lui conseillent l'air natal. Il réussit à s'échapper. Incertain de la vie, et incertain aussi du sorl fie son amour, il vient se cacher au fond de l'Andalousie, dans la maison où il est né pauvre et doublement orphelin. Il y retrouve sa vieille nourrice :
« Ama, lui disait Lucio, car elle n'avait plus d'autre nom que celui-là, presse-moi dans tes bras, ranime-moi, ravivemoi ! Qui donc m'a plus aimé que toi ? Vois, je meurs pour u 'avoir point été assez aimé ! Je viens revivre ici comme un enfant. Fais-moi oublier que j'ai été emmené un jour de cette solitude, que j'ai connu ailleurs l'amitié, la tendresse et d'autres biens, qui ne m'ont souri un instant que pour m 'être enlevés
aussitôt Qu'a-t-on voulu me donner dans ce palais, dans
cette capitale ? Ah ! l'on m'a trop promis et trop peu donné I Je reviens avec une misère que je n'aurais point connue. Je rapporte l 'amertume des biens perdus, et je ne retrouverai plus l'ignorance, qui seule pourrait rappeler la félicité première
Un heureux dénouement met fin à ses traverses. La paix est conclue et Lucio retrouve la santé. Il retourne à Madrid, où son ami l'attend avec le désir de pouvoir 1 appeller son frère : il revoit Eusebia, et lui demande d'une voix troublée si elle a gardé son souvenir. Pour toute réponse, elle baisse les yeux et lui montre sur son sein une croix d'or qu'il lui avait donnée. Ici, le narrateur, encouragé par le voile dont il s es! recouvert, prend la parole, et ce qu'il ajoute laisse deviner des chagrins gu'il a cachés à ses meilleurs amis.
« En écrivant cette histoire, j'ai trouvé des mots pour peindre les tristesses de l'absence. Les blessures poignantes de l'exil pénétrant dans mon pauvre cœur, en ont fait sortir des accents propres à traduire de longues et cruelles souffrances. Mais une joie pareille à celle qu'éprouve en ce moment Lucio est au-dessus de tous les efforts de ma plume.
« Au contact d'un amour si pur et si abondant, l'âme de Lucio s'élève vers les régions qu'habite la beauté éternelle. Dans le transport que lui donne sa joie, il cherche par-delà ce monde et le temps une sphère où son cœur se dilate sans mesure. Ainsi la pitié se trouve au sommet de son affection comme elle se retrouve partout où existe quelque chose de pur, de profond.
« Dans Eusebia, oe double mouvement de l'Ame vers ni; bien absolu s'était toujours fait manifestement sentir, dans Lucio, par une certaine imperfection, qui venait de la faiblesse du cœur, L'inclination passagère, l'amour pour Eusebia avait semblé absorber ou paralyser d'abord tout autre tendance vers