‹ Âmes héroïquesChapitre 51 sur 85 · IV. ECRIVAINS · texte numérisé non relu

IV. ECRIVAINS

des sentiments plus sublimes. Mais, dans le moment que la fusion de ces deux cœurs s'est consommée, dans l'instant que Lucio a pris possession de ce premier degré où se bornait primitivement jusque là les aspirations de sa tendresse, aussitôt un mouvement plus parfait s'est fait sentir en lui et l'a soulevé vers l'idéal où la sœur de Supercio tenait depuis longtemps son regard fixé. »

Ce fut après ce dernier adieu, ce dernier regret peut-être aux rêves de la jeunesse, qu'Albéric écrivit sa Notice sur la vie et sur les ouvrages de Balmès, et donna la seconde édition du Protestantisme comparé au Catholicisme. Sa vie active finit là. Depuis son départ de Paris en i85i, où nous lui dîmes adieu avec la douloureuse certitude de ne plus le revoir, son existence devint une véritable agonie. Gardant la majesté, la magnanimité du courage chrétien, il perdit successivement la force, le travail, l'espérance de guérir, enfin la vie ! La mort, dit Bossuet, révèle le secret des cœurs. C'est surtout lorsqu'elle emporte la vie par lambeaux, qu'elle met le cœur à nu et le fait voir tel qu'il est. La patience d'Albéric, durant cette agonie de trois années, sa piété grandissante, sa fermeté et presque sa joie en présence de la mort, ont confirmé tout ce que nous savions de lui. Voilà bien comme il devait mourir. Une lettre qu'il écrivit vers la fin de 1862 à un ami cruellement frappé, achèvera de peindre cette âme digne du ciel, et fera comprendre 1 quel prix, condamnée à tant de renoncement, elle avait conquis tant de résignation.

« Vous ne doutez certainement pas de la part que j'ai prise à votre malheur ; je veux pourtant vous le dire moimême. Au milieu des assauts que vous soutenez, je pensais que du moms votre bonheur domestique était sauf. La Providence a voulu nous apprendre une vérité douloureuse ; c'est qu'il est bien autrement difficile de résister que de combattre. Par ce coup, Dieu vous propose des vertus infiniment plus grandes que celles que vous ambitionnez. Oui, mon cher ami, c'est ordinairement là le secret caché dans de telles souffrances. On aspire à un certain ordre de mérite qu'on croit élevé, qu'on juge suffisant : tout à coup, il faut songer à monter mille fois plus haut. Il faudrait remercier pour cette grâce comme on remercie piur les autres. Vous le savez bien, tous les chrétiens le savent : mais, hélas ! que cela est difficile ! Il y a plus de mérite, heureusement, dans la simple résignation qui comprime une plainte que dans l'héroïsme factice qui exalc des actions de grâces.

« J'aime cependanl à penser que ce malheur ne pèsera

pas trop sur vos propres enfants. Vous avez des sœurs, ils retrouveront une mère, Dieu vous accordera cette consolation. Vous souffrirez seul, vous souffrirez moins. Adieu. Je regrette vivement de n'avoir rien en moi qui puisse vous être offert comme assistance et soulagement. Le souvenir de la constante bonté que vous m'avez montrée m'assiège en ce moment et redouble ma compassion. Quelque souvenir devant Dieu, souvenir Irop peu efficace pour vous, voilà ce que je vous donne. Soyez assez bon pour mettre un prix à ce don ; comptez un ami de plus parmi ceux qui n'ont pour vous en ce moment que larmes et tendresse. »

En lisant cette lettre, les amis d'Albéric croiront l'entendre. Sa conversation, même la plus intime et la plus familière, avait déjà quelque chose de cette gravité que relèvent seulement un peu plus ici la présence de la douleur et les approches du tombeau. Ceux qui ont souffert reconnaîtront le rare accent que veulent écouter les cœurs déchirés, le seul dictame qui convienne aux inguérissables blessures de la mort, le baume divin de la charité. Mais, ce baume, Dieu ne le forme que dans les âmes qu'il s'est choisies. La bonté ne suffit pas pour le produire, l'amitié elle-même n'en est pas toujours enrichie : il faut la foi, la prière, la souffrance, plus encore l'amour de la souffrance. Albéric après avoir été un homme de foi et de* prière, avait mérité de souffrir et de devenir par là, sous la main de Dieu, le chrétien consommé, maître de soi-même qui étouffe tout regret, qui se défend toute plainte, qui aime la douleur parce qu'il en connaît le prix, muet sur ses propres maux, plein de compassion sur ceux des autres et leur indiquant l'usage qu'ils en peuvent faire, tout en demandant à D?eu de les consoler. S'il est vrai que la vie chrétienne consiste toute en deux pratiques, souffrir et compatir, Albéric était bien près d'en atteindre la perfection, lorsqu'il plut à Dieu de rappeler cette âme que nous avons toujours vue ici-bas dans le plus noble des chemins.

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