TÉMOIGNAGES ET SOUVENIRS
Par M. le Comte Anatole de Ségur
(M. 2e S. IV, 539)
25 décembre 1857.
Voici un livre qui est purement et simplement, mais avec excellence, ce que l'on appelle un bon livre, c'est-à-dire un livre de piété dans sa forme la plus humble et la plus franche. Je veux louer l'ouvrage, et je le veux louer de tout mon cœur, comme je l'ai goûté. Ce sont des pages aimables et qui font du bien ; mais, avant de m occuper du livre, je me permettrai de louer l'auteur. Je le loue d'avoir songé à écrire un pareil livre étant membre du Conseil d'Etat, et l'ayant écrit, de lavoir publié. Je me trompe peut-être, mais je crois sentir là une sorte do courage qui n'est pas le plus commun du monde ; et si M. de Ségur n'a pas pensé qu'il eut le moindre courage à faire si modestement une telle profession de foi, il n'y a que sujet de le louer davantage.
J'entre tout de suite en matière, ne voulant pas perdre le temps à parler à côté du livre. Il se compose de récits variés, qui se tiennent entre eux par le sentiment qui les anime tous, la foi chrétienne la plus profonde, l'amour le plus sincère et le plus touchant pour l'Eglise de Jésus-Christ. Témoignage des grandeurs et des beautés de la foi ; souvenirs des grandes cl belles choses qu'elle inspire et dont l'auteur a été le témoin attendri. C'est un homme du monde, qui raconte dans le monde ce qu'il a vu hors du monde. Le ton général esl celui d'un
r>:> il. — A ML s HÉROÏQUES
esprit juste et cultivé, qui néanmoins, sans tomber jamais dans la déclamation, ne craint pas, lorsqu'il faut, de laisser parler le cœur. Cette simplicité émue est le grand attrait du livre. L'intérêt dramatique, je demande pardon du mot, u v manque pas. Il se trouve toujours dans l'observation saine des chœ de la vie ; et les chrétiens, habitués à compter les battements du cœur et à s'en rendre compte, n'ont pour ainsi dire quVt suivre leur nature pour éveiller dans le lecteur les plus vives comme les meilleures émotions. A condition, bien entendu, que le lecteur ne sera pas blasé et corrodé par l'alcool des lectures courantes : celui qui s'est nourri des romans en dix ou douze tomes des maîtres modernes et qui s'est fait une douce habitude d'avoir au moins un meurtre, un rapt ou tout autre petit crime par feuilleton, avec des descriptions de pays aussi prodigieuses que les événements et les personnages ; celui-là ne peut guère se vanter de prendre plaisir aux simples récits de M. de Ségur. Et encore, s'il essayait... ; mais il n'est pas si simple que d'essayer ! Je venais de lire trois ou quatre chapitres d'un ouvrage « en cours de publication ; » j'avais déjà vu un souterrain, une jeune fille très pure dans un camp de routiers, un cheval plus que savant, un homme coupable et frêle, mais vertueux et musculeux, lequel, après huit jours passés sans manger ni boire, renversait d'une chiquenaude des gaillards qui terrassaient eux-mêmes les bœufs d'un coup de poing : un autre homme, âgé de soixante-quinze ans, qui faisait à pied vingt-cinq lieues en cinq heures, à travers fleuves, montagnes et broussailles ; et quels fleuves, quelles montagnes, quelles broussailles !... Ce fut en sortant de là que j'ouvris le livre de M. de Ségur, où je trouvai d'abord le récit d'une visite à la Grande-Trappe et la description d'un paysage normand. C'était comme un bain pris à l'ombre dans une eau pure, après quelque marche pénible à travers la poussière de ces quartiers de banlieue où l'on voit pêle-mêle l'aridité, le fumier, le cabaret et la maison de plâtre.
Moi aussi, j'ai fait ce voyage au désert de Mortagne. Et heureux ceux qui, comme moi, pourront partir du même point que l'auteur, de cette douce maison qu'il aurait du davantage décrire : charmante maison entourée de grands arbres, beaux ombrages qui abritent la paix, vertes plouses où se plaisent les saines rêveries, lieu plein de témoignages et de souvenirs ! On y trouve une bibliothèque et une chapelle ; la voix chante et le cœur prie ; on passe de la prière aux vieux livres et des vieux livres aux chansons nouvelles, et partout on rencontre le sourire. Ecrivez un jour ce chapitre-là, mon cher auteur, et lais-