‹ Âmes héroïquesChapitre 53 sur 85 · IV. ECRIVAINS I · texte numérisé non relu

IV. ECRIVAINS I

sez-le dans vos papiers jusqu'à l'époque où vos enfants pourront le donner aux nôtres, pour leur faire connaître ce que c'était que la maison de famille à l'époque où elle n'avait pas encore tout à fait disparu ! Car il viendra un temps, et ce temips approche, et puisse-t-il être court ! où la maison de famille n'existera plus. Il n'y aura plus que des lieux de passage, des auberges, où l'on se logera un instant pour déloger bientôt, pour changer encore. Faites le portrait de cette chère maison, où l'on garde les images des ancêtres et où l'on connaît les arbres que les fils ont plantés ; décrivez ces sourires qui l'embellissent, depuis le sourire de l'aïeule jusqu'au sourire de l'enfant et jusqu'à celui de l'ami ; dites comment le ciel sourit à l'hospitalité et à la charité souriantes, et tout ce que sait inventer le cœur d'une mère ; et vous aurez dit en même temps tout ce qu'il y a de force et de grandeur clans la bonté. Cette introduction manque à votre voyage chez les moines. Quand vous l'aurez ajoutée, vous aurez mis en présence deux merveilles oipposées du christianisme : son charme dans le monde, son charme dans la solitude ; ce qu'il fait avec le bon usage de la richesse, ce qu'il fait avec le bon usage de la pauvreté. A ces deux extrémités et dans ce contraste, on le retrouvera toujours semblable et le même ; on retrouvera l'hospitalité, la charité, le respect des ancêtres, l'affection fraternelle, les chants, le sourire, la paix.

Il y a beaucoup de descriptions de la Trappe ; celle que nous donne M. de Ségur ressemble à toutes les autres, quant aux faits matériels, mais les réflexions que ces faits lui inspirent et l'accent ne sont plus ordinaires. On reconnaît le chrétien pénétré de vénération pour cette vie de sacrifice ; pénétre d'une intelligente et vaillante indignation pour l'ineptie qui en méconnaît l'utilité sociale et pour la brutalité qui l'accuse. Entre la journée du moine « inutile et fainéant » et la précieuse journée de l'indispensable et laborieux fonctionnaire, il fait une comparaison que je voudrais citer ; mais je passe, pour avoir le temps d'indiquer au moins quelques autres excellents endroits du livre.

De la Trappe, nous allons à l'hôpital militaire. C'est la foi sous un autre aspect ; c'est le témoignage de sa puissance à consoler et à fortifier l'âme dans les conditions le plus faites pour la désespérer et l'abattre. Non certes que les soins matériels manquent ou soient sans intelligence, ou même absolument sans douceur, dans ces vastes entrepôts qui rassemblent toutes les douleurs corporelles. Mais nulle pari l'homme n'est plus rapproché de la matière, plus réduil à cet étal de chose

l >.\ II. — IMES HÉR0ÏQ1 ES

numérotée qui s'annonce comme l'idéal de la civilisation future. Plus de famille, point d'amis ; à peine quelques connaissances viennent s'asseoir au chevet de ce lit qui n'appartient ni au malade ni aux siens, perdu au milieu de cent autres étrangers, cent autres numéros. Assurément le lit est bon. la salle est bien tenue, les médecins sont habiles et vigilants ; mais il y a les parents de moins et les règlements de plus. Heureusement la religion accourt. Elle cause, elle sourit, elle' réveille dans ce cœur affligé les vérités qui s'étaient endormies ; elle ramène la foi ; la foi fait rentrer l'espérance, affermit la résignation. L'hôpital militaire où M. de Ségur nous introduit est un de ceux que l'on a récemment confiés aux Sœurs de charité. Ces anges ont pénétré là par la brèche de Sébastopol. A l'époque où M. de Ségur l'a visité, un pauvre aumônier se trouvait seul pour répondre aux besoins religieux des malades, assisté quelquefois par rencontre du dévouement de quelques chrétiens. Au milieu de plusieurs épisodes pleins d'émotion et souvent d'intérêt dramatique, M. de Ségur nous peint le bon prêtre dans cette situation terrible, et son livre ne renferme point de pages plus attendries ni plus éloquentes.

Une histoire bien rare et bien touchante termine ce touchant chapitre. C'est celle d'un homme qui donne l'exemple des plus chrétiennes vertus, dans une profession qui d'ordinaire donne plutôt des scandales, et qui, nous l'espérons, disparaîtra un jour avec certains règlements dénoncés par M. de Ségur, comme l'un des restes les plus déplorables de la barbarie. L'homme de bien que M. de Ségur nous fait connaître, est infirmier militaire. Appelé par la conscription, il quitta son village avec la résolution d'accomplir un dessein conçu depuis bien longtemps. Afin que ses compatriotes pussent entendre la messe tous les jours, il voulait faire ériger son village en paroisse, comme il était avant la grande révolution. C'était peu de chose que les efforts d'un simple soldat pour une telle entreprise ; aussi, quand il revint du service, la trouva-t-il moins avancée qu'avant son départ : le pauvre vieux sanctuaire où il voulait ramener la présence réelle tombait en ruines. Il ne perdit pas courage. Il avait une petite maison ; c'était tout ce qu'il possédait au monde : il la donna pour faire un presbytère, et afin de trouver des fonds pour commencer la construction de l'église, il se donna lui-même ; il se vendit comme remplaçant. Ce dévouement toucha quelques bonnes âmes, et on l'aida. On lui offrit même de le racheter : il refusa, demandant pour son église ce qu'on lui offrait, et aujourd'hui l'œuvre est presque aciicvée. « Il est humble, joyeux, ne se doutant pas

Page 1