IV. — ECRIVAINS I2Q
secours de ses poings, la voyant si disgraciée, et maussade, et incapable de se défendre elle-même.
Mais le bon livre le plus affreux, c'est en général le bon livre pour les enfants. Quiconque a des enfants dans sa maison, se sent pressé de rendre grâce à la Providence qui veille sur ces êtres si frêles et seule les préserve de la mort. Le miracle n'est pas moins fréquent dans l'ordre intellectuel et moral. L'on se demande comment l'esprit et le cœur des enfants résistent aux causes de perversion qui les entourent du côté des domestiques, des parents, des amis, des maîtres, surtout des livres. On n'imagine pas ce que renferment ces malheureux livres à l'usage de l'enfance et de l'adolescence ; je parle des meilleurs, de ceux qui ont été faits avec scrupule par des gens de bien. J'ai eu dernièrement l'occasion d'en examiner un assez grand nombre. Presque tous sont ineptes ; la plupart sont corrupteurs. Je n'en excepte pas les fameux contes du chanoine Schmid, jadis si courus, maintenant, grâce à Dieu, passés de mode. Toutefois, ce ne sont pas les plus mauvais. En général, les qualités des enfants se développent dans ces livres par les épreuves auxquelles les soumettent des pères bourrus, violents ou insensés, des marâtres effroyables, des tantes imbéciles. L'enfant bon et vertueux est victime de l'injustice et finit par prospérer ; l'enfant préféré est un monstre qui finit mal. Ces maladroits auteurs prennent les éléments sacrés de la famille pour construire quelque mélodrame absurde, où le traître, le niais, le criminel, l'infâme, sont toujours au nombre des plus proches parents ; et le jeune lecteur peut aisément croire que le monde est une caverne dont la famille forme le plus redoutable recoin. Les passions viennent y jouer leur rôle. Une niaiserie inqualifiable se pique de composer des romans, de vrais romans, et au goût du jour, pour des lecteurs et des lectrices de dix à quatorze ans. J'en ai lu un, œuvre d'une très respectable demoiselle, qui a pour but de faire connaître les dangers de la vanité. L'héroïne s'oublie jusqu'à recevoir « une déclaration en forme, » à la suite de quoi elle « promet son cœur » ; puis elle est épousée par un mauvais sujet qui l'oblige de devenir actrice ; et enfin elle meurt très triste, sans autre consolation que d'être ré-épousée au lit de mort par le garçon vertueux qui méritait son amour. Tout cela se machine par les mauvais conseils d'une belle-mère et par la faiblesse d'un père qui ne sait pas surveiller ses enfants. Ce livre est destiné aux petites filles ! Il y en a d'autres où les parents jouent un rôle encore plus odieux. Bref, le défaut presque invariable de ces sortes de livres est d'être composés
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par des célibataires qui ne connaissent ni la rie, ni le monde,
ni la littérature, et souvent pas même la grammaire.
Cette critique est le meilleur éloge que je puisse faire déroules de madame de Ségur. Madame la comtesse de Ségur a élevé beaucoup d'enfants, qui lui ont donné beaucoup de petits-enfants. Comme moi et comme un grand nombre d'autres, elle a longtemps cherché des livres pour les enfants. N'en trouvant que fort peu, elle s'est décidée à en écrire. Elle nci s y sérail pas décidée si elle n'avait pas en même temps senti qu'elle possédait le don. Elle connaît bien les enfants, parcci quelle les aime. On ne les connaît bien qu'à ce prix. Je no sais si elle ne les aime pas un peu trop, avec un peu de faiblesse ; mais c'est peut-être ainsi qu'il faut les aimer, et du moins une certaine mesure de faiblesse est nécessaire dans l'amour. Une tante, qui se trouvait inopinément chargée d'élever des orphelins, demandait à Dieu « toutes les faiblesses d'une mère. » Quelle est l'exacte mesure de la faiblesse ? Dieu la connaît, et Dieu la donne.
Je dois dire que cette tante, qui me semble avoir été très bien exaucée dans sa prière très sincère et très persévérante, n'a pas rejeté l'antique secours des verges, si recommandé dans l'Ecriture sainte. Elle a donné le fouet avec beaucoup d'exactitude, et ses élèves l'ont reçu avec beaucoup de fruit, et lui en ont su beaucoup de gré. Madame la comtesse de Ségur est d'une école plus moderne. On lui voit même une certaine irritation contre les parents qui donnent le fouet. J'en préviens ceux qui sont attachés à cet usage, que j'ose encore croire excellent. C'est un des points très rares où je trouverais matière à critiquer. Le seul personnage odieux qui traverse les récits de madame de Ségur est une marâtre qui tape à tort et à travers avec fureur ; les verges ne paraissent que dans cette main détestable. Mais c'est un caractère chargé et qui a le tort de faire confondre les verges très salutaires de l'autorité avec celles de la 'colère et de l'injustice. Le fouet doit être patient comme la justice, ferme comme la pénitence, miséricordieux comme l'absolution. Mais madame de Ségur ne l'admet à aucun titre. Elle a fait, il est vrai, des éducations qui plaident en faveur de son système ; cependant il n'en faut pas dégoûter les autres. Je cesserai de croire le fouet nécessaire quand la vertu publique permettra de licencier tous les tribunaux, et que quelques admonitions paternelles ou quelques petits raisonnements suffiront à conduire et à ramener les hommes dans la voie du devoir. Et encore ai-je idée que ces hommes si sages