‹ Âmes héroïquesChapitre 58 sur 85 · IV. ÉCRIVAINS l3l · texte numérisé non relu

IV. ÉCRIVAINS l3l

et si respectueux pour l'autorité auront été des enfants fouettés avec une certaine rigueur.

A part ce dissentiment, j'admire les livres de madame de Ségur, sauf pourtant le volume de contes de fées. J'ai aussi une prévention contre les contes de fées. Ceux de madame de Ségur sont vifs, bien imaginés, très surprenants, très intéressants ; plus d'un m'a été récité dans tous ses détails après une seule audition, par deux des juges que l'auteur avait choisis et qui ne savaient pas encore lire. Aucun mauvais effet ne se faisait sentir chez ces juges si compétents, que j'étudiais à mon tour. Néanmoins je crois que les contes de fées, en général, ne sont pas une lecture saine qui puisse bien former le jugement. On peut intéresser les enfants sans le secours de l'impossible. Je ne sais si madame de Ségur l'a reconnu, mais elle l'a parfaitement prouvé. Après un premier essai, elle a laissé la baguette et appelé son petit monde en pleine réalité. Gomme elle s'y trouve bien, et comme ils y sont bien avec elle ! Elle connaît les enfants parce qu'elle les aime, et elle enseigne ;à les connaître et à les aimer. En même temps qu'elle les occupe, elle les peint. Ce sont de délicieuses peintures. Ils parlent, ils pensent, ils courent, ils complotent, ils jouent ; on les a sous les yeux. Au milieu de ce joyeux tapage, la voix grave et douce des mamans se fait entendre, donnant de courtes et exquises leçons. J'ai lu les Vacances, les Petites Filles modèles, les Malheurs de Sophie pour mon utilité, mais je les ai lus aussi pour mon plaisir ; et j'ai vu comme on les lisait. Point de jeu qui paraisse aussi attrayant.

Il y a un art profond, bien que peut-être il s'ignore luimême, dans ces scènes de la vie enfantine, et cela est charmant comme la nature. Quant au style, il pourrait servir de modèle dans son genre, comme celui de madame de Sévigné, s'il y avait des copies possibles de tels modèles. Il est simple, rapide soudain, plein de grâce, tout ce qu'il doit être. Voilà où se montre le don, la chose introuvable qu'il faut avoir reçue et qu'on ne peut acquérir. Madame la comtesse de Ségur, née Rostopchine, fille du vaillant général et du grand citoyen qui a bridé Moscou, est née en Russie ; elle y a élé nourrie et elle y a demeuré jusqu'au moment de son mariage, où elle a changé l'un des noms les plus russes qu'il y ait en Russie pour l'un des noms les plus français qu'il y ail en France. N'est-il pas merveilleux qu'une Rostopchine, une petite-fille de Gengis-Kan, soit devenue Française à ce point, de ne plus vouloir qu'on fouelte les enfants qui ne sont pas sages, et d'écrire le français, je ne dirai pas avec cette correction et celle pureté, ce ne serait

t3a il. — AMES HÉROÏQUES

rien, mais avec cette grâce et cette élégance? En vérité, je ne sais comment on gouvernait l'éducation chez les llostopchine : mais le fouet y aurait eu quelque rôle, que cela ne serait pas pour le faire mépriser. Voilà bien la preuve qu'il n'éteint pas l'ardeur et l'agrément de l'esprit. A travers le livre, on voit l'auteur. Ceux qui ont vu de plus près encore, et que leur heureuse destinée a placés dans le rayonnement de ce foyer de bonté, de charité, de grandeur et de douceur d'âme, ceux-là éprouvent une sorte d'étonnement. Ils admirent qu'un esprit si cultivé, si haut et si fier, se plie avec tant de charme à ces simplicités et à ces enfances de grand'maman. Mais que ne savent pas faire de petit un grand esprit et un grand cœur ?

Madame la comtesse de Ségur, entourée du joyeux et nombreux essaim de ses petits-enfants, n'a vu qu'eux et n'a écrit que pour eux. Tous ces petits personnages sont riches et gentilshommes. Ils habitent des châteaux, ils jouent dans des parcs, on leur donne des jouets magnifiques. Cela est très bien, mais je désirerais qu'elle voulût abaisser et élargir la scène, et que dans quelques ouvrages encore qui suivront, je l'espère bien, les personnages fussent un peu transportés en dehors de ces splendeurs. Au temps où nous sommes, ces châteaux, ces parcs, ces voitures, pourraient faire pousser de trop gros soupirs ; il faut songer à la condition démocratique des lecteurs.

Ce souvenir de la démocratie m'oblige à signaler une faute de l'éditeur. Tous les volumes de Madame de Ségur sont illustrés avec profusion. M. Gustave Doré a fait de jolis dessins fantastiques pour les Contes, et M. Horace Castelli n'a pas moins réussi pour les Malheurs de Sophie; mais M. Bertall a trouvé bon de jeter dans ces pages si douces et si pures, particulièrement dans les Petites Filles modèles, certaines figures qui ont toute la grossièreté et souvent tout le venin de la caricature politique. Vrais serpents parmi ces fruits et ces fleurs.

MELCH10R DU LAC

(m. 3e s. vi, 4io)

9 août 1872.

Nous sollicitons les prières de l'Eglise pour l'âme immortelle de Jean Melchior du Lac et d'Aure, Comte de Monvert, notre collaborateur, notre maître et notre ami. Il a travaillé quarante-six ans pour la Sainte Eglise, et de tout ce long travail il n'a recueilli en ce monde que l'austère joie de s'en acquitter et de remplir d'autres devoirs. Sauf ce gain des forts, rien ne fut pour lui, ni renom, ni fortune. Il prit strictement son pain quotidien, réduit à l'absolu nécessaire, et ne fut pas tenté du reste. Il a vécu dans des cellules et dans des chambres d'hospitalité ; après un demi-siècle de labeur, il est mort dans une cave d'hôtellerie, riche d'honneur, propriétaire uniquement d'un petit nombre de livres. Et nous qui l'avons pratiqué pendant trente-cinq ans, heureux d'une amitié qui fut vieille dès le premier jour, plein de respect et d'admiration, nous ensevelissons avec larmes ce grand serviteur, ce grand humble et ce grand pauvre de Jésus-Christ.

Du Lac commença de servir la vérité dès le collège, où il apporta la foi de son antique famille, l'une des plus honorées du Rouergue. La gravité précoce de son caractère et de ses mœurs le fit échapper aux périls de l'éducation universitaire. Il en fut quitte pour avoir vu de ses yeux les coutumes dont il aurait à parler plus tard. La Providence mit dès lors auprès de lui, comme un ange gardien visible, un prêtre éminent qui ne cessa de l'aimer et qu'il n<i cessa d'écouter. C'élnîl l'abbé dé

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Salin is, aumônier du collège, homme de toul esprit et de toute bonté. J\I . de Salinis nous a souvent raconté sa première entrevue avec du Lac ; elle les peint l'un et l'autre. L'élève vint 'à l'aumônier, et lui posa des objections gallicanes sur certain-, points d'un discours qu'il avait prononcé la veille. L'aumônier, charmé de la rencontre, reconnut un esprit qui ne manquait ni de force, ni de subtilité, ni surtout de sincérité. Il accueillit l'objection, la réfuta et se fit aisément un disciple de son adversaire. Il ne larda pas d'apprécier cette conquête. Ce fui ainsi que l'abbé de Salinis et Melchior du Lac devinrent amis pour toujours, et l'on ipeut dire que la presse purement et absolument catholique naquit de ces entretiens. Elle naquit comme elle devait naître, dans la forteresse de l'ennemi. L'abbé de Salinis, l'un de ses instituteurs, devint professeur de Faculté à Bordeaux, où il éveilla le docte esprit de M. Auguste Nicolas, el, plus tard il illustra les sièges, d'Amiens et d'Auch. Il fut toute sa vie le patron très affectueux de la presse religieuse. Du Lac, qui devait en être le plus robuste ouvrier, eut désormais, pour le reste de son temps de collège, un maître excellent de littérature, de doctrine et de mœurs.

Ses premières études finies, il demeura à Paris pour faire son droit. M. de Salinis l'introduisit dans le groupe formé autour de M. de Lamennais. On l'y distingua. M. de Lamennais faisait particulièrement cas de cet esprit qui promettait une épée de logique. Melchior du Lac connut alors presque tous les amis qui maintenant le pleurent. La divergence des opinions a distendu quelques-unes de ces liaisons premières ; la plupart sont restées étroites, aucune ne s'est rompue. Jamais du Lac n'a donné à personne sujet de rompre avec lui. Il demeurait chez M. Bailly, organisateur infatigable de bonnes œuvres, dont sa maison, pleine de bonne et généreuse jeunesse, était le centre Ainsi, Dieu le mettait au berceau de ces entreprises chrétiennes qui auraient besoin de son concours obscur, mais puissant. Vers 1826, tout en achevant son cours de droit, il commença d'écrire. Le Correspondant et l'Université catholique reçurent ses premiers articles ; et bientôt il eut une part importante dans la direction de ces recueils.

Il étudiait le droit par déférence pour sa famille, sans aucun dessein d'y prendre sa profession. 11 visait plus haut ; sa, vocation l'appelait au sacerdoce.

La Révolution de Juillet survint et l'obligea de quitter Paris pour assister son père, nommé préfet. Il le suivit comme secrétaire dans deux préfectures n'ayant guère le cœur au travail qu'il s'imposait. Les affaires de l'Eglise l'occupaient

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