‹ Âmes héroïquesChapitre 59 sur 85 · IV. — ÉCRIVAINS l · texte numérisé non relu

IV. — ÉCRIVAINS l

plus que celles de l'Etat, dont la voie lui inspirait tout autre] chose que la sympathio. Il obtint enfin la permission d'entrer au séminaire de Nîmes, où il eut pour professeur M. l'abbé Sibour, mort archevêque de Paris, et M. l'abbé Meyrieu, aujourd'hui évêque de Digne. Ce dernier, plein de science et de vertu, professeur du plus haut mérite, est resté son ami. J'ai eu, à Rome, la joie d'entendre Monseigneur Meyrieu parler de son élève.

Du Lac, depuis le collège, n'avait pas cessé d'étudier la Religion, Par son aptitude naturelle et par ses lectures, il était déjà théologien lorsqu'il entra au séminaire. L'illustre maître put verser comme à pleines mains la doctrine dans cette intelligence attentive, sereine et ardente ; elle recevait vite, ne laissait rien tomber et fécondait tout. Les jours du séminaire de Nîmes furent le temps heureux de du Lac. Il était sur la route et n'avait souci que d'avancer pour se rendre digne d'un combat qu'il désirait.

Cet heureux temps dura peu. Un revers de fortune soudain, mais radical et irréparable, obligea du Lac de quitter le séminaire et le jeta sans remède dans les embarras les plus pressants et les plus rudes. S'il n'avait été chargé que de lui-même, la ruine ne l'aurait pas préoccupé un instant. Il était homme! à voir crouler sa maison sans y penser, et déjà sa maison n'était plus à lui. Mais dans ces ruines il y avait des faiblesses, sacrées qui désormais le réclamaient tout entier. Il laissa ses] études, son dessein si longtemps caressé, ses espérances qui lui avaient semblé prochaines, et il embrassa son cher fardeau sans même savoir comment il le pourrait porter.

C'était en i853, le Correspondant n'existait plus, l'Avenir venait de succomber, et M. du Lac, qui d'ailleurs n'avait pris aucune part à la rédaction de ce journal, se tenait à l'écart de M. de Lamennais, malgré les lettres que celui-ci lui écrivait pour le retenir. La voie ne lui apparaissait plus nette et droite comme il la voulait. Cependant tous ses instincts le poussaient vers la presse ; c'était là qu'il croyait pouvoir faire quelque chose ; mais en même temps toute sa raison et toutes ses idées se piétaient contre les feuilles Gallicanes qui restaient après le* désastre de l'Avenir. Il crut avoir trouvé ce qu'il désirait, lorsque M. l'abbé Migne l'appela pour rédiger l'Univers, dont il venait de publier le premier numéro. Rien n'était plus pauvre, plus dénué et semblait moins devoir vivre. On manquait de rédacteurs, de ressources, de métier, même de plan. A vrai dire. sauf la bonne volonté du fondateur, très neuf en ces difficiles affaires de journal, lout manquait. Du Lac entra néanmoins

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dans cette cabane chancelante, et, commença de dessiner une conduite. Il n'y put tenir et dut s'éloigner. Le fondateur luimême, malgré sa rare ténacité, dut passer l'entreprise à M. Bailly. Du Lac revint alors. Dieu le voulait là, et lui avait donné ce qu'il fallait pour y demeurer en héros et en martyr.

Le digne M. Bailly était un homme distingué, très bon et plein de zèle, mais que son zèle poussait à entreprendre au delà de ses forces. Le journal vivait d'expédients, et l'expédient le plus usité était de ne point payer la rédaction. On avait assez à faire de trouver chaque jour le peu qu'exigeaient le timbre et la poste. M. Bailly se faisait crédit à lui-même comme imprimeur, demandait crédit à la rédaction, et la rédaction tenait comme elle pouvait. On vécut ainsi des années, pourvoyant à l'indispensable par les sacrifices de M. Bailly et par les aumônes de quelques pauvres prêtres. M. du Lac était rédacteur en chef et presque seul de cette feuille perpétuellement agonisante. Il habitait un grenier, dans les dépendances des bureaux qui étaient un taudis. Sans feu l'hiver et sans rideaux l'été, meublé en anachorète, il travaillait au journal une partie de la nuit et battait le pavé de Paris pendant le jour, au gré des gens d'affaires qu'il avait à contenter ou à consulter.

Ce fut en ce temps-là que j'eus le bonheur de le rencontrer, par un de ces coups de Providence souvent inaperçus, qui pourtant décident de tout l'emploi de la vie. L'Univers existait depuis huit ans, j'étais journaliste depuis longtemps, et j'ignorais l'existence de ce journal. Je l'entenids encore fréquemment appeler « journal de sacristie. » C'est sur ce ton que j'en aurais moi-même parlé, moins d'un an avant cette rencontre, mais je n'en étais plus là. J'avais d'autres pensées et les yeux ouverts sur un autre horizon. Je me cherchais une voie. Je la retrouvai toute tracée dans ce journal de sacristie. Tout m'y était nouveau, et tout ce nouveau répondait à des problèmes sociaux et politiques, que je m'étais inutilement posés. Je voyais une politique prudente et large, une conduite équitable à tenir entre le gouvernement et les partis, la part qu'il était, possible et nécessaire de faire aux choses modernes, les legs précieux qu'il fallait conserver du passé. Je trouvais le journal religieux plus conservateur que le gouvernement et tout le parti conservateur, beaucoup plus avancé que les partis avancés, incomparablement plus logique et plus indépendant que les uns et les autres. Il me parut qu'il avait vraiment une cause et que cette cause était vraiment la cause de tous. En tous cas, je la reconnus mienne et ayant droit sur ma vie. L'exemple de du Lac, sa constance au milieu de tant d'ennuis, que je pus

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