‹ Âmes héroïquesChapitre 60 sur 85 · IV. ÉCRIVAINS · texte numérisé non relu

IV. ÉCRIVAINS

bientôt deviner, la sérénité de son âme à travers cette multitude intarissable de soucis, achevèrent de me prendre et je m'engageai. Nous ne nous sommes pas quittés depuis et nous ne nous quitterons pas, car la mort n'y peut rien. Je parle pour moi et pour ceux qui sont venus ensuite. Nous sommes rangés, les plus anciens et les plus jeunes, autour du cercueil de du Lac, nous remercions Dieu de nous avoir fait entrer dans son chemin et de lavoir eu pour ami.

Nous n'eûmes qu'une séparation qui ne nous disjoignit pas. Les affaires du journal s'étaient accommodées par l'accession de M. Eugène Taconet, qui avait assumé l'administration de cette détresse. Le germe sortait de terre, M. de Montalembert jetait un éclat qui attirait l'attention, et enfin l'Univers commençait d'être compté. En même temps les affaires de du Lac semblaient s'arranger. Il avait semé assez longtemps ; il crut qu'il pouvait reprendre ses études ecclésiastiques si cruellement interrompues. Il entra chez les Bénédictins. Quoiqu'un lien l'attachât encore au journal et l'obligeât de se distraire aux travaux extérieurs, avec quelle joie il s'enferma dans sa cellule ! Il avait là pour maître des novices dom Pitra, et pour supérieur le révérendissime abbé de Solesmes, l'un des hommes qu'il aima et considéra le plus, et dont il fut le plus chéri. Ce n'était plus le bonheur de Nîmes, parce que le monde le tenait toujours : mais enfin il avait les offices, le cloître, la robe, les livres et quelque lointaine espérance de conserver tous ces biens. Il y fallut encore renoncer, laisser le livre du moine et reprendre l'outil de l'ouvrier, la plume, quelquefois si lourde lorsqu'elle est un gagne-pain. Nous avions d'ailleurs besoin de lui à la rédaction de l'Univers, un peu disloquée par la révolution de Février. Il y reprit sa place, en réalité la première, si l'on peut dire qu'il y ait eu une première place parmi nous et entre nous.

Les années passées à Solesmes avaient ajouté à l'étendue de son érudition et à la clarté vigoureuse de son talent. Ce n'est pas aux lecteurs de l'Univers que nous avons besoin de vanter la solidité de sa doctrine et de sa dialectique, et la qualité particulière de son style, où il ne voulait laisser paraître aucun ornement. Il n'accordait à la pensée d'autre ornement que son énergie souple, correcte et tranquille. — Il faut, disait-il. savoir ce que l'on sait et ce que les autres savent ; il faut savoir aussi ce que les autres ne savent pas et ce que l'on ne sait pas soimême. Avec cela, assez de catéchisme cl un peu de français, on peut affronter les polémiques.

M. du Lac ne quitta plus l'Univers, jusqu'à sa mort. 11 y était lors de la suppression, qui fu! à différentes vrprl

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précédée de menaces significatives. Il y allait pour lui de son pain, et plus que son pain. Cette éventualité ne l'empêcha pas de donner d'énergiques conseils. — « Nous ne pouvons, disaitil, trahir la cause de l'Eglise ; l'on renaît lorsqu'on a su mourir. » La suppression eut lieu. Au fond, le gouvernement voulait simplement amollir le nom du journal el éloigner quelques rédacteurs. Cela fait, il crut avoir atteint son but et permit de remplacer la feuille supprimée. Mais il n'avait pas songé à exclure M. du Lac, et avec lui, dans le journal nouveau, restait tout l'esprit de l'ancien qu'on pensait proscrire. Lne voix était supprimée, l'âme demeurait, toujours la même. Lorsque, sept ans après, les rédacteurs écartés purent reparaître, mais durent fonder un journal, du Lac se joignit à eux, au risque de ses intérêts si délicats et si chers, qui en pouvaient être lésés. Par amitié, il voulut courir cette fortune. Il dit à celui qui écrit ces lignes : « Il serait ridicule que vous fussiez quelque part et que je n'y fusse pas. » Il parlait peu, même à ses plus intimes ; mais il avait de ces inoubliables mots.

Jusqu'à sa mort, il n'eut pas d'autre conduite, et j'ai raconté toute son histoire. A le raconter lui-même tel qu'il était né et tel qu'il s'est formé et maintenu d'accord avec Dieu, il faudrait plus de temps. Tous ceux qui l'ont connu seront unanimes à dire qu'ils n'ont point rencontré dame plus forte, de cœur plus tendre, d'esprit plus large et mieux fait. Il était droit, juste, patient, commode, d'une douceur et d'une rudesse égales, et toutes deux charmantes, concédant tout ce qui ne lésait point la vérité. Hors de là, où rien ne le pouvait ébranler, il se prêtait à toute tyrannie des courants, des goûls et de l'humeur ; ayant dit son avis, il haussait les épaules et suivait silencieux, sans ombre de dépit. N'ayant pu être, malgré sa vocation, ni prêtre ni moine, il avait les pensées calmes et persévérantes du prêtre, la méditation, l'esprit d'obéissance et de pauvreté du moine, l'abnégation courageuse du soldat ; en tout, le plus digne et le plus généreux des hommes. Son silence était plus aimable que le brillant des autres. On était toujours bien avec lui. On le sentait affectueux sans qu il parlât. Sa belle figure avait un rayonnement de bonnes pensées. Rien de frivole n'habitait ni ne traversait cet esprit d'où ne tombaient que des paroles mûres, et ce cœur d'où n'émergeaient que de sereines et chaudes affections. Ses amis eurent parfois le bonheur d'élargir ou plutôt de desserrer un peu les conditions cruelles de sa vie : ce ne fut pas à sa requête. Quoiqu'il sût ce qu il savait, il voulait ignorer ce qu'il valait. Dans sa situation améliorée, il n'ajouta rien à sa dépense et ne se réserva rien.

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