‹ Âmes héroïquesChapitre 61 sur 85 · IV. — ÉCRIVAINS I · texte numérisé non relu

IV. — ÉCRIVAINS I

Il nie dit un jour en souriant : « Depuis longtemps je m'aperçois que Dieu me nourrit. Pourquoi craindrais-je qu'il cesse ? S'il cessait pourtant, je ne pourrais m'en inquiéter que s'il avait faute de moyens. Nous sommes tranquilles là-dessus, n'est-ce pas ? Donc, Dieu ne cessera de me nourrir que par un dessein qui ne saurait inquiéter ni vous ni moi. » Il resta à l'auberge, assez content d'avoir pour tout mobilier sa valise, médiocrement fournie. Mais dans cette constante pauvreté, il sut ne pas contracter la moindre habitude qui le fît déroger d'une ligne, et il avait la tenue comme la figure d'un homme de race et d'un homme de bien. Tel l'ont toujours trouvé ses amis. Il ne se plaignait pas, il ne s'asseyait pas. Tout au plus, dans les fatigues extrêmes de son cœur, ceux qui le regardaient de plus près 1 ont-ils vu quelquefois s'appuyer des épaules, comme le voyageur harassé à l'arbre du chemin.

Sa religion était profonde et la chose particulièrement solide en cet homme qui était tout solidité. Il y était né, il y vivait. Elle n'avait point commencé, elle ne devait point finir, elle n'avait point d'ombre ni de sommeil ; évidence permanente, force permanente de son esprit, nourriture et joie permanente de son cœur. Le Juste vit de la foi, et ainsi vécut ce juste jusqu'au dernier soupir.

Il en trouva le trésor entier et accru lorsque vinrent les luttes suprêmes. La première atteinte fut terrible et aussitôt jugée mortelle. Le malade, immédiatement terrassé, ne faiblit pas, et ne se plaignit pas. Couche ton corps, dit à l'homme, par la voix de Bossuet, la mort qui arrive. Il coucha son corps, son âme resta debout comme plus prêle à partir. Quelque délire, qui traversait par moments sa raison, ne fit que révéler $a pensée, qui restait toute à l'obéissance, à l'amour et à la défense de l'Eglise. On lui proposa aussitôt les sacrements. Il répondit au prêtre : « De tout mon cœur. Mais vous, monsieur l'abbé ètes-vous bien en règle ? Je connais les lois de l'Eglise, et il ne faudrait pas que les mauvais journaux vous pussent, causer un ennui. » Il reprit à l'instant la raison, et reçut l'Extrême-Onction dans la sérénité lumineuse de sa foi, persuadé de la puissance du sacrement qui efface les traces du péché. Ces coups de délire, qui pendant quelques jours se reproduisirent sans durée, comme s'ils craignaient d'offenser une si belle intelligence, nous le montraient toujours occupé de ce soin de l'Eglise qui avait rempli sa vie. Il croyait lire les journaux hostiles à la religion, nous recommandait de prendre des notes et d'opposer des réponses. Il fut ensuite délivré de celte obsession, et la mort, toujours prochaine et imminente, lui infligea

i/jo II. — AMES HÉROÏQUES

un répit qui étonna les médecins, mais que Dieu voulait pour nu dernier perfectionnement de cette âme bienaimée. Les fièvres ardentes, les insomnies, les opérations cruelles, rien ne lassa et ne parut fatiguer sa patience. Il saluait affectueusement sea amis, leur serrait la main et ne leur parlait pas de son mal. Le jour et la nuit, quand il était seul, la religieuse dévouée qui le servait le voyait prier.

Cette sainte fille qui passa autour de lui tant de nuits sans sommeil, et tant de jours sans repos, était là comme l'unique récompense humaine de son long et humble travail, dont elle lui représentait la grandeur et les bénédictions. Il avait vécu pour la défendre, pour lui assurer la liberté de sa vocation, bienfaisante à tous, et humainement terrible à elle-même. Elle reçut son dernier soupir, lui ferma les yeux, le veilla mort, l'ensevelit, et ne le voulut quitter que lorsqu'on emporta le cercueil. Ainsi l'Eglise panse nos plaies, console nos douleurs, reste auprès de nous quand tout s'en va ; mais sa main divine ne ferme nos yeux que pour les ouvrir à des clartés plus pures, et après que ses prières ont ouvert à notre âme le royaume éternel de la paix, ses bénédictions sacrent encore notre poussière pour la résurrection.

Nous avons commencé d'écrire ces pages sous une impression qui n'était pas sans tristesse ; il nous semblait que notre ami avail été peu récompensé et que, dans sa vie, la somme de& travaux et des douleurs l'emportait de beaucoup sur celle des joies. Mais nous l'entendons dire : « Qu'est-ce que cela maintenant ? Et quand même Dieu n'aurait pas d'autre récompense, j'ai eu tout au moins l'honneur d'être catholique. J'ai cru, j'ai espéré, j'ai eu des amis. J'ai défendu la justice ; je l'ai vue se venger, je n'ai pas craint de la voir périr, et j'ai quitté le monde sans connaître le désir ni le besoin d'effacer ma vie. Additionnez maintenant les bonheurs et les fortunes de ceux qu'on appelle heureux ! »

C'est ainsi qu'il nous fortifiait, et c'est ainsi qu'à présent il nous console.

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