RAYMOND BRUCKER
(d. m. ii, 285)
8 mars 1875.
Raymond Brucker avait trente ans, lorsque je l'entrevis chez Latouche, rédacteur en chef du Figaro. J'en avais dix-sept et je faisais malheureusement mes premières armes. Par parenthèse, Latouche protégeait encore Félix Pyat, autre débutant que je voyais assez. Il paraissait en ce temps-là fort bon garçon. Le démon littéraire ne semblait pas devoir le mener à mal. Je me rappelle qu'un jour il vint me chercher dans mon grenier pour voir une cérémonie religieuse à Saint- Sulpice. Assurément, ce n'était pas par amour du dogme catholique, mais, si j'ai bonne mémoire, nous n'étions pas encore républicains, et nous ne voulions la mort de personne. Quant à Brucker, nous le regardions passer avec le plus profond respect que nous inspirait un homme déjà imprimé. Il était auteur du Maçon, et je crois, des Intimes, romans fameux. Dans ce moment-là, au lendemain de la révolution de juillet, il faisait de la politique^ et demandait la tête des ministres de Charles X, indice de sentiments avancés. L'un d'eux, M. de Peyronnet, ayant connu ce vœu lui envoya son portrait avec un quatrain où il lui disait' que, n'étant pas libre de lui porter sa tête, il le priait de/ se contenter de la copie. Brucker trouva que le ministre « parjure, » avait plus d'esprit et de courage que les innombrables sots occupés à clabauder des cris de mort qui profitaient surtout aux vainqueurs. En effrayant la France, on couronnait
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Louis-Philippe. Cette conséquence apparut au journaliste. Il remercia Le ministre prisonnier de la clémente leçoa qui lui faisail comprendre sa folie. Ce fut le point de départ de réflexions dont sa conversion religieuse et politique fut le résultai. Ses commencements, ses habitudes, le milieu dans lequel il avait engagé sa vie étaient contraires ace changement; mais lame est naturellement chrétienne et la miséricorde divine est infinie. Pour venir à la foi, il suffit de ne pas repousser toujours une lumière qui s'offre souvent.
Néanmoins, il y fallut du temps et de l'effort. lirucker avait été ouvrier lapidaire, il s'était instruit dans les livres frivoles de l'époque et livré avec allégresse à tous ses mauvais courants. C'était un incrédule de i83o, c'est-à-dire un fanatique d'incrédulité. 1800 fut un ipillage et un gaspillage de toutes les choses de l'esprit accompli avec une sorte de ferveur. Pendant quelques années, on crut vraiment à l'incrédulité ; on crut qu'elle était une source de force et de vie d'où jailliraient des merveilles. Cette dévotion eut ses apôtres, presque ses martyrs. Ce n'était pas du tout le plat néant matériel où les meneurs se sont promptement endormis, et où semble s'être irrémédiablement enfoncée la jeunesse qui a. succédé.
On les a appelés « la forte génération de 1800 ». Après quarante ans, il en reste deux types vivants : l'un est M. Hugo qui a persévéré dans la poursuite de l'idéal, et qui nous a fait voir où l'a mené cet idéal ; l'autre, oser ai- je le dire ? est M. de Villemessant, qui montre ce que la sève commune a engendré. Pour commencer, Hernanietle saint simonisme ; pour résumer et finir, Figaro, résurrection aggravée de la décadence d'avant 1789, triomphe du mépris et de tout. Telle a été « la forte génération de i83o », dont le haut gouvernement n'a cessé d'appartenir à M. Thiers, pontife du Figarotisme.
Ce qui fut véritablement fort en i83o, c'est le petit nombre d'hommes qui eurent de bonne heure l'avantage de se tirer de son esprit, dans lequel ils étaient nés, pour rester ou redevenir fidèle au vieil esprit chrétien et français. Ceux-là eurent à combattre la foule et eux-mêmes. Ils durent, à leurs dépens, retrouver une tradition pour eux perdue, relever et embrasser des autels méprisés, se vouer à des combats obscurs, et enfin se perdre dans les substructions d'un édifice à reconstruire qu ils ne verraient que par la foi de leur cœur. Cet avenir s offrait à Brucker et d'abord l'effraya. Le sacrifice sans doute n'est rien, une fois accepté. A la fin de la vie, il paraît avoir été une occupation féconde en joies et en gain dont on est aussi fier que reconnaissant ; mais on en juge autrement lorsqu il faut s'y
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résoudre au cours dune carrière qui s'est marqué un but tout différent. En i83o, Brucker était un homme de lettres applaudi, el pouvait se croire de l'importance. On avait inventé le jeune roman et sa mission. Victor Hugo, Honoré Balzac x Mme Sand pensaient bien réformer le monde. Brucker n'avait pas de moindres prétentions ; il se croyait sur les voies de la fortune et de la gloire.
Une conversion l'en détournait. On sent que de tels changements d'idées font changer de vie et de chemin. Plus de hourrahs, plus de profits, pas même d'appointements ! La dérision, le dédain, l'oubli, probablement la misère, voilà les suites naturelles d'une conversion. Elles inquiétaient l'homme qui avait demandé la tête des ministres. — La tête, disait-il, plus tard, on n'y tenait pas par-dessus tout, mais c'était une façon noble de faire entendre qu'on accepterait la place.
L'ambition, cependant n'était au fond qu'un prétexte à garder sa liberté, qu'il sentait compromise par les demandes que Dieu faisait à son cœur. Il voulait (lui-même employait ces expressions d'une sévérité railleuse) rester le propagateur des vices dont il était le produit. — Dieu, disait-il encore, ne nous prend pas en traître. Quand son esprit commence à travailler sérieusement le nôtre, il nous fait voir toute la peine et nous cache souvent toute la douceur. Quant à moi,' du moins, ce fut ainsi. Je refusais de me rendre, je ne sentais point l'abjection des choses qu'il fallait abjurer, ou j'en sentais l'abjection et je n'en avais pas l'horreur. Dieu me paraissait dur et même révoltant. Je fus contraint de mettre les pouces comme un criminel que l'on mène en prison. J'ai dû me convaincre de beaucoup d'amour pour la pourriture. Certes j'ai été un Lazare épris du tombeau ! Mais Jésus avait fait ôter la pierre et me commandait de sortir.
Vers 1839, il sortit enfin, vainqueur de lui-même malgré lui-même. Je ne l'avais pas revu depuis i83o. Je le retrouvai chrétien. Il était malade et définitivement pauvre, mais d'une solidité éternelle. Attaché à la recherche de la vérité, il avait négligé la littérature, son unique gagne-pain. Il en était venu à ne pouvoir plus rien faire qui eût recours au marché. Ce qu'il produisait semblait trop bizarre et l'était en effet. Les débitants n'en voulaient pas. Il avait comme perdu le talent d'écrire pour les journaux et pour le public. Sa forme n'était plus en harmonie avec sa pensée. Pour ses anciens amis, il était devenu obscur ; les nouveaux peu nombreux, le suspectaient. Là, on le déclarait fou, ailleurs chimérique et peut-être hérétique. Il n'était ni lui' ni l'autre, mais une transformation singulière s'était
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opérée dont il De pouvait encore se rendre compte à Lui-même. Il n'était plus écrivain, il était orateur. A la place du talent
d'écrire, il avail excellemment le don de parler. Pour écrire, le vin nouveau fermentait trop dans le vieux vase de L'homme de lettres. Son encrier se remplissait, pour ainsi dire d'écume. Devant un auditoire, quel qu'il fût, cette écume devenait du feu, un feu vif éclatant, impétueux. Il lui fallait sous les yeux la figure vivante, orgueilleuse et inerte de l'incrédulité. Alors, il avait toute sa valeur, et je peux dire tout son génie. Il exposait. avec clarté, discutait avec ordre, pressait, exhortait, raillait terriblement. Rien n'était plus ingénieux, plus soudain, plus redoutable et plus persuasif que Brucker dans les combats improvisés qu'il livrait partout.
Lorsqu'il se connut cette force surprenante, il n'eut plus d'autre dessein que de l'exercer, et il devint le chevalier errant du bon sens chrétien, sur le pavé de Paris. Assez content de posséder la vérité et de la confesser, il chercha des disputes, ce fut son but. Tout lieu, tout temps, tout adversaire, tout accueil lui étaient bons. Il dinait quand et comme il pouvait.
Cet homme qui avait une femme et des enfants et à qui survivait un reste de réputation littéraire, ne se préoccupa plus d'entretenir tout cela. Son affaire, son service étaient de parler de Dieu et de l'Eglise. Il faisait son service et laissait à Dieu de lui procurer le nécessaire, et Brucker toute sa vie continua de parler sans relâche et sans gloire, mais non sans succès. Dans les clubs de science ou de politique, favorables ou contraires, tantôt pour la foule, souvent pour un seul individu, il tenait son perpétuel discours perpétuellement varié. Dieu faisait ensuite le perpétuel miracle du pain quotidien de son serviteur. Il m'est arrivé souvent de voir ces traits de la Providence. J'ai eu l'honneur plusieurs fois, de porter l'aumône de Donoso Gortès, ambassadeur d'Espagne, qui manquait de chemises, à Raymond Brucker, avocat de Dieu, qui manquait de pain. Ces deux grands orateurs agissaient en ces rencontres aussi humblement, aussi noblement l'un que l'autre. Donoso Gortès donnait avec respect de la part de Dieu, ce qu'il devait à son frère ; Brucker recevait avec reconnaissance et tranquillité, de la part de Dieu, ce que son frère lui donnait. Tous deux étaient de vrais et grands pauvres, et tous deux de grands et vrais serviteurs de la vérité. Aux funérailles de Donoso Cortès, Brucker parut serein et gai comme de coutume. Je lui dis qu'il perdait bravement une rente. — « J'en ai le droit, me dit-il ; je viens ici me réjouir, parce que Dieu récompense mon ami et achève de payer ma dette. »