‹ Âmes héroïquesChapitre 63 sur 85 · IV. — ÉCRIVAINS l/jf · texte numérisé non relu

IV. — ÉCRIVAINS l/jf

Dieu payait aussi à Brucker, et dès lors, la dette que nous avons tous envers lui pour le bien que nous faisaient ses discours et plus encore son exemple. Il a travaillé quarante ans pour la gloire et pour l'amour de Dieu, avec talent, courage et grandeur. Il a été l'orateur assurément le moins remarqué, mais assurément aussi l'un des plus remarquables de ce temps et le plus ferme esprit et le plus grand cœur que l'on pût voir. Le clergé, qui a toute intelligence et tout discernement, le faisait parler dans les églises aux réunions de Saint-François-Xavier. Il y était aussi digne qu'il savait, en d'autres lieux se rendre piquant. Son éloquence n'y perdait rien. Quoiqu'il sût admirablement se faire écouter du peuple, ce n'était pas du tout ce qu'on appelle un orateur populaire. Il savait se plier à toutes les circonstances, employer tous les langages. Il était plein d'érudition, de ressources, d'à-propos, et se servait de l'Evangile en théologien. Beaucoup de prêtres des plus savants et des plus respectables ont été ses amis. C'est grâce à eux surtout qu'il a pu ne pas mourir tout à fait de faim. Ils ne l'ont pas empêché d'être pauvre ; comme lui-même, ils respectaient sa pauvreté, dont ils connaissaient le mérite et le prix. On ferait un volume de ses reparties. Je n'en veux citer qu'une, qui me semble le peindre parfaitement. Un jour, dans je ne sais quelle réunion prétendue littéraire et scientifique, il avait parlé de l'Incarnation. Un membre prit la parole après lui, et parmi beaucoup de? dédains et d'invectives fort peu parlementaires, il dit qu'il n'admettait pas cette fable de l'Incarnation : qu'il lui suffisait de sentir et d'adorer Dieu dans son cœur. Ce discours fini et applaudi. Brucker répondit sans quitter sa place : « Monsieur ne comprend pas l'Incarnation d'un Dieu dans la nature humaine, mais monsieur admet le séjour de Dieu dans l'individu. Ce n'est plus l'incarnation, c'est l'encanaillement. Si nous allons visiter Dieu par là, prenons du vinaigre des quatre-voleurs. »

Il était plein de ces saillies, de ces hardiesses, appropriées à ceux qui l'écoutaient. Souvent elles le rendaient vainqueur là où la raison semblait devoir échouer. Rien ne l'intimidait. Une fois en i848, dans un club, on le mit en joue. Toute la salle était contre lui. Il les regarda de sang- froid et les ramena d'un seul mot que je n'ose redire, quoique M. Hugo l'ait rendu classique dans un récit de bataille. Cette fois-là, Brucker se vil1 offrir la présidence.

Il avait d'autres mots pour d'autres auditoires et d'autres situations. Il montrait un prodigieux bon sens sur les hommes et sur les choses. Aucune renommée ne pouvait le surprendre ; aucun crédit ne pouvait le détourner du vrai. Il ne se I rompait

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pas et ne feignait pas de se tromper. Il avait l'oreille juste, I- -eus fin et acéré. Les défections les plus cauteleuses ne L'abusaient pas un instant. 11 les dénonçait tout liant quand personne encore ne voulait les voir et ne pouvait \ croire.

11 parlait de cette règle assurée : — « Tout homme-, disaitil, qui s'obstine à n'être pas catholique, apostolique, romain cet homme fût-il un puits de science, s'abuse, et eùt-il tout l'esprit du monde, est bête. Il finira par en convaincre la terre. et tien plus, par se l'avouer à lui-même. A l'entrée de 1 éternité, il s'écriera : Ergo erravi, j'ai donc été un sot ! L'Ecriture nous en donne l'assurance, et Tertullien ajoute : Un sot éternel! Prévenons-en tout de suite les gens de mérite qui s'amusent àprétendre que le Saint-Esprit les menace pour rire et a voulu les instruire de ce qu'il ne savait pas. Ils diront : Erravimus, je le certifie. S'ils se fâchent, tant pis pour eux, je les avertis, comme Dieu m'en donne l'ordre, et comme eux-mêmes m'en donnent le droit. Je veux bien qu'ils sifflent ma crédulité et qu'ils punissent mon obéissance, mais je ne veux pas être un sot éternel. »

Comme c'était un diseur de vérités, c'était un donneur d'idées. Plus d'un mot de Brucker, tombé dans une oreille attentive, est devenu un chapitre. Pour ma part, je le sais.

Mais le côté admirable de Brucker, c'est d'avoir su être pauvre, Il a vraiment mérité cette belle vocation qui est l'attribut magnifique de la grande vie chrétienne. Il l'a comprise, il l'a maintenue, il l'aurait défendue. Deux ou trois fois, voyant que l'on jeûnait trop autour de lui, il voulut accepter une situalion à peu près fixe, fort humble d'ailleurs, celle de rédacteur d'un journal de province. Il n'a pas pu y rester ; il lui fallait convertir des Parisiens. Cet homme ne pouvait porter un autre collier. Il voulait défendre son Dieu, et par là même la société, mais pour rien. C'était son prix. Après tout, il avait bien le, droit de mourir de faim.

Commençant à sentir la fatigue, il prit cependant, sou» l'empire, une petite place dans l'assistance publique. Elle lui rapportait quinze ou dix-huit cents francs. C'était si peu de chose, qu'il put la remplir comme si elle n'était pas payée, avec un grand labeur et un grand zèle. Après un certain nombre* d'années., on jugea bon d'en faire l'économie. Peut-être qu'il était arrivé à l'âge de la réforme. Il tomba dans la misère. Le changement ne méritait pas qu il s'en aperçût. — « J'imite M. Thiers, disait-il, je reviens à mes chères études, ou plutôt je les continue. L'Evangile tient lieu de tout. »

C'est ainsi qu'il est mort, totalement épuisé, comme il devait mourir, dans le baiser du Seigneur. Serviteur bon et fidèle, entrez dans la joie de votre Dieu !

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