‹ Âmes héroïquesChapitre 65 sur 85 · IV. ÉCRIVAINS I · texte numérisé non relu

IV. ÉCRIVAINS I

y faut, l'art indispensable est le sentiment d'une mère, j'ai presque dit d'une maman.

Je veux me permettre un mot de biographie. J'ai l'honneur de connaître depuis longtemps Mme Testas. C'est une amie des jours les plus lointains. Dès ce temps-là elle avait des principes justes et louables en tout, sauf sur l'orthographe où elle pratiquait une liberté fort étendue. On essayait vainement de lui en faire honte. Elle avait l'intention très arrêtée d'être ce qu'on appelle une femme ordinaire, de vivre, de s'habiller, de travailler comme tout le monde. Elle ajoutait que tout le monde avait de l'orthographe, que c'était une chose vulgaire qui ne pouvait servir à rien et qu'elle se distinguerait du vulgaire en orthographiant à sa fantaisie. Foin de l'écriture, et surtout des livres. Elle croyait bonnement que pour faire des livres il fallait l'orthographe et que par conséquent une femme sans orthographe ne serait point tentée d'écrire. Car, disait-elle encore, une femme ne doit pas faire de bruit. Au fond de sa province, on croyait qu'il n'y avait pas moyen de faire un livre sans faire du bruit ! Dans la province, entre i83o et i835, on avait de ces idées-là ! Néanmoins, quand nous nous sommes retrouvés quelque vingt ans plus tard, en plein Paris, elle avait faibli sur ce point. Elle était une bonne bourgeoise ordinaire, très simple, très honorable et très honorée du petit nombre de braves gens qui la connaissaient. Elle se tenait tranquille dans son ménage, très loin du bruit et ne faisant aucun bruit : domum mansit; lanam fecit. Elle avait eu l'esprit de rester à son troisième et de tricoter. Mais elle savait l'orthographe, et elle touchait à la littérature, de fort loin, il est vrai : elle était maîtresse d'école. La destinée fait de ces coups. Il faut bien gagner sa vie. Dieu sait que la croyant très capable d'un autre emploi, je ne lui conseillai point de quitter celui-là. Elle l'exerçait noblement parce qu'il la faisait vivre de son labeur, et agréablement parce qu'elle avait le très grand don d'aimer les enfants et les pauvres. Elle nous intéressait par ses observations très sensées et très fines sur les enfants de la classe qu'elle dirigeait, très graves et parfois très douloureuses, sur leurs familles avec lesquelles elle était en rapports constants. Bien souvent j'aurais désiré que le ministre de l'instruction publique 1 entendît. Mais, hélas ! quel profit le ministre en aurait-il tiré ? — Je cultive de la graine de républicains, disait-elle, et j'ai peine à croire que cette culture profite à la société qui en fait les Irais. C'est un métier de Sœur de Charité. Il est humble H bon. Mais les Sœurs y conviendraient mieux. Des institutrices laïques, quelle

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que soil leur bonne volonté, n \ peuvent fournir ni assez do travail ni assez de vertu.

II ne fut pas question de livres. On en était à cent lieues. Toutefois, après des années encore, un livre vînt. Toujours un livre en amène d'autres ; je les attendais et j'avais mes raison- Les remarquables qualités du premier volume promettaient une suite. En effet la suite arriva. Les ayant lus comme j'avais lu le premier, et très surpris quoique non étonné de leur mérite toujours perfectionné, je me permis de questionner Mme Testa sur les secrets de sa poétique.

D'abord, me dit-elle, si vous appelez cela ma poétique, je le veux bien ; mais je vous avertis que je ne suis pas sure, d'entendre très bien le mot. Je suis persuadée que je n'ai point de poétique. Ce point bien entendu, ce que vous vouiez bien dire est une affaire d'expérience et de je ne sais quoi. Je suis donc maîtresse d'école, c'est-à-dire d'une très petite école, ou plutôt d'une école de très petits enfants. Je les prends à troians, garçons et filles, et je les rends à sept. C'est un âge où l'on a besoin de tout, mais surtout de s'amuser. J'apprends à mes enfants la lecture jusqu'à ba, be, bi, bo, bu, l'arithmétique ou les chiffres jusqu'à ioo : j'ajoute la religion jusqu'à Je crois en Dieu. Si je vais plus loin on ne me le permet guère. Mai> mon premier devoir est d'amuser, et en faisant mon devoir j'amuse si c'est mon intention. Mais il faut que je sache ce qui est amusant, et dans ce qui est amusant ce qui est sain et ce qui ne l'est pas. Ecoutez bien. Je tourne autour du je ne sais quoi qui est peut-être indéfinissable, mais fort nécessaire ; ce je ne sais quoi pourrait bien être du bon sens, maïs j'ai l'idée que ce n'est pas seulement cela.

Dans le préau et sur les bancs d'un asile, il n'y a qu'un moyen d'amuser qui soit bon et sûr, c'est de conter des histoires. On me conseille bien un peu de chimie, un peu de physique dite amusante. Je pense qu'on me conseillera tôt ou tard un peu de politique, un peu de littérature, un peu d'exercices militaires, etc. Mais je n'ai trouvé que des histoires qui fussent à ma portée et à celle de mes auditeurs. D'ailleurs, le genre histoires permet qu'on y fasse entrer tout ; des histoires avec une petite morale dedans, bien entendu, et un peu de religion. Mais suivant moi pas trop de morale, et suivant mes supérieurpas trop de religion, et, bien tamisée. Nous avons toutes sorte de supérieurs. Il y en a plusieurs (c'est leur mot) qui détestent la théologie quelque tamisée qu'elle soit. Vous les avez sans doute entendus. Je me suis donc exercée à conter des histoire^ qui fussent au gré de mes enfants, à mon gré et au gré du rè-

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