LE CATHOLICISME EN RUSSIE
(M. 2e S. II, IO)
Il n'existe plus que deux évêques catholiques dans toute la Russie, encore ne sont-ils pas évêques titulaires. Plusieurs diocèses en sont privés depuis plusieurs années. Le diocèse de Kaminieck est dans ce cas depuis cinq ans. A la mort de son premier pasteur, le chapitre nomma, selon les formes canoniques, un vicaire capitulaire pour administrer le diocèse. Le choix était tombé sur un ecclésiastique aussi distingué par son talent et par sa probité que par sa naissance, trois qualités dont une seule suffit pour être exclu. Dans ces postes, le czar veut des hommes à qui l'on puisse tout commander, et qui puissent obéir à tout ; des hommes qui ne connaissent ni devoirs, ni scrupules, ni faux, ni vrai, ni juste, ni injuste, ni bien, ni mal, qui ne connaissent rien que sa volonté. Il cassa le choix du chapitre, et envoya de Pétersbourg un prêtre selon son cœur. Voilà un échantillon du pouvoir de l'Autocrate en matière de religion, et de la façon dont il en use.
Rien ne lui répugne ; il a mille moyens d'arriver à se» fins coupables. Il sait se cacher, attendre, employer l'astuce, les promesses, les serments. Il est ingénieux à inventer des mesures oppressives ; il abonde en industries et en mensonges diaboliques. C'est ainsi qu'il agit dans les provinces où il rencontre de la résistance. Quand il se sent le plus fort, il attaque! de front, sans pitié, sans honneur. Il a fait passer au schisme, par la terreur et la violence, plus de cinq cent mille catholiques depuis quatre ou cinq ans ; il a obtenu l'abjuration en masse de plusieurs diocèses. On voit des agents de police transformés en missionnaires, la patente impériale à la main, munis de knouts, suivis de tonneaux d'eau-de-vie, parcourir les campagnes, enivrer les malheureux paysans, arracher de leur ivress»
i(i() II. — AMES HÉROÏQUES
une adhésion au schisme, <vi leur laisser des pap( . apôtres bien dignes <l une telle religion, serviteurs bien dignes d'un tel maître !
Le glaive de Mahomet sanctionnant sa doctrine el lui donnant des prosélytes que d'autres moyens ne pouvaient gagner. En Russie, le knout est le symbole de la croyance, la raison irréfragable de l'infaillibilité ; le knout consomme l'apostasie de ceux que l' eau-de-vie, esprit de lumière qui éclaire cette Eglise, n'a réussi qu'à faire chanceler. Les rebelles sont dépouillés, chassés ignominieusement, envoyés en Sibérie, renfermés dans des monastères russes, supplice peut-être plus cruel î En certains endroits où le peuple montrait de l'énergie, le persécuteur a fait enlever subitement les pasteurs catholiques et les a remplacés par des popes déguisés en prêtres orthodoxes. Cette marche tortueuse lui a réussi au-delà de ses espérances. 11 est inutile de redire les persécutions atroces exercées à l'égard des religieuses Basiliennes, persécutions dont la douloureuse certitude est attestée par des témoins de la province où est situé le couvent ; et cependant l'existence même de ce couvent a été impudemment niée î II y a quelques mois, on n'a pu voir, sans horreur, des enfants de dix à treize ans, accablés sous le knout, obligés de passer violemment au schisme. Leur âge si tendre, leurs larmes, la protestation énergique qu'ils faisaient de rester catholiques, rien n'a pu émouvoir les bourreaux. Des réclamations furent adressées au général commandant le district. Il répondit avec calme qu'il fallait désirer le jour où il n'y aurait plus qu'une seule Eglise, qu'un seul troupeau.
La parole d'un pope, confirmée par deux témoins, suffit pour attester qu'un catholique a déclaré appartenir à 1 église russe. Il arrive tous les jours que des catholiques, stupéfaits et consternés de l'audace et de la fourberie de cette tourbe impitoyable, sont forcément enrôlés par les schismatiques. Ils jurent en vain qu'ils n'ont jamais pensé à déserter leur foi. Mais ce qui est plus exécrable encore, c'est l'ordre qui a été donné à tous les curés catholiques de rayer de leurs registres tous les catholiques baptisés depuis soixante ans par les prêtres grecs unis. Ces malheureux ont été, sans exception, violemment précipités dans le schisme. Les grecs unis, qui autrefois avaient embrassé le rit latin, ont subi le même sort. Cruauté infernale ! c'est le pasteur lui-même qui, sous peine de l'exil en Sibérie, est contraint de chasser du bercail les brebis qui y sont nées, et qui sont confiées à sa vigilance. Il faut qu'il les méconnaisse ; il faut qu'il les renie, et que, leur refusant le pain de vie qu'il est chargé de leur distribuer, il les contraigne d'aller cher-
* V. MARTYRS ET HOMMES DU MONDE l6l
cher dans des pâturages corrompus la nourriture empoisonnée qui leur donnera la mort. Hélas ! et ce prêtre, démoralisé par de longues terreurs, n'a pas toujours le courage de mourir luimême !
Quelle ressource contre de tels excès ? Aucune. Le seul pouvoir la seule loi, c'est la volonté du souverain, inique artisan de ces oppressions. C'est lui qui ordonne et qui accomplit ces actes sauvages ; lui qui dispose de la vie des corps et de celle des âmes, comme le potier de l'argile qu'il tient en ses mains. Rien ne sait l'émouvoir : il veut briser, et il brise. On dirait que l'intérêt de son atroce politique n'est pas l'unique mobile qui le fait agir, mais qu'il prend plaisir aux gémissements de l'agonie et au silence de la mort. Si le monde savait quelles scènes se passent en Russie ! quels désespoirs rongent ceis cœurs terrifiés ! Beaucoup de ces chrétiens, parqués dans le schisme, restent attachés de cœur et d'âme à l'Eglise romaine. Malgré les amendes auxquelles on les condamne, malgré les coups dont on les meurtrit, ils refusent courageusement de fréquenter les églises russes et de se souiller au contact des popes. Mais ils ne peuvent non plus avoir recours aux ministres de la religion que l'on veut qu'ils aient quittée. A l'heure même de la mort, il leur est impossible d appeler un prêtre catholique. Sur le soupçon d'avoir en tondu une de ces confessions de mourants, des prêtres ont été aussitôt saisis, garottés, traînés en Sibérie ou enfermés dans quelque monastère orthodoxe.
Les monastères d'hommes sont des enfers de misère et de vices. Le prêtre catholique qu'on y jette, privé de tout exercice de son culte, est contraint de remplir les plus vils emplois ; il devient l'humble valet de ces moines abjects et féroces, dignes frères des Czernices dont l'abbesse de Minsk n'a pas su faire une assez horrible peinture. On ne se borne pas à outrager le prisonnier, on le frappe, et son supplice est sans relâche. Si, après plusieurs années d'une telle réclusion, il est rendu à la liberté, il se trouve constamment sous la surveillance de la police dans le lieu qui lui est désigné pour domicile, avec défense de dire la messe et d'exercer aucune fonction du sacerdoce ; ce sont là les plus hauts effets de la clémence impériale. Un respectable ecclésiastique de la Podolie fut ainsi emprisonné, uniquement sur le soupçon d'avoir, en confession, dissuadé une demoiselle catholique d'épouser un Russe ; par eu seul fait elle serait devenue schismalique. Un curé a été arraché à son troupeau et incarcéré pour avoir, au prône, recommandé une catholique aux prières des fidèles. Rendu à la liberté, il ne peut être promu à aucun bénéfice.
AMLS HÉROÏQUES, - II. - 11.
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Une femme indigente, avec un petit enfant, fut contrainte par l'autorité de faire deux fois le voyage de Kaminieck, cheflieu de la province, pour rendre raison de son refus d'abjurer la foi catholique. Jetée dans une prison, pressée par la faim. accablée de coups, elle resta inébranlable, confessant généreusement sa foi. Par miracle, la tyrannie, vaincue abandonna sa proie. Mais combien d'autres, soumis aux mêmes épreuves, ont succombé ! Les pauvres sont particulièrement à plaindre. Les agents de tous ces forfaits veulent au moins leur arracher Dieu ne pouvant leur arracher de l'argent. Ils éprouvent une indignation véritable à la pensée que des misérables dénués de tout, prétendent conserver une religion que l'Empereur prétend détruire, et qu'ils veulent eux-mêmes rançonner.
Les prêtres catholiques étrangers qui voyagent en Russie excitent les ombrages de la police, parce qu'on ne veut pas que les persécutions puissent être étudiées par des hommes capables d'en discerner toute la malignité, ni qu'une voix libre fasse connaître aux catholiques la véritable doctrine de l'Eglise romaine. Le voyageur suspect est soumis aux plus minutieuses et aux plus vexatoires précautions, dès son entrée en Russie. Un chanoine allemand fut obligé, à la frontière russe, de signer une déclaration par laquelle il promettait de ne pas dire la messe, de ne pas prêcher, de n'exercer aucune fonction du sacerdoce sans en avoir obtenu l'autorisation du ministre des cultes. Il faut attendre plusieurs mois pour obtenir cette autorisation, presque toujours refusée.
Une sombre épouvante règne dans les familles et dans le clergé. La délation est érigée en vertu. Les moindres soupçons suffisent pour emprisonner et persécuter une foule d'innocents. Sur la simple déclaration d'un pope, le presbytère d'un curé catholique se trouve un beau matin cerné par la police, et sans que le prêtre dénoncé puisse savoir de quoi on l'accuse, il est subitement enlevé ; le troupeau ignorera désormais ce qu'est devenu son pasteur. Nul n'osera même s'en informer : la police ne veut pas que l'on s'inquiète. Comme il peut tout, le pouvoir Craint tout ; il a peur d'un soupir poussé dans le secret de ces cœurs esclaves.
En scrutant les mystères de cette tyrannie, on y voit souvent les effets d'une démence horrible, la démence de la terreur. Oui, l'Autocrate tremble ! il tremble devant les silencieuses larmes de ses victimes inconnues. Beaucoup de ses cruautés ne sont que le résultat d'une lâcheté vengeresse ; il craint l'infamie de vaincre, il craint le ridicule d'être vaincu. La parole de la pauvre abbesse de Minsk lui a fait passer de plus mauvaises