V. MARTYRS ET HOMMES DU MONDE l
nuits que cette vénérable martyre n'en a connu dans ses cachots, embaumés et consolés par les anges de la prière.
Ces angoisses inséparables du crime expliquent comment un mystère longtemps invincible peut couvrir tant de forfaits. L'Empereur affronte tout, hors le jour. Barbare dégénéré, qui cherche les ténèbres î II ne craint pas de persécuter des prêtres, des pauvres, des femmes ; il ose refuser aux mourants les consolations de l'heure dernière, mais un article de journal le fait blêmir, comme le dernier des histrions. De quel immense méipris l'accablera l'histoire lorsque, fouillant son règne, elle montrera que ce vaillant de comédie, qui retrousse là-bas sa moustache au milieu d'une armée de six cent mille hommes et qui se dit le soutien du principe monarchique dans le monde, a laissé crouler trois couronnes sans leur porter secours, n'a pas même effrayé le gouvernement de Juillet, et n'a signalé enfin son immense pouvoir que par une longue suite de parjures, d'intrigues avortées et d'assassinats ! Le mot nous échappe, nous ne l'effacerons point ; car quel nom donner à tant d'exécutions affreuses qui ont rempli de martyrs toutes les parties de ces vastes royaumes où vécurent des chrétiens ! Non, aucun prince de ce temps n'aurait mieux que l'empereur Nicolas mérité les dédains de l'équitable postérité, s'il n'était sorti de la foule de ceux qu'on oublie pour se placer au premier rang de ceux qui font horreur. Mais il dominera l'époque du haut de ce colossal gibet où ses mains attachent aujourd'hui l'Eglise, et où la justice de Dieu ne laissera que la mémoire du bourreau. Il sera célèbre comme Hérode, qui fit massacrer les innocents, comme Caïphe, qui voulut étouffer la vérité dans le sang du Juste, comme le soldat du prétoire, qui souffleta Jésus sanglant et enchaîné !
Mais en attendant ce jour de l'exécration universelle, il faut se taire, ne rien voir, ne se soucier de rien ; le souvenir serait un crime, la pitié pourrait conduire à la mort. L'Empereur se cache, il veut établir un alibi. Si on l'accuse ne regardez pas. Kl d'ailleurs, souvent vous regarderiez en vain. Il y avait là. hier, ce matin, tout à l'heure, un homme qui n'est plus. Ou'esl-il devenu ? L'Empereur le sait ! Le patient est bâillonné le bourreau porte un masque, il n'y a point d'écritures, point d'échafaud, point de cris, point de témoin ; aucune tombe n'est creusée au cimetière, aucun parent n'a pria le deuil : cet homme a disparu, voilà tout. Mais il étail bon et pieux ? qu'a-l-il fait ? Il s'arrêtait auprès des pauvres et leur donnait du pain, il aimail les enfante et leur apprenait à \)rior : vous connaisse»/ maintenant ses crimes. Le maître qui esl ici
iti/l II. — AMES HÉROÎQJ ES
peut dire, ci ose dire comme Maxime, préfet des Gaules: Nul n.c doit se flatter d'être innocent quan/l je veux qu'il soi! coupable.
Oh ! malgré tout ce que l'on sait déjà, malgré tout ce que Ion saura plus tard, que d'atrocités resteront ensevelies dans Les ténèbres et ne seront dévoilées qu'au tribunal de Dieu ! Que de préires gémissent en Sibérie ou dans d'affreuses prisons, uniquement parce qu'ils ont voulu rester prêtres ! 11 faut s'arrêter, il faut taire les noms des personnes et ceux des localité-, afin de n'exposer personne. L'Empereur sait frapper encore ceux qu'il a déjà dépouillés de tout et qui râlent dans les prisons et dans les mines. Des femmes, des mères ont pris la roule de l'exil, pour s'être souvenues qu'elles eurent un époux et des fils! ...
Cet faits seront niés par la presse de Russie, d'Allemagne et de Paris. Mais que l'on questionne tous ceux qui ont parcouru la Russie, sans distinction d'opinion et de croyance, pourvu seulement qu'ils soient des gens de cœur, l'on verra que nous n'exagérons rien. Si un observateur attentif pouvait séjourner longtemps dans l'empire, prendre des notes et parcourir en entier l'affreux labyrinthe de ces iniquités, il aurait à écrire l'histoire de l'enfer. Nous n'en traçons ici qu'une exquisse bien incomplète, mais le peu que nous pouvons dire soulage notre conscience oppressée.
Je défie, nous dit notre correspondant, « qu'un homme « de bien puisse être soumis à un plus grand supplice que celui « par où j'ai passé, quand je me suis trouvé le témoin impuis- « sant de cette cruauté sauvage, dont les forfaits se multiplient « à la face de l'Europe civilisée. En regrettant profondément « que des intérêts qui me sont plus chers et plus respectables « que les miens m'obligent de voiler mon nom, je regarde comme un devoir de dénoncer autant que je le puis ces formidables excès de la tyrannie. Je me persuade que tous ceux qui m'auront lu aimeront davantage la religion et la liberté, et « que j'arracherai à toute âme généreuse une prière pour les vic- « times, un anathème contre les bourreaux. Je voudrais voir tous « les catholiques du monde, se jetant à genoux et élevant leurs « mains vers Dieu, le prier sans cesse d'avancer le jour de sa « miséricorde et de sa justice ! »
En attendant cet immanquable jour où la faux entrera dans la moisson mûre, que du moins le jugement des peuples flétrisse les sanguinaires oppresseurs de la religion et de l'humanité, et les couvre, s il se peut, dune réprobation égale à leurs crimes !