‹ Âmes héroïquesChapitre 73 sur 85 · V. — MARTYRS ET HOMMES DU MONDE · texte numérisé non relu

V. — MARTYRS ET HOMMES DU MONDE

frances et les offrant à Dieu pour le salut de ceux par qui ils souffraient. C'est à cet amour des souffrances et à cet usage qu'ils en font que l'on reconnaît les vrais chrétiens et les vrais martyrs. Epuisée par ses tortures intérieures et par une longue maladie, Helena Cornaro s'imposait encore des jeûnes et des pénitences extraordinaires pour obtenir de Dieu le succès des armes chrétiennes contre les Turcs. Elle reçut sur son lit de mort les remerciements de Jean Sobieski, et elle vit en mourant la Vierge sainte de Cestocova, patronne des Polonais.

Philippe Howard, le martyr de la vérité, appartient à cette phalange trop peu connue de héros et de saints qui, pendant les règnes d'Henri VIII et d'Elisabeth en Angleterre, confessèrent la vérité du Christ comme on la confessait à Rome sous les plus hideux persécuteurs. Durant trois siècles, leur sang parut avoir coulé sans résultat pour l'Eglise. Il germe aujourd'hui. Un mouvement pieux ramène les esprits vers ces cercueils enfouis par les bourreaux dans une ombre épaisse, avec le soin que les scélérats prennent à cacher leurs crimes. Quand le nom des martyrs n'était pas ignoré, leur mémoire était diffamée. Par la lâche complicité des lettrés, des philosophes, des politiques, Elisabeth, fardée et sanglante, avait tous les honneurs de cette époque, où elle fut à la fois le fléau de la religion, de la liberté et de la pudeur. M. Rio lui applique les paroles de Démosthènes contre un roi qui spéculait sur la corruption de son siècle : « On a vu d'autres souverains, avant Philippe, jouir des prospérités extraordinaires ; mais il y a un bonheur qui n'est échu qu'à lui seul ; c'est qu'ayant eu besoin d'hommes pervers pour lui servir d'instruments, il en a trouvé dont la perversité surpassait et ses besoins et son attente. »

Henri VIII et sa fille ne trouvèrent pas seulement ces hommes qui les servirent à leur gré et au delà de leur attente. Comme s'il leur avait été donné de corrompre l'humanité jusqu'en ses sources, il en naquit après eux que le zèle de l'iniquité rendit gratuitement leurs admirateurs, et qui, pour les aduler encore, se servirent du sang même des innocents qu'ils avaient immolés. L'odieuse Elisabeth, que Du perron appelait si bien un vieux monstre conçu d'inceste et d'adultère, fut surtout l'objet de cette servilité posthume ; justice n'en est pas faite encore après deux siècles et demi. Elle put se rassasier d'hypocrisie, de luxure et de vengeance, et faire de sa cour, durant un long règne, quelque chose de comparable à ces cirques pompeux de la vieille Rome, où le sang coulait dans toutes les fêtes et où les retraites de la débauche étaienl ron ligues aux cachots. On ne vit que l 'insolence du crime, elle parut légitime et on l'adora.

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Los grands poëtes surpassèrent en adulations imprudentes les derniers histrions. Ils trailèrenl de reine vierge une atroce M<>saline qui renouvelait ci affichait sans cesse le Bcandale de débordements ; ils firent l'apologie de bous Bes forfaits, de tous 3 vices ; la bassesse des écrivains ei des philosophes fut plus abominable que la brutale obéissance des bourreaux et que le zèle même des courtisans ; l'ignominie des hommes d'Etat surpassa 'toutes les autres. Il y avait un Parlement. Quand Marie Stuart fut condamnée, la Chambre des Communes vota la rédaction d'une formule de dénote prière à Dieu, pour qu'il inclinât le cœur d'Elisabeth à signer la sentence de mort î Ces sentences de mort, que la reine Vierge prodiguait, elle les faisait volontiers prononcer ou même exécuter par ses amants. On voulut oublier tout cela, pour ne voix que la splendeur extérieure d'un règne qui fit triompher l'hérésie. Nous avons entendu et nous entendons tous les jours quelque apologie des destructions de 89 et des forfaits de 93 ; mais chez nous, le combat dure pour ainsi dire encore, et ces voix, celles du moins qui vont jusqu'à honorer le crime, sont isolées et sans crédit. La démence d'un banni ou la marotte d'un poète se permettent de tels excès ; la partie saine de la nation les contemple avec une dédaigneuse pitié. En Angleterre il n'y eut qu'une voix pour Elisabeth, durant plus de trois siècles. De nos jours même, dans l'église de Westminster, l'archevêque (anglican), de Cantorbéry, s adressant à la reine Victoria le jour de son couronnement, lui recommandait la glorieuse Elisabeth pour modèle. « Je ne comprendrai jamais, dit M. Rio, que le peuple « de Londres, sans distinction de croyances religieuses, n'ait « pas brisé le cénotaphe sur lequel on lisait qu'Elisabeth avait « été la première vierge sur la terre et qu'elle était la seconde « Vierge dans le ciel. » Patience ! Voici qu'on recherche enfin les cercueils des martyrs et qu'on les ouvre. L'histoire en sortira ; la vérité fera voir quelle peut ressusciter après trois siècles comme après trois jours, et que partout où l'iniquité croit sceller une tombe, Dieu la condamne à déposer un berceau.

Philippe Howard, comte d'Arundel, tomba jeune entre les mains d'Elisabeth et faillit y perdre plus que la vie. Il parut à la cour peu de temps après que son père, le duc de Norfolk, eut péri sur l'échafaud par les ordres de la reine, et il baisa la main souillée qui l'avait fait orphelin. Cependant, par une grâce de Dieu, ce courtisan d'Elisabeth avait reçu dans son enfance des impressions de vertu qui se réveillèrent après un long oubli. Il vit l'atrocité des persécutions. Quelques paroles du P. Campian allèrent à son cœur, quelques gouttes du sang de

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ce martyr rejaillirent sur lui ; il fit comme ces héros des premiers siècles, qui, se levant au milieu du cirque, devant l'empereur et devant les bêtes, se déclaraient chrétiens. Elisabeth l'enferma dans la tour de Londres, et ses juges le condamnèrent à un emprisonnement dont lia durée devait dépendre du bon plaisir de la reine. Le bon plaisir de la reine était qu'il mourût en prison, du supplice de la prison. Les geôliers royaux s'y entendaient. Ils se mirent à l'œuvre sans impatience et sans pitié. L'exécution dura douze ans. C'est ce martyre effroyable dont M. Rio a retrouvé les actes authentiques, et dont il nous raconte les péripéties avec une simplicité pleine d'émotion et de grandeur.

Au bout des trois premières années, la santé du captif était déjà ruinée à jamais. Elisabeth, leût-elle voulu, ne pouvait plus lui faire grâce ; mais elle n'y pensait guère. Elle et ses gens avaient un but qu'ils poursuivaient avec ténacité, tout en désespérant de l'atteindre. Le confesseur les irritait et les humiliait par sa constance ; ils voulaient l'abattre, triompher de son âme : ils ne parvinrent qu'à le désoler quelquefois. C'est le caractère particulier des persécutions d'Elisabeth : elle y déployait l'astuce de la femme et la perversité intelligente du renégat. Non contente d'ôter à son prisonnier la liberté, l'air, la lumière, elle s'appliquait à le frapper dans son cœur, dans son âme, dans sa piété. Elle ne laissait arriver jusqu'à lui aucune nouvelle de sa femme et de ses enfants ; elle lui faisait retirer ses livres de prières ; elle le faisait persécuter par ses frères eux-mêmes ; elle produisait de faux témoins qui juraient devant les Cours de justice que le comte d'Arundel avait mal parlé de la religion catholique ; enfin, elle eût voulut que, dans la privation absolue de toute assistance et de toute consolation humaine, il doutai encore de son Dieu. Mais cette grâce de choix, cette manne des coeurs affamés d'espérance, d'amour et de justice. Dieu n'a laissé à aucune tyrannie le pouvoir d'en priver ceux qui en ont besoin et qui la lui demandent. Il la fait tomber partout ; c'est dans les lieux de supplice les plus profonds, dans les cachols les mieux gardés qu'il la verse avec plus d'abondance, et qu'elle communique à ses serviteurs enchaînés et mourants la force par laquelle il a vaincu le monde.

Elisabeth, avec son infernal pouvoir et son infernal génie, ne réussit donc qu'à élever dans les voies de la sainteté la patiente victime contre qui elle s'acharnail. Rien n'esl beau à voir ici-bas, rien n'est salutaire à contempler comme ce travail de Dieu, qui, sons les regards el par les mains de ses ennemis, fail un saint, un Christ, un Dieu, d'une pauvre ci

faible créature livrée aux caprices infâmes de La toute-puissance humaine. Malgré la férocité des geôliers. L'étonnante vertu du

coin le d'Arundel les louchait ; malgré leur vigilance, le l>ruit en transpirait au dehors des murs de la Tour, Elisabeth finit par en avoir peur. Voyant que le corps, par une sorte de miracle, lui résistai! comme lame, et craignant l'effet d'une exécution publique, qui eût d'ailleurs donné au martyre la consolation de répandre son sang pour Jésus-Christ, elle le fit empoisonner.

C'était la onzième année de la captivité. Il ne mourut pas immédiatement ; mais il sentit que les sources de la vie étaient totalement épuisées, et qu'il n'attendrait pas beaucoup encore. Il demanda alors deux grâces à la reine : la première, qu'un prêtre catholique, prisonnier dans la Tour, pût pénétrer auprès de lui ; la seconde, de pouvoir serrer une dernière fois sur son cœur sa femme et ses enfants. Elisabeth se montra tout entière. En refusant péremptoirement au prisonnier de lui laisser voir le prêtre qu'il désirait, elle lui offrit de lui rendre la liberté avec la pleine jouissance de ses honneurs et de ses biens. Une seule condition était mise à ces faveurs : un acte de présence dans une église protestante ; c'est-à-dire, l'apostasie ! « Ce fut ajoute M. Rio, comme l'éponge imbibée de fiel, tendue avec dérision au mourant pour étancher la soif de son cœur. » Philippe demanda de pouvoir au moins adresser ses adieux à sa famille par l'entremise de son frère William, qui était catholique : nouveau refus. Il se rabattit sur son autre frère, Thomas, protestant, et dont il avait eu sujet de se plaindre. Cette prière encore fut rudement re jetée. Il fut décidé que le prisonnier mourrait seul. Philippe adora la volonté de Dieu, et se mit à réciter son chapelet, seul acte de dévotion que son extrême faiblesse lui rendît possible.

Couché, silencieux, immobile, sauf l'imperceptible mouvement de ses lèvres et de léger bruit du chapelet dans sa main déjà cadavéreuse, il attendait la mort, assisté de deux serviteurs que Dieu avait voulu qu'on lui laissât pour être un jour ses témoins. Un spectateur inattendu parut sur cette scène funèbre. Le lieutenant de la Tour entra, non plus avec l'air d'autorité et d'insulte qu'on lui voyait d'ordinaire. Depuis qu'il avait signifié au prisonnier les durs refus de la Reine, la surhumaine résignation de celui-ci avait fait entrer dans son cœur le remords avec la pitié. Il s'agenouilla près de Philippe, baisa sa main, et d'une voix suffoquée par les larmes, lui demanda pardon. — Monsieur le Lieutenant, répondit le Martyr recueillant le peu de forces qui lui restaient, de tout mon cœur ; comme je

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