‹ Âmes héroïquesChapitre 74 sur 85 · V. MARTYRS ET HOMMES DU MONDE · texte numérisé non relu

V. MARTYRS ET HOMMES DU MONDE

désire que vous me pardonniez vous-même les remarques peu charitables que j'ai pu faire sur vos procédés. Quand d'autres, ajouta-t-il, viendront ici occuper la place que je vais laisser vacante, n'aggravez pas le poids de leur malheur. Il ne faut pas fouler aux pieds ceux que la fortune a jetés par terre. Les vicissitudes sont si brusques dans le temps où nous vivons. que les persécuteurs peuvent à leur tour devenir persécutés ; et vous-même, qui avez la garde des autres, qui vous répond que vous ne serez pas gardé sous les mêmes verrous? Avertissement prophétique. Ce lieutenant, en effet, bientôt disgracié eut à subir, comme prisonnier, d'un gardien aussi dur que lui, les mauvais traitements qu'il avait infligés aux autres.

« Dans une autre circonstance, le comte d'Arundel parut « mieux encore avoir reçu le don de prophétie. Il avait réglé « d'avance l'emploi de sa dernière semaine, assignant à cha- « que partie de la journée sa dévotion spéciale. Après avoir « supputé jusqu'au dimanche, ig octobre, qui fut le jour de « sa mort, il ferma le calendrier, en disant avec un accent que « ses serviteurs remarquèrent : Jusque-là, et pas davantage. « Sa physionomie se transfigurait à mesure qu'il sentait appro- « cher le moment de sa délivrance. Peu à peu, sa voix devint « plus lente et plus creuse, et après un suprême effort pour « prononcer encore les noms de Jésus et de Marie, sans chan- « ger d'attitude, sans trahir par aucun mouvement le moindre « malaise, les yeux toujours fixékS vers le ciel et les mains posées « en croix sur sa poitrine, il parut se laisser gagner par un « doux sommeil, et rendit sa belle âme à Celui qui l'avait « créée pour sa gloire. »

Qui croirait que la rage d'Elisabeth ne fut pas satisfaite encore ? Non contente d'avoir assassiné onze ans un homme qui ne l'avait offensée qu'en refusant d'abjurer sa foi, cette abominable femme le poursuivit mort, dans sa veuve, dans ses fils orphelins, jusque sur son cadavre. Elle fit faire à la chapelle de la Tour une cérémonie inouïe et incroyable, où le ministre du culte royal, après avoir demandé au gouverneur si son prisonnier avait persévéré jusqu'à la fin dans ses mauvaises voies, entonna devant l 'assistance un chant d'action de grâces et de malédictions, remerciant Dieu qui venait de délivrer ses serviteurs dune grande crainte, maudissant l'ennemi de Dieu et de la Reine. Ces malédictions, dont les formules étaient sacrilègement empruntées à la Bible, se terminaient par le fameux verset que le même fanatisme avait déjà hurlé sur l'échafaud de Marie-Stuart : Ainsi périssent tous vos ennemi*, ô Seigneur! et que ceux qui vous aiment soient comme le

soleil quand if parait dans sa puissance 1 \a l'assistance, de gré ou de force, répondait: Amen! Mais cv n'est }>.i^ la prière

des bourreaux, c'est la votre, martyrs sacrés, qui monte au i ici <-t que Dieu entend, et à laquelle lui-même répond par Y Amen vainqueur que répétera l'éternité. Quand le méchant, vous ayant écrasés, célébrera son triomphe, Dieu, bénissant votre défaite, fera ce que vous avez voulu : Voluntatem timentium se faciet, et deprecaiionem eorum exaudiet, et salvos faciet eos.

Captivé par cette touchante et sereine figure du martyr de la vérité, nous nous y sommes arrêté trop longtemps, et il ne nous reste plus de place pour parler de Marc-Antoine Bragadino, le soldat martyr, aussi admirable que Philippe Howard, quoique dans un genre Dout différent. Marc-Antoine Bragadino, (patricien de Venise, soutint contre les Turcs, peu de temps avant la bataille de Lépante, le célèbre et formidable siège de Famagauste. Trahi par le vainqueur, au mépris de la foi jurée, il fut massacré avec tous les raffinements de la barbarie musulmane, en refusant de racheter ses jours par l'apostasie. Toute sa vie il avait donné l'exemple des plus hautes vertus, mais durant ce siège, presque incomparable en horreur, il offrit le modèle de l'héroïsme chrétien. M. Rio l'appelle le dernier des croisés. La foi des croisades remplissait en effet ce cœur magnanime, qui puisa dans l'amour de Dieu et de la patrie catholique un courage supérieur à tous les périls, une constance digne de l'admiration du monde, et une éloquence capable d'élever et de retenir tous ceux qui l'entouraient au niveau de sa propre vertu. Nous regrettons peu de ne pouvoir esquisser ici quelques traits de cette noble figure. Nos lecteurs aimeront mieux la contempler dans le cadre plein de mouvement et de lumière où M. Riol l'a placée avec un art exquis. L'histoire des Quatre Martyrs est un livre excellent sous tous les rapports, et où pour tout dire le talent de l'écrivain n'est pas au-dessous du charme et de la majesté du sujet.

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