‹ Âmes héroïquesChapitre 81 sur 85 · V. MARTYRS ET HOMMES DU MONDE l · texte numérisé non relu

V. MARTYRS ET HOMMES DU MONDE l

sereine allégresse, il portait la bonne odeur de Jésus-Christ.

Je l'ai connu ; je suis de ceux à qui Féburier a donné plus que du pain. J'étais encore enfant ; il venait de faire un premier voyage à Rome, qu'il renouvela à peu près chaque année de sa vie. Son compagnon en avait écrit une relation et il me la donna à copier. Je pense bien qu'il voulait me faire gagner quelque chose, car ma pauvreté était grande. Ce fut la première peinture que j'eus de l'Italie, et le premier rayon de cette étoile de Rome, qui devait tant luire dans mon esprit et dans mon cœur. Cependant, alors, ni le compagnon de Féburier, ni luimême n'avaient vu la vraie beauté de Rome. Il n'était qu'un jeune homme riche, bien fait et bien né, occupé de ses honnêtes plaisirs. Mais il avait une sœur plus âgée que lui, qui, le voyant libre et sans Dieu, s'était enfermée à la Visitation pour obtenir qu'il ne se perdît pas. Elle lui laissa son bien, ne parla qu'à Dieu, et Dieu lui donna l'âme de son frère. Beaucoup sont chrétiens, et je suis du nombre, par le sacrifice de cette femme inconnue. Quand je revis Féburier, quelques années plus tard, il était converti. Alors, avec un ami qu'il avait déjà convaincu, il me dit quelques mots. Hélas ! je n'écoutais guère, mais pourtant je n'oubliai pas. Cette germination de la parole de foi est lente, mais qu'elle est puissante ! Enfin, un coup de providence tout à fait inattendu me conduisit à Rome, ou plutôt m'y jeta. Féburier s'y trouvait. Nous demeurions sous le même toit, avec l'ami commun qui nous avait liés. C'est toujours un bonheur de demeurer à Rome. Dans ce temps-là, à cet âge, dans cette compagnie, c'était un ravissement. Mon incrédulité, déjà bien ébranlée, et qui ne se sentait pas forte, combattit peu. Elle disputait encore, vaille que vaille, contre l'argumentation ardente de mon ami, le premier vaincu de Féburier ; elle ne pouvait rien contre la douceur de celui-ci et contre le silence affectueux de sa jeune femme. Ils nous conduisaient dans les églises de Rome, dont ils me contaient les souvenirs ; à Sainte- Sabine sur l'Aventin, à Saint-Jean le Rond et à Saint-Grégoire sur le Cœlius, dans la pauvreté de Saint-Sabas, dans la splendeur de Saint-Pierre et de Sainte-Marie majeure, dans le charme vivant de Sainte-Marie du Peuple. Que de flèches je recevais partout, sans songer à me défendre ! Je voyais leur prière, et je savais qu'ils priaient pour moi. Un jour, à Saint- Pierre je m'agenouillai pour mon compte, et je dis en sorlanl à Féburier : Cela vous ferait donc bien plaisir- si je me convertissais? Ses yeux se remplirent de larmes ; elles mont éclairé la beauté de l'âme chrétienne. Que ne leur dois-je pas ?

Féburier a toujours mené celle vie de prière et de bienfaits

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délicieux. II était un exemple rare de la paix même extérieure et du bonheur sans nuage et sans ennui de la vie chrétienne, par la grande sagesse que communiquent les Lois de Dieu iid-lemenl observées. Cet état de force constante el de constante allégresse était le l'ruii d'une vigilance soutenue. Il ne se proposait pas d'être heureux, niais d être chrétien, et il a élé heureux parce qu'il a été chrétien. Il voulait qu'on fut heureux autour de lui, heureux dans ce inonde et dans l'autre.

A Rome, il avait ses pauvres des deux espèces, et il ne les perdait pas de vue. Il en avait ailleurs encore. Il faisait des charités intelligentes, il en faisait de royales ; mais je veux me taire de cela. Quand il donnait si largement, et au delà même de sa situation, il croyait ne rien faire; il semblait considérer que c'était seulement payer de ses mains, et non de sa personne et de son cœur. Je me sens plus disposé à le louer d'avoir été heureux par sa vertu. Je dirais volontiers que cette éminentè vertu a été d'être heureux et d'estimer pour son compte, que les roses ici-bas sont plus précieuses que les pommes de terre.

C'est pourquoi il était si constant pèlerin de Rome et de l'Italie, mais de Rome surtout. Quand le temps lui manquait, il allait et revenait par le chemin le plus court, pour rester davantage à Rome. Rome était à lui plus parfaitement peut-être qu'à aucun de ceux qui ont pu y faire de longs et amoureux séjours. Aucune beauté religieuse, ou historique, ou des arts, ou du sol ne lui était ignorée. Il en jouissait délicieusement. Il savait les voir, les découvrir et les montrer ; il montait de là aux beautés éternelles ; il est arrivé sans cesser d'être ravi du chemin, surpris par la mort, mais ne l'ayant jamais perdue de vue.

Rien n'a manqué des félicités de la terre à ce sage aimable et pieux. Une compagne accomplie, une aide semblable à lui, digne de le pleurer et assez généreuse chrétienne pour subir, sans murmurer, la douleur de la séparation, reste pour une courte veille auprès de sa tombe. Elle élève pour lui la prière qui accomplit les bonnes œuvres et répare les omissions possibles de la plus droite et innocente vie.

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