LE DOCTEUR EDME GAGN1ARD
15 avril 1877.
M. le docteur Edme Gagniard, médecin, l'un de nos plus anciens et fidèles amis, vient de mourir à Avallon. A Paris, il n'était connu que d'un petit nombre d'hommes dévoués à la politique chrétienne. Dans son pays, tout le monde le connaissait et l'appelait le bon docteur. C'était le type excellent et parfait du médecin de campagne. Homme d'esprit et d'expérience, savant dans son art, dévoué, mais surtout bon, aimant à faire le bien, le faisant toujours, tellement qu'il en est mori. Incapable de calculer avec le désir, il a voulu visiter un pauvre malade perdu dans les montagnes du Morvan, et il ne s'est pas relevé de ce qu'on appelle une « imprudence ». Mais de ces imprudences, il en avait fait toute sa vie, et il ne fallait pas espérer qu'il se corrigeât. Il pouvait plutôt se corriger de vivre. Une fluxion de poitrine l'a enlevé en deux jours. Il avait toujours dit : « Que Dieu m'accorde la grâce de recevoir tous mes sacrements et que le reste aille vite !» Il a été exaucé. Mercredi soir, il se sentit atteint. Il se confessa le jeudi, reçut le vendredi matin la communion pascale, et, le soir, à six heures, l'extremc-onction ; le tout en pleine connaissance, en répétant doucement les paroles du prêtre ; et quelques heures après, il expira sans la moindre marque de crainte ou de souffrance. Une heure avant la mort, une vieille amie lui disait : \u revoir !» — « Oh ! pas souvent ! » répondit-il, « au ciel, cela est sur. » Le prêtre qui l'assisiail lui demandait s'il ne vou-
]&8 h. AMES HÉROÏQUES
J ai t ]>«is Paire une profession de foi. Aussitôt, rassemblait
forces, il (]il d'une voi\ l'erine : « Je crois et j'aime de tout mon cœur la sainte Eglise catholique, apostolique romaine. Ce lurent ses dernières paroles. Notre Saint-Père le Pape lui avait accordé une indulgence plénière à l'heure de la mort : « Si j'ai le temps de la recevoir, disait-il, j'irai tout droit au ciel. Sans cela à quoi bon les indulgences plénières ? » 11 l'a reçue et il a demandé qu'on mît sur sa tombe : « Priez pour lui, sa foi 1 ai sauvé ! »
Cette foi, personne ne Ta jamais vue un instant faiblir. Elle était franche, forte, ou, pour mieux dire, vigoureuse. Contre tous les claudicants, il avait des indignations salubres que les tempéraments modernes ne semblent plus comporter. Mais on le voyait si droit, si sincère, et toute sa vie et toutes ses actions inspiraient tant de confiance et lui donnaient tant d'autorité que, pour tout le monde, même ceux qu'il était en devoir de contredire, c'était toujours le « bon docteur ». Il a porté ce nom et il laissera se souvenir.
Nous avons sous les yeux une lettre de lui, en date du i4 mars ; il est mort le 23. On l'avait invité à une fête de famille ; et déjà atteint d'une grippe assez sérieuse, il refusait. « Mais », ajoutait-il, faisant allusion aux invités, « quelle fête ! La reine « du Paradis et son fils, saint Joseph, mon maître ouvrier ; « saints Corne et Damien, mes confrères ; saint Edme, le plus « grand des patrons ; saint Hubert, qui m'a procuré tant de « plaisirs et si purs, et ce chérubin inconnu qui m'a tiré de « tant de mauvais pas moraux et physiques — physiques tu en « sais quelque chose — valent bien la peine que l'on compte « avec eux... Une telle compagnie, de telles agapes ne peuvent « être refusées volontairement, ou même mises en balance avec « la terre ! Pauvre terre ! Oh ! qu'on est vraiment heureux d'y « voir une petite éclaircie du côté du ciel ! Où va-t-elle la « terre ? Haine à Dieu, à son Fils ; persécution injuste des « chrétiens, de leur foi, de leur premier pasteur et tout le reste. « Mieux vaut s'en aller sans tambours ni trompettes in para- « diso. »
Cependant, pour rassurer la personne à laquelle il écrit il ajoute qu'il a pris « un remède souverain », et il continue : « Il y a des imbéciles qui ne croient pas à la médecine. S'ils « croyaient en Dieu, au moins ! Lui seul, toujours au dessus « de tout. Le reste (parole de X...) ne vaut pas la peine d'en « parler. Ce cher X.... je serais assez heureux pourtant de le « lire encore quelquefois. A-t-il consacré sa vie à Dieu, celui- « là ! Beati qui in Domino morianîur ».