Coleridge, II, p
2. Ibid,, p. 300. — Le décourageiiient alla si loin qu'un jour, en regardant l'église qu'il faisait bâtir à Hursley, Keble s'écria : « Elle ne sera pas pour moi ! » (Coleridge, II, p. 348.)
36 AMKS RELIGIEUSES
Ainsi ce clair et logique esprit ne se dissimule aucune des insuffisances de Tanglicanisme et partage, sur tous les points, les incertitudes et les appréhensions de Nevvman. Ils marchent ensemble et d'un môme pas, arrêtés aux mêmes difficultés et satisfaits du bénéfice provisoire des mêmes essais de solution.
Ce n'est pas du tout entre eux, comme entre Newman et Pusey, un simple accord de volonté, une harmonie de désir. Plus Timmuable Pusey s'efforce de persuader aux autres et à lui-même qu'il fait cause commune avec ses amis, plus il est évident qu'il a cessé de les comprendre. Si l'entente était complète, il n'éprouverait pas le besoin de l'affirmer si souvent. Humble et confiant, il ne mettra jamais en doute la sincérité de Newman; mais, étroit, fermé et prévenu, il sera jusqu'au bout incapable d'entrer dans cette pensée vivante et d'en suivre l'évolution.
Keble, au contraire, comprend, admet, réalise sans peine chez Newman des pensées qui ont été, qui sont encore proprement les siennes, et, à voir une telle communauté d'idées, il semble qu'on pourrait prédire : où l'un ira, l'autre doit aller ; où l'un s'arrêtera, l'autre doit aussi s'arrêter.
Et cependant cette prédiction serait téméraire, car il est vain de penser connaître un homme quand on sait seulement de lui les idées, dont il
a une nette conscience et qu'il peut se formuler. Si Ton avait pénétré un peu plus avant dans ces deux âmes, jusqu'à ces profondeurs où se préparent de loin nos résolutions, on aurait vu se dessiner, s'accentuer, se fortifier peu à peu des tendances divergentes. Quand Xewman se défend de vouloir quitter Tanglicanisnie, on devrait lire, dans l'ardeur même de ses protestations, l'annonce d'une conversion prochaine, et lorsque Keble se croit à la veille de laisser une communion hérétique, il y a, dans son angoisse, comme une promesse de résignation, d'apaisement et de silence,
Je crois, en effet, que son parti fut, en somme, bientôt pris et que, dès 1843, au moment où Newman battait en retraite à Littlemore, le curé de Hursley avait été nettement résolu de ne jamais penser h Rome et de rester anglican.
A vrai dire, en fixant ainsi son orientation d'une manière presque irrévocable, au moment où Newman hésitait encore, Keble obéissait inconsciemment à ces obscures tendances où notre nature se révèle, et qui, plus ou moins, nous mènent souvent maigre nous. Ce n'est pas qu'il ait agi aveuglément et sans raisons ; mais ces raisons auraient été insuffisantes si elles ne s'étaient augmentées de tout le poids de ces influences lointaines, dont nous voyions tantôt grandir en lui l'insensible et impérieuse douceur. Qui dira ja-
mais ce que nous ajoutons innocemment de nousmêmes aux motifs abstraits qui nous dictent nos décisions, et comment nos plus claires idées se troublent et se compliquent quand il en faut venir aux réalités de Faction.
Ces raisons, ces prétextes, ou si Ton aime mieux, ces compromis, vont prendre corps et s'affirmer chaque jour davantage dans les lettres que Keble écrira à Newman pendant les deux années qui précédèrent la conversion de celui-ci. « Qu'on me donne ce qu'on ne refuse pas aux botes blessées ; qu'on me laisse mourir seul ! » s'était écrié le solitaire de Littlemore dans un accès d'impatience contre la curiosité cruelle des adversaires et la maladresse de certains amis. Mais Keble était de ceux auxquels il permettait de suivre son agonie un peu hautaine, et il ne refusa jamais d'entendre les paroles qui lui venaient de Hursley, « paroles de sympathie, d'encouragement, d'espérance, de délicates insinuations et de respectueuse tendresse^ ».
En mai 1843, Newman avait demandé conseil à son ami pour savoir s'il devait donner sa démission de curé de Sainte-Marie. Voici comment on lui répond sur cette terrible question, on this me fui mattev :
1. On trouvera une partie considérable de ces lettres dans la Vie de Keble, par Lock, p. 118-129.
... Vous retirer du ministère anglican serait maintenant une démarche périlleuse, sinon en elle-même, du moins dans ses conséquences; car cela vous rapprocherait, je le crains, de ce que je dois appeler la tentation d'aller plus loin. Accepter cette tentation, serait extrêmement grave. Si quelque chose est de travers dans la situation où la Providence divine nous a placés, ce n'est pas notre faute, et nous n'en sommes pas responsables, comme nous le sommes de ce qui serait de travers dans une position de notre choix... Une pensée me vient. N'auriez-vous pas exagéré les droits de Rome, comme pour réparer le tort que vos attaques d'autrefois auraient pu lui causer. Ne serait-il pas bon d'examiner à nouveau la question sans préjugés ni pour ni contre.
Et maintenant mon très cher Newman, j'ai une supplication ardente à vous faire : de grâce, ne vous en rapportez aucunement à mon avis et à mon opinion ; je n'ai pas ce qu'il faut pour vous donner des conseils, je n'ai que mon amour pour vous. Je tremble de penser avec quelle imprudence, quel manque de préparation je me suis engagé dans ces grands sujets, et c'est un cauchemar pour moi de songer que j'ai pu concourir, par ma faute, àmettrele trouble dans les esprits, et, en particulier, à vous empêcher de trouver la paix. Pourtant n'allez pas croire que je veuille vous défendre de m'écrire, si cela doit vous donner le moindre soulagement. Bien au contraire, je serais navré de n'avoir plus de vos nouvelles. Tout ce que je demande est de ne pas croire à ce que je vous dis, parce que c'est moi.
Je me cramponne quand même à cet espoir que vous avez entretenu vous-même en moi : même dans notre présente détresse, là où est la succession apostolique et le credo, là est aussi l'alliance divine, même si la communion entre les branches est interrompue.
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Que Dieu nous pardonne et nous bénisse ; qu'il choisisse lui-même notre fardeau et nous aide à le porter ; et que tous deux, si c'est sa volonté, nous restions toujours dans la même communion!
Le 29 juillet, il disait encore :
Que vous dire à quoi vous n'ayez vous-même déjàpensé?
Parfois il me semble qu'il vous serait bon de laisser pour quelque temps tout travail Ihéologique et toute discussion épistolaire... Ou bien encore une confiance absolue en quelque bon confesseur pourrait parfois vous être d'un grand secours; il vous indiquerait une ligne à suivre sans vous donner de raisons, et vous vous soumettriez. Priez aussi contre la tentation de changer toujours, qui est le propre de certains esprits.
La lettre suivante, écrite en janvier 1844, insiste avec cette même adresse, humble et alToctueuse, sur une raison dont Newman sentait luimême tout le poids.
Voici quelques-unes de mes impressions. Et d'abord rexpérience de chaque mois, de chaque semaine, de chaque jour me fait sentir davantage le danger qu'il y a à tenter Dieu et de quelle lourde responsabilité je me chargerais en quittant l'anglicanisme. En même temps, je crois sentir de plus en plus la véritc, la beauté, la majesté de tant de choses qu'ils ont, eux, et qui, pour le moins, semblent nous manquer... Ne serait-ce pas, par hasard, votre devoir, selon une de vos idées, de faire laire vos doutes et même ce qui vous semble être une conviction de votre esprit, comme vous feriez de toute autre mauvaise pensée, vous persuadant que, puisque la conclusion est mauvaise, il doit y avoir
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quelque illusion dans l'évidence des prémisses ? Et puis je pense à l'absolue confusion, àla perplexité, à Taccablement d'esprit et do cœur où serait réduit un si grand nombre, si leur guide et leur soutien les abandonnait brusquement. Ce serait pour des milliers un bouleversement indescriptible et une épreuve intolérable qui les rendrait sceptiques à tout jamais... Ne faut-il pas une double évidence et des signes irréfutables pour qu'une telle démarche devienne un devoir? Pour qu'un homme comme Pusey soit obligé de quitter l'Église, il faut un prodige analogue à la voix qu'entendit saint Paul; faute d'un tel signe, on doit rester où l'on est. Mais je bavarde à tort et à travers. Pourvu que je n'ajoute pas à votre détresse. Ah ! si je pouvais mieux exprimer ce que je pense et ce que vous-même m'avez appris... Si je vous afflige ou si je vous trouble, pardonnezmoi. Je ne sais comment; mais je suis vraiment forcé de vous écrire. Vous ne cessez pas de regardervers moi, je lo sais et je do?s, de temps en temps, vous parler, et quand jo parle, il faut bien que je dise ce quej'ai dans l'esprit. Au moins, si cela ne vous fait pas de bien, que cela ne vous fasse pas de mal. Le compte que j'ai à rendre est déjà bien assez chargé sans cela!
Les regrets, la contrition, la défiance de soi remplissent ainsi cette correspondance d'où pourtant on a fait disparaître les expressions trop fortes et les aveux trop humiliants. Ce dernier point a trop d'importance pour ne pas nous arrêter un instant.
Ces lettres, en effet, ont été remises par le cardinal Ncwman aux amis et aux héritiers de Keble, pour la bibliothèque du Keble Collège^ à Oxford.
Avant de s'en défaire, le cardinal effaça les passages trop intimes dont, en parfait gentleman, il croyait devoir garder pour lui seul la confidence.
J'ai fait quelques ratures, dit-il dans la note qui accompagne ce précieux dépôt, ratures qui pourront sembler étranges ou arbitraires, et je veux m'expliquer à cet égard.
Le pauvre cher Keble avait un cœur trop tendre, une piété trop vive pour n'être pas bouleversé par cette longue série d'épreuves... C'était trop pour lui, et il en fut réduit à un état d'accablement extrême qui se traduisait, avec ses meilleurs amis, par des paroles où il s'accusait, où il se méprisait lui-même. Obsédé par une sorte d'idée fixe, il s'accusait de s'être engagé sans une préparation suffisante au plus profond des questions religieuses et des controverses qui en résultent. 11 s'était embarqué à la tête de plusieurs sur une route inexplorée, et il avait été l'aveugle qui conduit les aveugles. En particulier, il se demandait si ce n'était pas plus ou moins par sa faute à lui que, moi, j'allais quitter l'Église anglicane. Rien n'est plus pénible pour moi que le contraste entre la gaîté, l'enjouement de ses premières lettres et la tristesse des dernières. De toute façon, il faut que cela demeure ; c'est l'histoire, c'est une part de sa vie; il ne pourrait en être autrement. Mais, à cette âme, suave, patiente, affectueuse, à cet ami chèrement et profondément aimé, je ne pouvais pas faire la cruauté délivrer aux générations futures le secretdes torts imaginaires qui le tourmentaient. Certes, les soufiTrances qui avaient causé tout cela étaient assez réelles, et ces ratures même montreraient au besoin de quelle façon Keble avait été écrasé par cette épreuve *.