Coleridge, U, p
grâce à Dieu, et nous la conserverons, j'espère ; et les paroles qu'elle me dit alors étaient telles que je dois les regarder toujours comme les derniers mots* d'une sainte. Je voulais vous en répéter quelques-unes, mais certes ce n'est pas le moment.
... Mon frère, que nous avons failli perdre, va mieux. Et là aussi tout s'est passé de façon à nourrir en nous, à confirmer l'illusion — est-ce une illusion?— que Dieu ne nous a pas abandonnés, que notre religion n'est pas vaine. Et vous, pourtant, vous êtes sûr du contraire. C'est bien mystérieux et déconcertant! Mais, puisqu'il en est ainsi, mon devoir est de rester où je suis, jusqu'à ce qu'un nouvel appel se fasse entendre. Si je n'avais d'autre lumière que mes sentiments à moi, je n'aurais aucune confiance ; car je sais très bien que je ne suis pas digne d'être guidé par Dieu; mais, quand je vois la fin d'autres personnes que je sens si près de lui, je suis sûr que ce serait une sorte d'impiété de songer à m'en séparer.
Plusieurs mots ont été efîacés dans cette lettre, où il s'accuse encore du malheur qui vient de briser tant de cœurs et de troubler tant d'intelligences. Il conclut par ces lignes désolées et cependant confiantes :
Mon très cher ami, personne n'a été pour moi bon et secourable comme vous. Et vous êtes mêlé dans mon esprit à tant de vieux souvenirs, de chères et saintes pensées. Je ne me résigne pas à me séparer de vous, tout indigne de vous que je sois — et cependant je ne puis pas vous suivre. Je me cramponne à cette idée que nous ne sommes pas réellement séparés. C'est de vous que me vient cette foi, et je ne puis croire que vous vouliez me la disputer.
Cela me fait du bien de vous avoir dit ces choses; et maintenant plus qu'un mot î Dieu vous bénisse et vous récompense cent fois pour le bien que vous m'avez fait de toutes façons, à moi indigne et à tant d'autres. Puissiez-vous avoir la paix là où vous Otes allé et nous aider, nous aussi, à la trouver. Je ne pense guère que ce puisse être par des controverses. Et, ainsi désolé comme une année qui n'aura plus de printemps, je reste votre aiïeclionné et reconnaissant.
Brusquement la scène change. Plus de controverses, plus d'inquiètes comparaisons entre Rome et rÉglise d'Angleterre, plus de regards jetés avec terreur sur le chemin d'où peut venir à chaque minute une mauvaise nouvelle de Littlemore, plus de lettres timidement commencées et interrompues par les larmes, et voici que, dominant toutes ces craintes, calmant toutes ces souffrances, un chœur d'enfants traverse le théâtre en chantant des cantiques et en égrenant des grappes de fleurs ^ .
Quelques mois à peine après la conversion de Newman paraissait un petit livre de poèmes avec ce titre rare et gracieux : L^jra Innocentium : pensées en vers sur les voies et les privilèges des petits enfants. C'était de cette façon que le poète de la Christian Year pensait répondre le mieux au grave argument que venait de fournir contre rÉglise anglicane la défection du plus illustre de ses défenseurs.
Pour nous, qui n'avons pas d'autre but ici que
1. Je dois beaucoup pour les pages qui suivent à Tintroduclion de la Lyra^ par M. W. Lock. J'ai pris même parfois les expressions et les images de l'auteur.
:iO AMES RELlGlErSES
de pénétrer à fond cette âme suave, frèlc et charmante, de Keblc, rien n'est plus révélateur que ce livre, soit en lui-même, soit à cause des circonstances au milieu desquelles il fut composé.
Keble n'avait pas d'enfants; mais tous ceux de SOS amis étaient les siens, et il avait tant d'amis ! Lui ot sa femme, ils aimaient à les voir jouer, à les entendre causer. Ces gros chagrins, si absorbants et si vite apaisés, étaient une source d'observations minutieuses et attendries. Cette double poésie de la nature qui s'éveille et de la grâce qui la devance les ravissait. Les petites manières des nourrissons avaient pour Keble un sens mystique, et la terre où jouaient des enfants baptisés devenait sainte h ses yeux. Il était si convaincu de la grâce baptismale, si heureux et si fier d'administrer lui-même ce sacrement autour duquel les tristes bruits des controverses se taisaient !
Il fallait l'entendre — écrit un de ses amis qui avait assisté une fois à cette cérémonie en qualité de parrain — il fallait l'entendre quand, se tournant vers nous, d'une voix nette, d'un regard passionné et grave, il nous rappela notre devoir. Puis il bénit le petit enfant. Il semblait ne pas vouloir se séparer de lui ; enfin, après une pause d'une ou deux minutes, il le remit dans mes bras. Comme nous revenions à la maison, il s'approcha de nous, s'arrêta pour baiser ce front encore brillant de la rosée baptismale^.
1. Notes de M" Francis Wilbraham, à la fin des Muslngs on lie Christian Yeav.
UN SAINT ANGLICAN 5i
Tous les jours aussi, pendant des années, cet ancien tutor d'Oriel faisait la visite de son école ^, attentif à tout ce qui pouvait intéresser ses enfants, et, au moment ou il leur parlait, il se répétait tout bas les vers de Wordsworth :
Cher, enfant; mon cœur
Serait vain de chercher une science meilleure ! Ah î si je pouvais enseigner aux autres la centième partie De ce que j'apprends de toi !
Il on fut ainsi vraiment. Ces mignonnes créatures qu'après la cérémonie du baptême ses bras no voulaient pas quitter, et les bambins qui jouaient sur les pelouses du presbytère et les enfants du village furent les maîtres de cet homme à qui la littérature anglicane était familière et qui lisait les psaumes dans le texte original. La grâce et Tinnocence de ces petits ramenèrent Tami de Newman et de Fronde, le chef des Tractariens, de quarante ans en arrière, vers le calme souvenir des fraîches et pieuses années où il croyait d'une foi candide et pleine en cette Eglise dont son père était le ministre et que sa mère lui faisait aimer. « Lo sourire sans art » des enfants endormis ou
\. La formation chrétienne des enfants du village lui tenait au cœur, et il la suivait de très près. La Bible avait une grande place dans cette éducation. Tous les enfants devaient avoir leur Bible à Téglise et suivre les leçons du jour. Keble en faisait venir tous les jours quelques-uns après le service et les interrogeait sur le chapitre qu'on venait de lire.
éveillés, le « rayonnement de leurs visages », les éclairs de vive pensée dans leurs regards, la joie de leur babil, la pureté de leurs pensées, leurs jeux, leurs guirlandes de mai, leur sympathie pour les animaux, leur facile reconnaissance, le plaisir qu'ils ont à entendre encore et encore la même histoire, leurs premières solitudes, toute leur vie enfin lui prêchait h lui la confiance et la paix. « Ce livre, dit-il en parlant de cette Lyra où il a chanté ces choses, ce livre a été pour moi une graude force au milieu de la désolation et de Tangoisse de ces deux dernières années. » Et comme d'autres âmes restaient avec lui en détresse, il ne pensa pas pouvoir leur donner une meilleure consolation que celle qui lui avait rendu la force et la joie, et, dit encore W. Lock, si on me permet de parler ainsi en tout respect, il fit ce qu'avait fait avant lui son maître à uue époque de disputes et de controverses : « Il prit un enfant et le plaça au milieu d'eux. »
Mais qu'on le remarque bien, l'évocation de ces jeunes têtes n'avait pas seulement pour but, comme la harpe de David, d'apaiser les cœurs tourmentés et de relever les courages. La Lyra hinocentiiim est aussi, dans la pensée du poète, une œuvre d'apologiste. « Elle prouvait, dit encore son biographe, que la grâce de Dieu est toujours présente, active et puissante au milieu de nous. » Preuve bien fra-
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gile en réalité, puisque, avec autant de vraisemblance, les hérétiques des premiers siècles auraient pu opposer aux Pères de l'Eglise la candeur et le sourire d'enfants au berceau. Mais l'heure des controverses était passée, et le doux poète, résigné à ne pas demander de preuves meilleures, répétait avec une naïve confiance les paroles d'Isaïe : « Les enfants que Dieu m'a donnés, voilà, dans Israël, les signes et les miracles du Dieu des armées! »
Ainsi, quand le théologien se dérobe, le poète demeure; le poète, c'est-à-dire une àme qui aune peur instinctive de la souffrance, plus suave que forte, plus pieuse qu'héroïque, plus attachée au douceur des choses du ciel qu'aux joies austères de la pleine vérité. Je sais bien que, plus tard, Keble redeviendra théologien, et qu'il est encore avec le doyen Church, le plus redoutable des controversistes anglicans; mais il reste vrai qu'à l'heure critique de sa vie il a fermé les livres pour demander la lumière à l'innocence des petits enfants. A Dieu ne plaise que j'ose le condamner d'avoir ainsi suivi la pente de sa nature, qui avait besoin, pardessus tout, de calme, de paix et de tendresse. Il Ta fait, sans qu'il s'en rendît compte, et môme par une illusion assez fréquente en matière religieuse, au moment même où il suivait son propre attrait, il croyait sincèrement s'abandonner à l'es-
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prit de Dieu. Mais je ne puis m empêcher de penser h ce que faisait, vers le môme temps, un autre aveugle, qui voulait à tout prix sortir de sa nuit. (Juelle différence! Lui aussi il chérissait de tout son amour une petite église bâtie par lui; et les enfants du village, dont il accompagnait les cantiques sur son violon ; et Tautel, que sa sœur Jemina parait avec lui de Heurs nouvelles ; et, tout près du porche, la tombe où reposait le corps de sa mère. Tout cela, il l'avait laissé, non pas pour aller à Rome, — il ne savait pas encore où il irait, — mais pour chercher librement la vérité. Certes, je ne reprocherai pas à Keble son presbytère fleuri, mais je ne penserai jamais, sans un serrement de cœur et sans une secousse d'admiration, à ces basses et pauvres masures de Littlemore, où, pendant deux ans, le maître et les disciples prièrent, firent pénitence et cherchèrent le droit chemin. Et ce n'est pas moi non plus qui attaquerai cette délicieuse L?/ra Innocentium ; mais, enfin, ce chef-d'œuvre est bien peu de chose auprès du magnilique livre sur le développement de la doctrine chrétienne, travail parallèle de ces deux mêmes années, et auquel l'Eglise romaine doit le cardinal Newman.
Dans les séparations ordinaires, souvent les àmcs se sont quittées depuis longtemps quand vient l'heure des adieux, et un certain soulagement se mêle à la tristesse de la dernière poignée de main. Il n'en fut pas ainsi pourKeble etNewman. La vraie séparation ne commença qu'après que le nouveau converti eut quitté Oxford. Elle ne devait jamais être complète, mais elle commence pourtant, et, dans Texcitation des premières années qui suivirent la catastrophe, ils se crurent tous deux plus loin Tunde Tautre qu'ils ne Tétaient en réalité. Pourquoi le taire et ne pas se demander simplement si, pour un temps, leur religion à tous deux ne devint pas légèrement agressive, si Tun ne fut pas quelque peu tenté d'attaquer l'anglicanisme avec trop de fougue et d'ironie, si l'autre ne parla jamais avec amertume de celte Rome qui lui prenait son meilleur ami.
D'ailleurs la controverse faisait rage. Discussions Iracls, sermons, il fallait h la fois et de toute manière retenir, si on le pouvait, tous ceux qui menaçaient de suivre Newman, et défendre l'Eglise anglicane contre Tennemi du dedans qui entendait
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bien profiter de tant de défections pour ruiner à fond l'œuvre tractarienne . Dans ce double combat, Keble fut merveilleux de souplesse théologique, d'énergie, d'indépendance vis-à-vis du pouvoir et de confiance quand môme ^ Mais ce n'était pas là sa vraie besogne, et nous chercherions en vain le vrai Reble dans la vivacité des controverses et la sécheresse des arguments.
D'ailleurs, s'il y eut chez lui, vers cette époque, comme un resserrement et une fermeture d'âme, ou du moins une diminution de sympathie de l'intelligence et du cœur, quelque chose enfin qui, chez un moins excellent, aurait fini par tourner à l'obstination de l'esprit de secte, cette heureuse et sainte nature restait dans ses profondeurs, sereine, pieuse, joyeuse et pleinement vivante. Aucune détresse ne pouvait avoir raison de cette élasticité presque enfantine et de cet abandon, instinctif et voulu, aux mains de la Providence.
«Aux heures les plus noires, raconte miss Yonge, et quand les plus rudes coups tombaient sur lui, une fête d'enfants, un jour de vacances, suffisaient à le rasséréner tout à fait... Il avait vraiment le génie de la joie. Visages d'enfants, nobles carac-
1. Voir, en particulier, la préface des Sermons (Academical and occasional) 1847. Il y a là 70 pages qui sont peut-être ce qui a jamais été écrit de plus solide en faveur de l'anglicanisme.
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tères, braves gens, jolies images, musique, paysages, tout le ravissait. Les livres, les livres surtout : quand un ouvrage lui allait, on n'a pas idée de l'intensité de plaisir que M. Keble prenait à le lire. La dernière fois que je le vis, avant la maladie qui devait nous l'enlever, il achevait le Daniel^ de Pusey, et il était dans l'émerveillement devant la noblesse de Nabuchodonosor^ »
Je serais désolé qu'une des lignes que je viens d'écrire pût évoquer chez quelques esprits le bonheur bourgeois d'un fonctionnaire retraité, assez bon vivant et de belle humeur pour cueillir les roses de la vie présente, assez religieux pour attendre paisiblement les grandes vacances du ciel. M. Allies, un des plus généreux convertis d'Oxford, raconte dans ses Mémoires que, peu de temps avant son abjuration, il alla voir Keble et que cette visite lui fut un nouvel argument en faveur de Rome. « Marriott me conduisit chez Keble, à Hursley. La visite fut très inléressante. Je n'y passai qu'un jour; mais cela m'a laissé l'impression d'une vie avant tout familiale, prééminent l y domestic. Sa femme, sa sœur, il se réfugiait dans ces deux tendresses pour oublier les orages qui me bouleversaient moi-même, à ce moment-là. Ni
1. Miss Yonge, Musings on Ihe Christian Year, XXIII, XLV, XLVI. Voir aussi, à la fin du même livre, le mot de M" Wilbraham : « He v/Ols one of the most amusable of mortals. »
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confesseur, ni martyr, cela n'était pas dans ses cordes, mais un Walton homme d'église, péchant au bord paisible des ruisseaux et savourant les j(»ux de la lumière et de Tombre tout en balançant une truite au bout de sa ligne. J'étais allé voir Athanase, je n'avais trouvé qu'un pasteur anglican*. »
Le trait est bien aiguisé, mais c'est la une boutade de controversiste, une impression qui est tout ensemble sincère et injuste. Dans l'état d'esprit où se trouvait alors M. Allies, le môme spectacle, vu de l'autre côté de la Manche, aurait été un argument nouveau en faveur de Rome, et si on lui avait objecté que les meilleurs de nos prêtres ne ressemblent pas à saint Athanase, il aurait sans doute répété le mot de Pascal « ce qui nous gâte..* c'est qu'ordinairement on regarde saint Athanase, sainte Thérèse... comme des dieux... Au temps oîj on le persécutait, ce grand saint était un homme qui s'appelaitAthanase... ».
Pendant dix-huit ans, toute relation entre Keblc et Nevvman avait cessé. J'ai dit comment ils parurent un instant très loin l'un de l'autre, mais aussi comment le mouvement naturel de ces deux âmes, et, on peut l'affirmer aussi, le travail de Dieu en elles, devaient peu à peu les ramener