AVANT-PROPOS IX
des enfants et des fleurs, oublie le tumulte des controverses ; c'est un jovial bourgeois de France, rayonnant de santé, également cher à Dieu et aux hommes; c'est un puritain qui s'apaise dans la joie du devoir accompli et l'épanouissement d'une rude tendresse ; c'est une ferme intelligence, née catholique dans un milieu semi-protestant, et qui trouve dans ce bel édifice dogmatique, élevé par l'Église romaine, une suffisante raison de croire ; c'est enfin un village de Bavière qui donne au monde le spectacle de ce que la foi populaire a de plus naïf, de plus sincère et de plus vivant. Seul, ici, le tableau de la petite église idéale d'un prophète américain rappelle qu'aujourd'hui surtout, après comme avant le don de la foi, plusieurs demeurent troublés et ne trouvent de sécurité que dans la conscience de leur propre détresse.
« Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais pas trouvé. »
Janvier 1902.
JOHN EEBLE
Peu d'hommes ont été plus aimés que Kcble, et ceux môme qui ne Font connu que par ses amis, ses lettres, ses livres, ne peuvent se promettre de parler de lui comme s'il leur était étranger. Aussi, voudrais-je éviter de reprendre, à propos de lui, une vieille et banale image qu'on a prodiguée à tant de médiocrités indifférentes ; mais il faut bien y avoir recours puisque, à mon sens, aucune n'éclaire mieux les profondeurs de cette âme charmante et ne résume plus exactement l'histoire de cette vie. Ame et vie ressemblent à un lac très pur dont les eaux donnent une beauté nouvelle
1. Œuvres de Keble. — Sir J. T. Coleridge, A Memoir of tlie Rev. J. Keble; — W. Lock, John Keble; — Ch. Yonge, Musings an the Christian Year. — Newman, Apologia. — Church, the Oxford Movement. — Fairbairn, Catholicism roman and anglican, etc. — Cette étude est le développement d'une conférence donnée, le 6 mars 1901, à l'Institut catholique de Paris.
4 AMES RELIGllXSES
aux fleurs des collines voisines el au bleu du ciel qu'elles reflètent. Assez vaste pour aider au ri" ve, assez dtroit pour que Tiril puisse en embrasser les contours et en aimer la forme élégante, ce lac s'épanouit dans un paysage qui n'a rien de majestueux ni de grandiose, où tout respire la douceur et la paix. Le fond de ces eaux limpides semble à portée de la main et recule pourtant à mesure qu'on essaie de l'atteindre. Les cris de la terre s'arrêtent à quelque distance, et on n'entend sur ses bords que des cantiques, des voix d'enfants et des confidences d'amis.
La tristesse, quand elle pénètre jusque-là, se rassérène bien vite, et les larmes n'ont bientôt plus d'amertume dans cet air baigné d'espérance et de charité. Une seule fois, dans sa longue histoire, ce lac fut ])ouleversé par une tempête violente qui, sur les mers voisines, multipliait les naufrages. Ses eaux inquiètes se soulevèrent ; on eût dit qu'elles voulaient briser et rejeter au loin les chères images qu'elles berçaient, la veille encore, avec amour. Ce fut court. Le calme revint, et le temps, sans jamais efl'acer les dernières traces de ce grand ravage, eut bientôt rendu h ce petit coin du monde son inaltérable paix.
Ainsi de Keble. Un drame d'angoisse intimo coupe en deux parties sa longue carrière, et, chose étonnante, ces deux parties, avant et après la
conversion de Ncwman, sont, je ne dis pas également heureuses, mais également calmes, paisibles, confiantes. Sauf pendant ces quelques mortelles années de doute et d'incertitude, tout est douceur dans son âme et dans sa vie, et c'est ce qui lui donne, h nos yeux, un caractère d'attachante et troublante originalité. J'ai essayé d'expliquer ailleurs comment Pusey était de ceux qui, humainement parlant, ne doivent pas se convertira Keble ne ressemble pas à Pusey. Il représente excellemment ces âmes complexes, indécises, d'esprit ouvert et de cœur parfois timide, ennemies des résolutions extrêmes, humbles et qui se défendent de chercher des clartés nouvelles avant d'avoir pleinement répondu à ce que les anciennes exigeaient d'elles, et qui, enfin, résignées plus que convaincues, s'arrêtent au milieu du chemin et y élèvent un abri provisoire, en attendant, dans le désir et la crainte, qu'une voix plus impérieuse leur commande d'avancer. Ces caractères sont de tous les temps et de tous les pays. Mais, au lieu que chez nous, par exemple, une telle altitude ne va pas sans gêne, contrainte et tristesse, pour l'anglais, pour l'anglican, elle peut être, elle est souvent satisfaite, sereine, joyeuse. L'exemple de Keble va nous le montrer.