JEAN MAILLEFER
Comme toutes les jeunes sciences, la psychologie religieuse aime Tétude des phénomènes extraordinaires. Les simples confidences reçues par un livre d'heures l'attirent moins qu'un récit de visions célestes, et elle est peu tentée de s'arrêter devant un marguillier, assoupi dans les délices du banc d'oeuvre, ou devant une vieille femme qui récite, pour la millième fois, la môme
i . Mémoires de Jean Maille fer, marchand bourgeois de Beims (1611-1684), publiés sur le manuscrit original de la bibliottièque de Reims, par Henri Jadart, Paris, Picard ; Reims, Michaud,1890.
Les Maillefer touchent de très prés à l'histoire du saint fondateur des Ecoles chVé tienne s. Le second fils de l'auteur des Mémoires épousa, en 1679, Marie de La Salle, sœur de saint Jean-Baptiste de La Salle, et l'on sait la part importante qu'eut dans la fondation des premières écoles M-" Maillefer, cousine de Jean Maillefer. Sur la conversion et sainteté de celle-ci on trouve de très cuiieux détails dans les anciennes éditions de la Vie de
prière. Mais, fort heureusement, la communion des saints ne repousse pas ces âmes ordinaires et, d'ailleurs, quand on les observe avec sympathie, on s'étonne de la richesse et fécondité de vie surnaturelle qui transforme parfois leurs humbles vies. Jean Maillefer, marchand rémois du xvii" siècle, est un type excellent de cette famille d'âmes. A le voir, en passant, dans sa boutique, et à Tentendre deviser avec ses amis, on pourrait croire que sa religion est toute de surface et de routinière obéissance aux traditions de ses pères ; il n'en est rien. Laissez un peu bavarder le bonhomme, et le vrai chrétien qu'il est ne tarde pas à se découvrir.
Monsieur Jean-Baptiste de La Salle. Rouen, 1733, liv. I, ch. vu. Voie cachée par laquelle la divine Providence mène impei^ceptiblement M. de La Salle à Vexéculion de ses desseins par un homme envoyé' à Reims par M** de Maillefer pour y ouvrir des écoles gratuites. Abrégé de la vie admirable de cette dame depuis sa conversion (p. 147-161).
On lit dans les Mémoires de Jean Maillefer : « Le 19 juillet 1671, je suis prié au convoi de M"* la conseillère de La Salle, Nicolle Moet de Brouillet, qui est morte à trente-huit ans. — 8 avril 1672, mort de M. le conseiller de La Salle. » Il s'agit de la mère et du père du saint.
Ne faisons pas difficulté de l'avouer. Bourgeois, et bourgeois de France, ce compatriote et contemporain de La Fontaine n'avait aucune inclination vers le mysticisme. « Les Maillefer aiment leurs aises, » dit-il quelque part; c'est la devise du bourgeois de tout pays. De plus, marque nationale, celui-ci allait à la recherche de ses aises avec une belle gaillardise d'humeur et une extrôme vivacité d'esprit. Chrysale, si l'on veut, mais un Chrysale remuant, alerte, curieux de tout, et qui, n'était la peur du naufrage, eût fait volontiers plusieurs fois le tour du monde.
J'ai eu dessein, il y a plus de vingt ans, de faire un voyage en Hollande. Amsterdam a une réputation si grande que, dès mes plus tendres années, j'ai eu une passion merveilleuse de la voir. Hé ! que le pouvoir de l'homme n'estil aussi grand que la volonté ! Gela viendra à l'autre vio à ceux qui seront, par la grâce de Dieu, en paradis. Mes désirs n'étaient pas moins violents que ceux de Christophe Colomb et de Magellan. Je n'aurais pas seulement celui de voir la Chine, mais tous les pays découverts et à découvrir...
Quel obstacle l'empôche donc? Une humeur casanière et prudente qui lui vient « du sang, de la naissance et des parents » :
Car on dit que les Maillefer aiment leurs aises. Ha! sans cela, je me serais embarqué. J'aurais mis toutes mes espérances au vent et tout mon vaillant pour fréter un, deux, quatre vaisseaux pour courir toute la terre. Je vous en aurais bien conté...
Vous voyez : toujours le même dualisme, don Quichotte et Sancho en une seule personne, et Sancho l'emportant presque à chaque conflit. La lutte subsiste, même lorsque, après vingt ans d'hésitation, le voyage de Hollande est décidé.
Et voilà le carrosse et la compagnie qui m'attendent... « Adieu, ma chère m'amour ; j'espère te revoir dans six semaines vive, ou deux mois, au plus tard. Hélas! que fais-je et que dis-je; comment me séparer de moi-même et de mon cœur?
Un moment sans te voir Ce m'est une heure ; Je ne puis te quitter Que je ne meure.
— Non, non, dit-elle, je ne vous quitte pas, je désire vous aller conduire. » Ma femme vint jusqu'à Sedan et Charleville. Mais qu'avez-vous fait, ma chère âme? les adieux ne sont pas moins cuisants à Charleville qu'à Reims. Nous nous séparâmes en fin ^..
Que la « chère âme » se rassure. L'absence ne sera pas longue. Trente ans plus tôt, quand il apprenait le négoce à Paris, Jean Maillefer était
1. Mémoires, p. 68-69. J'ai respecté scrupuleusement le style ; mai» je me suis permis, sauf pour quelques fautes plus savoueuses, de moderniser l'orthographe.
LA VIE RELIGIEUSE DVy BOURGEOIS AU XVll" SIÈCLE 67
déjà « possédé de rhumeur des enfants de Reims, lesquels, la plupart, au lieu de chercher des établissements ailleurs, reviennent tous auprès de la marmite du père et mère* ». De telles humeurs deviennent plus exigeantes avec les années. 11 a plus de cinquante ans, tenez sa calèche prête, vous le verrez bientôt revenir au logis.
C'est lui déjà, tout malade de la route. « Voilà, écrit-il, comme j'espère, mes plus longs voyages faits » ; et il se remet de plus belle à écrire ses mémoires. Précieuse besogne pour lui, car il faut de plus en plus qu'il se sufiise à lui-même et s'ingénie à ne pas trouver les journées trop longues. Ses enfants ont grandi et commencent à se disperser, ses amis disparaissent les uns après les autres, sa seconde femme aura bientôt rejoint la première, et, pour comble de solitude, il est depuis longtemps « fort incommodé de l'ouïe ; faut dire sourd » ; on ne lui parle que sur une ardoise, ou en criant très fort à son oreille gauche, qui est un peu meilleure que l'autre.
Mais cette nature, à la fois vive et légèrement épaisse, ne connaît pas l'ennui. Ses souvenirs l'occupent, et puis, « il y a toujours quelque chose de nouveau qui aide à passer le temps- ». Et donc