‹ Ames religieusesChapitre 21 sur 63 · Mémoires^ p · texte numérisé non relu

Mémoires^ p

2. Œuvres morales (éditées à la suite du Journal). Conduite pour ma vie, p. 133.

Jean Maillefer revit ses années de folle jeunesse, les visites trop assidues au « cabinet des confitures » de M. Mathon, un de ses premiers maîtres, et ses longs séjours à Lyon, « ville de débauches », où il « fréquentait davantage les jeux de paume et les cabarets que les églises » . 11 recommence le voyage d'Italie et, pour la centième fois, faute d'auditoire, il se raconte à lui-même comment il lui fut donné de parler à Sa Sainteté.

J'avais tous les désirs d'être admis au pied du Pape. C'était Urbain 8™° de la maison des Barberius. Je ne pus l'obtenir de M. l'ambassadeur de France, M.'desNouailles^, sitôt que je le souhaitais. Me rencontrant un matin à Saint-Pierre, au Vatican, l'ambassadeur d'Espagne passa, qui allait à laudience. Je dis à nos messieurs : « Attendezmoi ; je m'en vais baiser les pieds du Pape. » Je me glissai parmi les gens de M. l'ambassadeur... et passai le troisième ou quatrième... Le Pape était assis dans un fauteuil de velours cramoisi tout broché d'or et avançait son pied qui était dans une pantoufle couverte de pierreries qui éclataient beaucoup, que nous baisâmes chacun à notre rang, et j'étais le troisième ou quatrième au plus... J'avais fort bien entendu, car j'avais l'ouye fort bonne, et que nel'ai-je de même! mais il ne plaît pas à Dieu; j'avais, dis-je, entendu que Sa Sainteté avait accordé des indulgences et des pains d'azime bénits à ceux qui lui avaient baisé les pieds devant moi. Afin d'avoir l'honneur de me vanter d'avoir parlé au Pape, je lui dis : Etiam rnihi, sanctissime

1. François de Noailles, comte d'Agen, ambassadeur à Rome, en 1633.

LA VIE RELIGIEUSE d'uN BOURGEOIS AU XVll*' SIÈCLE 69

Pater. Il me répondit : Tutti quanti. Ceux qui sauront Titalien n'auront pas besoin de l'explication de ces paroles, mais aux autres cela veut dire qu'il en accordait autant aux uns comme aux autres. Je retrouvai messieurs nos Français qui me congratulèrent de ma hardiesse et auraient désiré avoir fait de môme. Car, en effet, ils ne purent depuis l'obtenir. Une autre fois, comme le Pape allait en chapelle, je vis que tout le monde, dans une des galeries du Vatican, se mettait à genoux et criait. Je criai comme les autres, et je dis : Sanctissime Pater, da mihi benedictiones ordinarias et extraord inarias. Un camérier \int me dire aussitôt à l'oreille : Due centi*.

Rome, Venise, Lyon, un feu d'artifice à Paris sur « la rivière », la chance de se trouver en bon endroit et juste à point pour voir flamber la Sainte-Chapelle, souvenirs et réflexions s'entassent ainsi au petit bonheur dans les Mémoires. Mais, soudain, le brave homme tressaille, et, moitié sérieux puisqu'il essuie une larme, moitié rieur puisque sa large figure s'illumine, il entonne un hymne à l'amour — à peu près le chœur d'Antigone, mais transposé à l'usage d'un marchand de Reims.

Mais voici des nouvelles ! Voici l'amour qui se fait faire place et vient s'emparer, comme un maître qui entre en son logis, de toutes les puissances de mon dme et de mon cœur, pour ne plus me quitter et m'accompagner jusqu'au tombeau. Quelque résistance qu'on fasse, il faut fléchir. Et comment résister au vainqueur des vainqueurs?... Grand

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