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si je ne me trompe, le bourgeois de France, léger, curieux, qu'un rien suffit à distraire, bon enfant mais incapable de retenir une saillie, tout au dehors en apparence, et, soit peur de tourner au solennel, soit pour éviter un effort inutile, se donnant souvent Tair de vivre au hasard, mais, au fond, sensé, prudent, économe, sage en un mot, d'une robuste sagesse, à égale distance des emballements et de la lenteur, et qui, dès qu'il faut agir, fait trêve aux enfantillages, se retrouve et se ressaisit tout entière.

Transportoiis-le tel quel, avec le scrupuleux réalisme des peintres flamands, sur un volet de triptyque d'église, dans l'attitude du recueillement et de la prière. Tel quel, sans troubler Tapaisement de son regard par une fixité extatique ou par une flamme d'exaltation, sans amincir ses bonnes joues satisfaites, sans effiler ses larges mains. Inutile môme de le représenter à genoux. Qu'il ne bouge de son fauteuil. Il n'en sera que plus exactement le symbole de cette dévotion assise, rassise, que nous voulons étudier à propos de lui.

La question est importante. Il ne s'agit, en efl'et, de rien moins que de savoir si le Français moyen est capable de sentiment religieux. Plusieurs en doutent; j'entends parmi ceux qui ont observé dans d'autres pays les manifestations de la foi. Juste milieu entre le naïf et pieux formalisme des chrétientés méridionales et le mysticisme fiévreux de certains Anglo-Saxons, notre religion semble s'être rationalisée de plus en plus et comme évaporée sous rinfluence desséchante de l'esprit pratique et du bon sens. Images et formules sont loin

de tenir dans notre dévotion la place qu'elles occupent dans celle d'un Italien ou d'un Espagnol, et, d'un autre côté, des épidémies d'exaltation semblables à celle qui engendra le méthodisme ne pourraient tenir longtemps chez nous contre la pénurie d'enthousiasme et les assauts du ridicule. Quelle qu'ait été leur origine, les mouvements religieux qui ont eu le plus d'importance dans notre histoire ont presque tous dévié très vite dans le sens de l'action extérieure et des œuvres, quand, par bonheur, la rage de discuter ou l'amplification des rhéteurs n'en ont pas éparpillé à tous les vents la puissance ^ La piété même du moyen âge ne fait pas exception. Sans être grand clerc, on sait aujourd'hui que, dans cette époque féconde, la floraison intime des âmes ne correspondait pas aux sublimes élancements des cathédrales gothiques, et que la plupart des prières qui montèrent sous ces voûtes n'étaient pas d'une essence beaucoup plus mystique que les prières de notre excellent Maillefer.

1. A qui serait trop surpris de ces remarques, il suffirait de rappeler quelques faits indiscutables que fournit, à première vue, la littérature religieuse comparée. En France, avant le romantisme, peu de livres religieux se lisent autant que les Essais de morale ou les Sermons de Bourdaloue. En Angleterre, la vogue est au petit livre d'un visionnaire, the Pilf/riùn's pvogress. Les cantiques religieux, si misérables chez nous, ont en Angleterre une vraie valeur, plusieurs du moins, et, en tout cas, exercent une extraordinaire inQuence. etc., etc.

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Le Français pourtant est chrétien, très chrétien môme, ou du moins il peut toujours le devenir, mais h sa façon. II Test, comme il est poète, à fleur de terre, très loin de ce qu'en dehors de chez nous on appelle Vidéal; très près de la réalité concrète, saine et vulgaire que les moins spirituels de nos sens peuvent toucher. Sans doute, pour nous comme pour tout le monde, la religion c'est Tinvisible, ou du moins le pont entre rinviâiblc et nous, et il faut bien qu'au moins la dernière arche de ce pont se perde dans la brume du mystère. Mais, au lieu que d'autres vont à cette arche suprême d'un premier élan, invinciblement nous hésitons avant de nous aventurer jusque-là, et lorsque enfin nous avons essayé sur ces planches douteuses quelques pas tremblants, nous revenons vite en arrière reprendre pied sur la terré ferme et contact avec la foule. Notre foi à l'invisible n'est pas pour celamoins entière, et c'est peut-être même pour nous une observance religieuse que de renoncer aux contemplations aveuglantes et aux recherches trop passionnées. Paisiblement et solidement, nous nous en rapportons à la parole de Dieu pour ce qui concerne les choses d'outre-terre, et puisqu'un certain excès est de l'essence tnême de toute vie religieuse, parfois nous choisirons de préférence les excès de l'apostolat, du dévouement et du sacrifice.

Mais cet excès n'est pas demandé à tout le monde et ne saurait être de tous les jours. A propos d'un de ses cousins qui, s'étant mis de trop p^rand cœur au travail, avait abrégé sa vie, Jean Maillefer écrit sagement dans son Journalier : « Il faut apporter une modération même dans les choses honnêtes ^ » Bien comprise, cette petite phrase pourrait servir d'épigraphe à une histoire du sentiment religieux en France, pourvu qu'on fit bien voir dans cette modération non pas le résultat d'un calcul, mais l'obéissance spontanée à un des instincts les plus irréductibles de notre race. Modéré, Jean Maillefer le fut toujours, en dévotion comme en autre chose ; et il montre par son exemple que, malgré de réelles insuffisances, cette vertu bourgeoise ne manque pas d'une véritable grandeur.

Ce qui nous donne parfois la tentation de ne pas trouver ces âmes assez religieuses, c'est le calme parfait de leur conscience, la sérénité de leur foi qu'aucun doute, aucune angoisse ne viennent troubler» Inquiets et agités que nous sommes, nous leur en voulons presque de nous ressembler si peu. Trop souvent, en effet, chez nous, la pensée de Dieu, quand elle devient enfin réelle et vivante^ secoue étrangement l'intelligence

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et les cœurs qu'elle traverse, brûle la page où de tremblantes mains essaient de la fixer. Chez Jean Maillefer, rien de pareil. Regardez avec quelle simplicité antique, énumérant un jour les rares amis qui lui restent et faisant le compte des morts, des oublieux et des absents, tranquillement il continue :

Les amis sont nécessaires et pour le spirituel et temporel, Vàme et le corps ; mais quand nous serions abandonnés de tout le monde, Dieu ne nous abandonne pas si nous ne nous abandonnons pas nous-même premièrement <.

Quelques années plus tard, il écrit encore avec la môme assurance :

2 octobre 1678. — J'ai dîné seul ; tous mes enfants grands et petits, dehors. Cela ne m'est plus rien. J'ai Dieu, la prière et mes livres qui me sont de bonne compagnie 2.

Dieu, ami qui tient lieu de tout et reste quand les autres nous quittent; la pensée n'est pasneuve^ mais le curieux est de voir avec quelle plénitude de réalité elle habite dans cet esprit très positif. Coucher ainsi Dieu simplement dans le registre où Ton inscrit par le menu les visites et ren-* contres de chaque journée est d'une foi plus si-» gnificative et convaincante que si, de dessein

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