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Causeries du lundi, t. II

Un fils demandant à son père la permission de quitter le monde et de se donner à Dieu, la situation est d'une banalité héroïque et se rencontre tous les jours. Rien môme ici, à première vue, n'ajoute une grâce plus touchante à la beauté essentielle du sacrifice, et nous sommes plus attendris en assistant par la pensée aux adieux de la fille de Corneille à son père ou en relisant la page de Montalombert sur les douloureuses victoires de l'appel divin. Dans les adieux que nous raconte le R. P. Largent, celui qui s'en va n'est plus un jeune homme ; il sait nettement ce qu'il laisse derrière lui, et son enthousiasme réfléchi ne s'exagère pas les douceurs de la route inconnue où il s'engage. Celui qui reste est un vieillard sans doute et que la vie a beaucoup éprouvé; mais enfin il ne sera pas seul dans sa tristesse, et d'autres enfants, déjà sa force et sa gloire, entoureront ses derniers jours. Tout cela est vrai, et cependant l'histoire de la vocation de Paul de Broglie est extrêmement attachante, et peu de conversations d'âme à âme égalent en pathétique discret et poignant celle qui se passa le

LA VOCATION DE l'aBBÉ DE BROGLIE 97

7 juillet 1863, entre le duc Victor de Broglie et le plus jeune de ses enfants.

A cette date, Paul de Broglie a vingt-neuf ans. Lieutenant de vaisseau, il s'oriente obscurément, depuis quelques années, vers une direction de vie nouvelle. La résolution, qu'il entrevoyait, vient enfin de s'imposer à son esprit et, du môme coup, à ^on cœur. Il veut être prêtre, il sera prêtre ; et déjà, avec cette droiture et simplicité qui fait le fond de son caractère, il prépare ce grand changement.

A la suite du mois de Marie, après un temps passé dans de longues méditations, la pensée m'est venue que Dieu m'appelle à Tétat ecclésiastique. Cette idée m'est apparue subitement, très claire, et, depuis, ne m'a plus quitté. Mon projet serait de quitter la marine à la fin de cette année, et d'entrer au séminaire, l'année prochaine... J'ai déjà annoncé mes nouvelles idées à mon père et à ma tante ^ ils ne m'ont répondu que fort laconiquement; mais je soupçonne que cela leur a fait beaucoup de peine. Je saurai bientôt la nature de leur opposition.

Le duc de Broglie était à Goppet quand il fut informé des « nouvelles idées » de son fils, et c'est à Goppet qu'arrivait, peu de jours après, le jeune officier de marine pour y discuter lui-môme, et de vive voix, l'affaire de sa vocation.

Goppet! ce Goppet, dont Sainte-Beuve, même dans ses chagrines années de vieillesse, n'entendit jamais le nom avec indifférence, voilà certes un

cadre assez singulier pour les conversations qui vont s'engager entre ces deux hommes! En des temps déjà reculés, mais dont le respect filial a pieusement respecté la trace, ces mêmes murs et ces mômes ombrages avaient assisté à des scènes bien différentes. Là, vers l'automne de 1790, venait s'abriter la disgrâce du ministre de Louis XVI. Deux ans après, M"** de Staël, chassée de Paris par les premiers massacres, rejoignait son père en Suisse, d'avance lassée de cette « paix infernale^ » qui l'attendait, et révoltée contre cet exil dont, cependant, elle était si loin de prévoir Tinterminable durée.

On se rappelle, en effet, comment malgré le violent désir qu'elle avait de retrouver le « petit ruisseau de la rue du Bac», le Directoire d'abord, Bonaparte ensuite la contraignirent, coup sur coup, à repasser la frontière. A partir de 1802, Coppet, « Coblentz de l'esprit^», centre de l'émigration littéraire et libérale, rayonne, le mot n'est que juste, sur l'Europe et sur la France. Voilà l'étroit bureau de bois peint sur lequel a été écrit le livre de V Allemagne; voilà, au rez-de-chaussée, la salle de spectacle, le théâtre où Corinne a joué Phèdrey où la « divine Juliette » s'est laissé

1. Le mot est de M"' de Staël. Cf. d'Hausson ville, le Salon de Af"" Necker, t. II, ch. ix. Coppet pendant la Bévolulioni p. 251.

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