‹ Ames religieusesChapitre 44 sur 63 · Eclair du 21 janvier · texte numérisé non relu

Eclair du 21 janvier

plaise que nous reconnaissions une condition nécessaire et toujours suffisante d'orlhodoxie dans cette tendance qui jadis, au contraire, fut si tristement féconde en hérésies de tout genre. Mais il n'en est pas moins vrai que, chez certains hommes supérieurs, ce goût des méditations abstraites et des déductions scolastiques entretient la pureté et la vivacité de la foi. Nés en dehors de l'Église, cette même activité aurait peut-être prolongé ou augmenté leur erreur; élevés dans la vérité, ils s'accommodent à merveille d'une religion, qui, tout en définissant exactement les frontières du dogme, laisse cependant une large carrière aux spéculations de l'esprit. Le protestantisme, au coutraire, par la part plus grande qu'il fait au sentiment dans les choses religieuses et par son libéralisme théologique, n'a pour eux aucun prestige; et quand les circonstances les amènent à le voir de plus près, ils s'en détournent avec défiance et trouvent alors plus solide et plus belle l'Eglise romaine, qui leur présente de si fortes constructions théologiques et qui répond si pleinement aux exigences de leur raison. Si l'on veut prendre garde à l'époque où ces pages nous ramènent, il est extrêmement intéressant de suivre, dans les Souvenirs du duc de Broglie, les manifestations d'une tendance si favorable a l'acceptation intégrale du dogme chrétien.

Comme la plupart des hommes de mon temps, écrit-il, je veux dire de ceux dont les sentiments étaient honnêtes et la conduite régulière... j'en étais resté depuis ma première communion à la Profession de foi duVicaire savoyard. Je n'avais jamais douté des grandes vérités de la théologie naturelle exposées magniûquement dans la première partie de cet écrit. J'admirais, comme le bon vicaire (bon tout au plus, pourtant !), la vie et le caractère de Jésus-Christ ; je trouvais, comme lui, l'Évangile humainement inexplicable; mais je trouvais à mon grand regret, sans réponse, ses objections contre les miracles et les mystères; c'est-à-dire contre la révélation proprement dite; et cela étant, je ne me faisais aucune illusion. Je concevais parfaitement que, dans un tel état d'âme, si je n'étais pas irréligieux, je n'étais pourtant d'aucune religion. Point de religion sans pratique ; point de pratique qui ne soit, ou la commémoration d'un miracle, où le symbole d'un mystère.

11 est difficile d'être plus catégorique. La pratique, d'une part; de Tautre, les miracles et les mystères ; c'est un « bloc » qu'il faut prendre ou rejeter tout entier. Voilà quel était déjà, entre dix-huit et trente ans, l'état d'esprit du père de l'abbé de Broglie. Voilà dans quels principes le futur apologiste devait être un jour élevé. Ce qui suit n'est pas moins remarquable.

Je trouvais dès lors (il n'a pas varié depuis) très inconséquent et quelque peu puéril le protestantisme qui consistait à tenir l'Évangile pour vrai, en s'arrêtantau côté moral et sentimental et à détourner les yeux de tout le reste sans en rien admettre et sans en rien rejeter :il n'y avait àcela,

selon moi, ni virilité, ni dignité, si sécurité solide et sérieuse*.

Les idées qu'on vient de lire se formulaient ainsi dans lïntelligence de Victor de Broglie pendant les vacances de 1820. Le plus curieux est qu'au moment môme où, chrétien encore hésitant, il se prononçait si nettement contre le protestantisme, il subissait lui-môme et très profondément une influence protestante. La Suisse était alors « en plein réveil ». Elle traversait, nous dit-il, une de ces périodes « de ferveur extraordinaire et de recrudescence de zèle religieux, où la grâce divine, par d'abondantes effusions, réchauffe les âmes engourdies, ranime les croyances et multiplie les conversions ^ ».

Le mouvement '< datait déjà de plusieurs années ». M"' de Staël Tavait vu naître en 1816 ; mais «son latitudinarisme piétiste » s'y était prêté peu volontiers. La duchesse de Broglie, « très fervente et très sérieusement orthodoxe », s'était, au contraire, engagée de plus en plus dans cette voie, et son mari suivait, avec un intérêt qui n'était pas de pure curiosité, les discussions auxquelles ces essais de renaissance donnaient lieu.

Page 1