J.-H. Skrine. A Memory of Edward Thring. Macmillan
lî. R. Parkin, Edward Thring ^ Head Master of Uppingham School. Life, Diary and Letters Macmillan, 2 vol., 1898. Il vient de paraître de ce dernier livre une édition abrégée et en un volume.
i30 AMES UKLIGIECSES
lèbre. L'auslèrc parole du head-niastcr^ qui ne proche que l'effort et le sacrifice, est comprise des enfants les plus vulgaires.
D*admirables transformations s'accomplissent, et, chose plus difficile, longtemps après les années de collège, elles durent. C'est, en quelques mots, la carrière d'Edouard Thring et l'histoire de Técole d'Uppingham pendant trente ans. Cette œuvre pédagogique vaut peut-être qu'on s'y arrête, et, plus encore, cette ûme mérite-t-elle d'ôtre regardée de près. Plus rude, plus spontané, plus anglais que d'autres fameux Anglo-Saxons affiné^ par la culture très humaine des vieux collèges d'Oxford, Thring est un bel exemple de cette ferveur morale, rigide, enthousiaste et mystique, qui semble trouver son atmosphère naturelle au pays des Bunyan et des Wesley. Notre vertu française a d'autres allures et elle veut des modèles plus aimables et moins tendus. 11 lui est bon pourtant d'essayer de se prêter quelquefois à la fascination puritaine. Elle n'aura que trop de facilité à rompre le charme, si tant est qu'elle parvienne, pour quelques instants, à le subir.
La journée scolaire est achevée. Les lampes s'éteignent aux fenôtres des douze maisons qui se partagent, par petits groupes, les trois cents élèves d'Uppingham. Dans la paix montante du soir, Edouard Thring laisse tomber insensiblement la fièvre du combat quotidien. Car toute sa vie est un combat : vexations incessantes du comité d'administration, méchanceté d'un enfant qui a voulu ressusciter les brimades, soucis d'argent, mesquinerie des auxiliaires qui s'obstinent à voir dans les succès du collège une bonne affaire commerciale, ou, quand, par hasard, tout va presque bien, importune et inintelligente visite des inspecteurs, chaque jour apporte un nouveau motif de sainte colère; mais, toujours aussi, le calme revient avec les derniers mots de la prière du soir. Apaisé maintenant, il jette un regard de satisfaction sur ces murailles élevées par lui, sur les petits jardins autour de chaque maison, sur les pelouses et les plarj-g rounds^ sur ces classes qu'il compte rendre encore plus agréables, sur cette chapelle, enfin, qu'il va pouvoir inaugurer
dans quelques mois. Tout cela, c'est lui qui Ta créé. Une fois encore, il s'en émerveille dans la joie naïve d'un cœur qui ne connaît pas la vanité. Il remercie Dieu, le Dieu de Moïse et des prophètes, pour les grandes choses qu'il a daigné faire par lui dans cotte école transfigurée, puis, radieux, Thring ouvre son diaire et se met à noter ses impressions de la journée.
Le moment est bon pour prendre sur le vif rhomme et son œuvre; mais, afin de mieux pénétrer l'originalité et l'importance des réformes d'Uppingham, il faut nous rappeler brièvement dans quel pitoyable état se trouvaient alors la plupart des maisons d'éducation en Angleterre. La généreuse, mais trop courte initiative de Thomas Arnold, n'avait pas trouvé d'imitateurs, et quand Thring, en 1853, dix ans après la mort du réformateur de Rugby, s'était mis à la besogne, les abus de tout genre étaient encore criants. Instruction et éducation, la routine, et quelle routine, était partout. Certes, personne alors, même parmi les plus chimériques, n'eût pu prévoir qu'un jour viendrait où un publiciste français célébrerait la supériorité des collèges anglo-saxons. Au lieu des riants souvenirs qu'a poétisés M. Demolins, le collège évoquait lamentablement, dans la plupart des mémoires, une jeunesse étiolée au milieu d'un enseignement formaliste et d'une
précoce corruption. Cet état de choses devait traîner longtemps encore. Sans doute, l'exemple et les livres de Thring activèrent le mouvement que Thomas Arnold avait commencé ; mais le mal était trop profond et trop universel pour qu'une prompte guérison fut possible. Je n'ai pas à examiner maintenant si, à Theure actuelle, il ne reste plus trace des anciens abus, et, pour fixer l'imagination du lecteur sur ce qu'était l'école anglaise avant ces vingt dernières années, il me suffira de citer quelques lignes écrites par un inspecteur général de l'instruction publique, peu de temps avant la mort du réformateur d'Uppingham. « Je viens de lire David Copperfield pour la première fois, — écrivait, en 1880, Mathieu Arnold à un de ses collègues d'inspection — l'école de M. Creakle reste le type de l'école où est élevée la petite bourgeoisie, et notre petite bourgeoisie se résigne en somme à ce qu'il en soit ainsi ^ »
L'odieux Creakle et la sordide maison oii le petit Copperfield eut tant à souffrir, voilà bien les visions qu'il fallait rappeler au moment de franchir le seuil d'Uppingham et de feuilleter le registre où Thring note religieusement ses expériences quotidiennes, ses tristesses et ses déceptions, ses joies et ses espérances.
1. La lettre est adressée à Sir J.-G.Fitch, qui la reproduit dans ses très intéressantes Lee tuiles on teaching^ p. 230.
134 AMES HELIGIËUSES
23 janvier 188 (peu de jours après la rentrée). — Ce malin, ravi d'apprendre que le pelit François Harmon, malade, a éclaté en sanglots quand il a vu partir ses frères qu'on ne lui permettait pas de suivre. Un pelit enfant qui pleure parce qu'il ne peut rentrer au collège î quand on en arrive là, on n'a pas manqué sa vie! Et moi, et les larmes amères que je versais jadis à la lin des vacances.
Voici plus d'enlhousiasmc. Avec cette àme impressionnable, il faut nous résigner aux superlatifs :
8 juin 1887. — La plus glorieuse, la plus louchante, la plus jolie chose qui me soit jamais arrivée. Les deux petits nouveaux B.. , dont le père est aux Indes, sonnent ce matin à ma porte. Ils entrent avec une lettre de leur père et m disent qu'ils ne peuvent pas la lire et me demandent de vouloir bien la leur lire. Dire que ces enfants qui ne sont pas de ma maison, viennent à moi pour que je leur lise la lettre de leur père! Il y a plus d'un mois qu'ils sont ici, plus qu'il n'en faut pour prendre l'esprit collégien et dépouiller la candeur du nouveau. C'est quelque chose de glorieux ! Quel grand honneur de pouvoir inspirer lant de confiance et quelle douceur pour ma dure vie !
En février 1880, le portraitiste Johnson Payant représenté plus génial que sévère, Thring s'en félicite en ces termes :
Le premier sot venu peut être sévère; mais, pour être vraiment cordial, il faut une spéciale bénédiction de Dieu.
Le 30 juillet 1880, il s'arrête avec douceur sur un curieux mélange de souvenirs :
Quand je pense comment quelquefois. je les ai battus... et quand je vois leur affection, l'envie me prend à la fois de rire et de pleurer.
OU bien, le 30 mars 1874, au moment du départ pour les vacances, il écrit :
Pauvre petit X... je n'ai pas pu retenir mes larmes; il a fait le tour de la table, petit comme il est, pour venir à moi, et m'a dit adieu en pleurant. Ça faisait pilié.
Nous reviendrons à ce côte très intéressant de ce caractère de lutteur. 11 ne s'agissait ici que d'esquisser un premier crayon, et ces lignes auront suffi à exorciser le fantôme du pédagogue solennel dont la morgue est incapable de s'attendrir devant les petits enfants. Nous avons trotivé un homme, faisons maintenant connaissance avec Téducateur :
2 juin 1860. — Je remercie Dieu de tout mon cœur pour une nouvelle preuve de sa miséricorde et de son pouvoir. A... est venu chez moi pour s'accuser d'avoir joué aux cartes, à Buckingham. La tentation était grande; ils avaient trois heures d'attente ; mais il était bouleversé et me dit en pleurant qu'il ne pouvait aller à la sainte communion sans m'avertir. Je lui ai rendu courage... Quand je vois de tels résultats, je me sens plus fort.
21 février 1861. — Conférence d'un des professeurs. 11 a raconté qu'un élève voyageant en France, l'été dernier, avait été invité à se rendre de grand matin, un dimanche à une partie de plaisir. 11 avait refusé, puis, sur de nouvelles instances, il avait dit : « Non! non ! le hcad mastcr ne voudrait
pas! » — Alors le conférencier s'est tourné vers moi : « Cet enfant venait d'Uppingham, ce head master c'était vous ! »... ô Dieu, je vous remercie. Cela repose de tant de lassitudes, de soucis et d'angoisses.
3 avril 1863. — (Après une visite à un élève gravement malade.) A ces moments-là, je sens la récompense du bon travail. Je n'ai pas peur de rencontrer mes élèves devant le juge!...
12 mars 1865. — A... est venu chez moi et, avec beaucoup de larmes, m'a avoué qu'il s'était fait aider pour ses vers latins et que cette honte l'avait trop fait souffrir pour qu'il pût jamais se décider à recommencer. Nous avons causé gentiment et je l'ai encouragé pourl'avenir. Nous avons récité ensemble quelques courtes prières et je l'ai congédié très réconforté, après lui avoir dit de commencer et de finir sa journée par une courte prière pour demander à Dieu de l'aider... Ce sont là comme des éclairs d'une lumière bénie qui montrent en plein jour, pour quelques secondes, le travail fécond de la vérité dans les âmes. Le voile qui cache les secrets de la vie intérieure tombe un instant, et nous voyons que nos efforts et nos combats pour la vérité ne sont pas vains. Qui le croirait!... un enfant que personne ne soupçonne et qui vient, de son propre gré, trouver le directeur et lui porte le lourd fardeau d'une déloyauté secrète, d'une faute que dans tant d'écoles on tient pour insignifiante ! La glorieuse récompense ! C'est bien là l'impression que j'ai désiré faire pénétrer chez les enfants : un homme tout prêt à leur venir en aide, revêtu d'une autorité qu'il est souvent tenu d'exercer rigoureusement et cependant tout à fait bon en face de leurs troubles de conscience et de leur bonne volonté.
Le passage suivant est encore plus significatif.
Thring y parle d'un de ces bons élèves qui ont plus de valeur morale que de talent :
10 octobre 1864. — X... m'a dit adieu, ce soir. Je suis très content de lui. C'est un honnête et solide garçon, et je suis fier que notre école Tait formé. « Je ne brillerai pas beaucoup à TUniversité, m'a-t-il dit, mais j'espère être loyal et honnête comme les élèves d'Uppingham, c'est la grande chose ! » — Je lui ai répondu que c'était en effet la grande chose, et que, à cause de cela, j'avais autant de respect et d'affection pour lui que s'il devait gagner les plus hautes récompenses d'Oxford.
Un autre jour, rentrant chez lui, il aperçoit un élève que ses camarades essaient d'entraîner à je ne sais quelle escapade. L'enfant, très crânement, refusait de rien entendre. « Je causai quelques minutes avec lui, écrit Thring, et je lui donnai trois shillings, »
Il résumait aussi, sur ce cahier, les visites que lui rendaient les anciens d'Uppingham, et ces notes seraient fort utiles à plusieurs d'entre nous, qui se font sur l'âme anglaise de si étroites et fausses idées.
2 juillet 1882. — Éclair splendide de joie spirituelle. X... est venu, il avait quitté la maison, très soupçonné par moi et impliqué dans quelque mauvaise aventure. C'est maintenant un clergyman. Il venait me dire que vingt fois depuis il m'avait écrit, mais qu'il avait toujours déchiré ses lettres, et que maintenant en face de moi il n'avait plus de paroles. Je lui répondis qu'il n'avait pas besoin de parler et
que rien qu'à son visage on voyait bien qu'il s'élait élevé à de plus hautes pensées. Nous causâmes, et ce fut très réconfortant pour lui et pour moi. Quand il se leva pour partir, il se tint devant moi, des larmes dans les yeux et nie dit qu'il me devait à moi sa vie, tout ce (lu'il était, tout ce qu'il espérait devenir encore. Franchement ce n'est pas trop de ma vie pour mériter de recevoir une seule fois un pareil témoignage. Dieu en soit béni !
De CCS quelques citations se dégagent déjà, scmble-l-il, plusieurs traits de cette physionomie originale. Du pédagogue, du professeur, nous ne savons rien encore : c'est tout au plus si la pauvreté, la monotonie, l'outrance ordinaire du style, nous laisse deviner Tabsencc des délicatesses littéraires qui font le lettré ; mais la belle ferveur, la bonté, la candeur, Télévation habituelle du caractère nous sont déjà évidentes; déjà nous entrevoyons que ce convaincu doit avoir un don de persuasion extraordinaire, le secret d'inspirer aux jeunes gens des inquiétudes morales peu familières à leur âge et une sorte d'austère passion du devoir.
Le malin venu, Edouard Thring prenait instinctivement une attitude de combat, ses fortes mâchoires de montagnard se resserraient. Ses lèvres devenaient rigides et ses yeux se préparaient à foudroyer quelque criminel. «Criminel», le mot est encore trop doux, car sa colère, toujours prête, amplifiait démesurément les moindres peccadilles. Sa rhétorique augmentait de férocité avec la légèreté de Toffense. En face d'une faute sérieuse, il exprimait en quelques paroles courtes et simples l'indignation qui bouillonnait en lui, tandis que la vue des pelits délits quotidiens décuplait son invention verbale et lui inspirait des anathèmes inouïs. Ainsi, emporté ou retenu, il était ordinairement terrible. « Quand il apparaissait brusquement au milieu d'une scène de désordre, raconte un de ses élèves, et qu'ayant poussé son cri de (( Law-breakers ! » il nous demandait si nous étions prêts à obéir, que voulez-vous, personne n'aurait osé lui dire non. » Thring n'était donc pas, à proprement parler, un charmeur. Aucune séduction aimable ne venait de cette rude nature, qui man-
quait essentiellement de souplesse, et quand, par hasard, il n'était pas en colère, sa conversation, toute en monologues, où Thumour ne se revêtait ni d'esprit ni de grâce, n'avait rien de ce qui enveloppe et gagne les cœurs. Comment donc s'y prenait-il pour marquer d'une empreinte si profonde la jeunesse étourdie qui tremblait sous son regard ?
E. Skrine, un de ses élèves, nous ouvre quelque jour sur cette question importante. « Thring, dit-il à peu près, dans un excellent chapitre qui pourrait s'ajouter au petit livre de Carlyle sur le culte des héros, Thring nous enthousiasmait. C'était un leader qui avait une cause et nous entraînait puissamment à la suivre ; en un mot, nous le regardions comme un héros : We believed him to be a hero. Héros qui ne ressemblait à personne.
D'autres étaient souvent venus nous parler, et nul, cependant, ne faisait vibrer l'air comme celui-là. Les multiples bizarreries de son apparence, de ses discours, de ses méthodes, tout ce qui le rendait plus original, nous attachait davantage à sa personne. 11 y avait en lui une force extraordinaire. C'était cette intensité morale qui transfigurait tous les détails de la vie. A ses yeux, rien de petit; chaque événement, chaque action se revêtait d'une dignité auguste. Là où les autres voyaient seulement de menus points de conduite,
il apercevait, lui, une chance de perdre ou de gagner une grande cause. Le charme en lui était ce timbre moral dont toutes ses paroles étaient Técho. Et quelque chose qui ne trompe pas les enfants nous avertissait de la profonde sincérité de ses paroles. Il répétait toujours les mômes refrains, qu'importe, nous savions bien que sa vie les répétait plus habituellement que ses lèvres. » Celte influence morale était d'autant plus remarquable qu'elle était directe et immédiate. D'autres éducateurs, par leur esprit et leur bonté, attirent d'abord à eux les enfants qui leur sont confiés et, une fois qu'ils en âont maîtres, tâchent de les acheminer au bien. Ici il en va tout autrement, puisque c'est la vertu même de l'éducateur qui attire les jeunes gens et qui les gagne, par une contagion merveilleuse, moins au maitre luimême qu'à l'admiration et à l'imitation de sa vie. Là est peut-être la grande originalité de Thring. Sa méthode ne rappelle en rien les coquetteries délicieuses, les souples insinuations, les longues étapes du siège savant que mène Fénelon autour d'un enfant capricieux et rebelle. La vieille métaphore qu'on se passe de Lucrèce à Berquin sur le miel à mettre au bord des coupes amères n'explique en aucune manière l'histoire de la transformation d'Uppingham. Thring, dans son enthousiasme puritain, veut qu'on aime le bien
parce qu'il est le bien, qu'on fuie le mal parce qu'il est le mal. « Je viens, écrit-il un soir, de parler à M... ; mais aucun signe de vrai repentir. Je lui ai remis sa vie devant les yeux et lui ai dit que j'attendrais jusqu'à ce qu'il fût affligé de son péché en tant que péché, et non plus à cause des conséquences. » Détester le péché en tant que péché, c'est le but immédiat où il veut amener le coupable, et aucun autre repentir, moins noble et plus intéressé, ne saurait le satisfaire. N'attendez pas de lui qu'il forge une fable ingénieuse sur les funestes effets du vice ou que, de guerre lasse, il coupe court à la tentation en jetant à la mer le jeune Télémaquc. 11 eût cru ravaler la vertu en agissant de la sorte, et il se fût violemment méprisé lui-mc>me si, pour une minute, il avait feint de ne pas lui donner le premier rang.
11 est bien évident que si une telle méthode réussit, elle ne le doit pas ii la froide et impersonnelle beauté de Ximpvratif catégorique. Ce qui frappa, saisit, entraîna les élèves de Thring, ce fut de voir de tout près, pendant des années, un homme aux yeux de qui une seule chose comptait en ce monde, le devoir, et qui, manifestement, no vivait que pour cette unique passion. Entre douze et dix-huit ans, une âme ordinaire ne peut être longtemps insensible à un pareil spectacle. On a bien pu commencer par sourire ; mais peu à peu
on se rend compte qu'un tel homme a trouvé le vrai secret de la vie; on le respecte, on Tadmire, on l'aime, on voudrait lui ressembler, on rougit des petites bassesses quotidiennes auxquelles autrefois on ne prenait même pas garde, et insensiblement, comme un enfant qui marche à côté d'une grande personne se dresse sur la pointe des pieds pour paraître moins petit, on se hausse l'esprit et le cœur dans l'espoir d'arriver à être moins loin d'un esprit et d'un cœur qui paraissent si haut.>
« Quelle espèce d'homme était donc ce Thring? » demandait-on un jour à un cvc^que anglican qui l'avait beaucoup connu. L'évoque, a ce moment, était en train de tisonner. « Thring, répondit-ii, le voici tout entier : Si vous étiez entré chez lui pendant qu'il arrangeait son feu, il vous aurait démontré que rien ici-bas n'est aussi grave que de tisonner comme il faut. » C'est bien cela. Le devoir se concrète, se précise, h chaque instant, aux yeux de Thring, dans les simples obligations et besognes de la journée. Rev^^tuc de cette dignité auguste, chaque action, prière, lecture, classe, jeux, se transforme et reçoit un prix infini. A chacune il se donnera avec le môme enlrain, la môme fougue et la môme conviction, et de chacune il dira successivement qu'elle est la plus importante de la journée.
Il a raison après tout, et les enfants le com-
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prennent, eux qui savent à quel point toute pensée mondaine de vanité ou de plaisir est loin de son esprit, et de quelle hauteur il méprise tout ce qui ne tend pas immédiatement à nous rapprocher de Dieu. Car il fut aussi peu mondain qu'il est possible. Cet éducateur anglais prêcha et pratiqua pendant toute sa vie le mépris dej'argent, et, chose moins banale chez un directeur de collège, le mépris de rintelligence et des privilèges de Tesprit. Ce dernier point est d'une importance capitale dans la réforme d'Uppingham.
11 y a dans presque chaque classe, au collège, et il y aura longtemps encore, du fait de notre passion égalitaire et de la sotte vanité des parents, une catégorie d*élèves auxquels les maîtres les plus dévoués ne s'intéressent que par devoir ou par pitié. Pendant cinq ou dix ans, leur tâche quotidienne consiste à entendre louer leurs camarades plus fortunés, à assister h des leçons énignaatiques, et à attendre patiemment que la classe soit finie. Bienheureux si, h force de silence, blottis à leur place, ils échappent aux moqueries faciles d'un professeur énervé. Ils ne comptent pas, ils le savent, et n'ont d'autre désir que d'être encore plus oubliés. Pauvres garçons qui couvent ea secret d'éternelles rancunes ou qui achèvent d'éteindre la petite lumière qui était en eux. Quelle que soit la bonté condescendante dont on les en-
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toure, tout leur rappelle à chaque instant la fatale différence qui les sépare de leurs camarades, tout leur répèle qu'ils ne sauraient avoir d'importance ou de valeur dans un milieu dont l'effort principal est tendu vers le succès.
Thring tourne la difficulté en changeant d'un coup ingénieusement héroïque l'orientation de son collège. Quelle illusion, bien plus, quel crime! — on sait qu'il aime les fortes expressions — de regarder l'école comme une serre intellectuelle où seulement une élite de privilégiés pourra se développer! Non, l'école n'a pas de but plus essentiel que de préparer les jeunes gens à être ù la hauteur de leur mission en ce monde, et comme tous, intelligents ou faibles d'esprit, ont une mission, chaque enfant, si désespérément borné soit-il, a droit exactement de la part, de ses maitres, h autant de soins que les plus brillants de ses camarades, à moins que, pour des raisons particulières, il ne réclame encore plus de zèle et de dévouement. En vérité, il faut être imbu jusqu'aux moelles du plus pur esprit du christianisme pour mater si vigoureusement l'orgueil de l'esprit et pour tenir pratiquement, comme un « présent de vil prix », ces facultés et ces triomphes dont nous sommes tous ou si jaloux ou si fiers. Quant à se proposer de mettre de tels principes à la base d'une réforme scolaire et de les imprimer dans les
jeunes âmes sans rien diminuer de Télan pour les travaux de l'esprit, on conviendra sans peine, je pense, que jamais éducateur ne tenta une plus rare et plus chimérique aventure.
Mais celui-ci ne doutait de rien. Il se rappelait une anecdote qui, dans son esprit concentré sur une môme pensée, s'était tournée en allégorie. Un de ses frères causait un jour dans la boutique d'un marchand de couteaux. Entre un enfant. Le marchand interrompt la conversation et s'occupe avec un soin extraordinaire de trouver un couteau qui satisfasse toutes les exigences du gamin. Celui-ci, enfin content et parti, le frère de Thring s'étonne qu'on se soit donné tant de peine pour si peu de chose. « Comment — dit l'autre — mais ce couteau, pour cet enfant, est une chose capitale : si je le sers bien, il se le rappellera toute sa vie et reviendra toujours chez moi. » « Belle et sûre philosophie, ajoutait Edouard Thring, donnez toujours aux enfants ce qu'il y a de mieux. Mais qui donc, hélas, s'en soucie! » 11 disait encore every boy can do something well : il y a toujours quelque chose qu'un enfant peut bien faire : c'est là qu'il faut le saisir, c'est là qu'il faut prendre pied pour le conduire à ce développement moral qui est le tout de la vie.
Quand, en 1875, il exposait aux trustées d'Uppingham les théories qui l'avaient inspiré et aux-
quelles le succès donnait raison, il mettait en première ligne celte idée fondamentale : « Dans un vrai collège, il faut que chaque élève, intelligent ou borné, soit Tobjet d'une attention particulière; un enfant dont on ne s'occupe qu'en gros, c'est comme s'il n'était pas au collège. »
En conséquence il réduisit toujours obstinément le nombre des élèves. Il y a excès selon lui dès que le directeur ne peut pas facilement connaître de près tout son monde, le voir, lui parler souvent. Gela est vrai pour chaque classe : pas plus de vingt-cinq élèves, sans quoi chacun n'aura pas une ration suffisante de lumière et d'affection. Gela est vrai encore pour les maisons où ils habitent. S'ils sont trop nombreux, chacun ne recevra pas les soins auxquels il a droit, dont il a besoin. De telles mesures bouleversaient les traditions des Piiblic-Schools. Ni la routine ni l'intérêt n'y trouvaient leur compte. Thring l'apprit à ses dépens, mais ne capitula jamais sur ce point. 11 n'accepta jamais que, pour une raison secondaire, argent ou succès, on risquât de compromettre la formation individuelle de chaque âme d'enfant et de perdre une chance de les pénétrer du sérieux et de la grandeur de leur mission. « Le plus stupide des élèves d'Uppingham a compris et senti qu'il avait une mission à remplir. » Gette constatation, faite un jour par un étranger, fut infi-
niment douce au réformateur; elle résumait d'un mot l'œuvre de sa vie.
« C'est une grande tentation, lisons-nous dans son journal, quand Técole est prospère, de se débarrasser des mauvais élèves ; je n'y ai jamais cédé. » Ailleurs il écrit : « C'est une hérésie de prétendre qu'il faut renvoyer les queues de classes. » Chez. un directeur de collège, une telle attitude est héroïque dans un pays où la valeur d'une maison se juge au nombre de ses succès dans les concours de Cambridge ou d'Oxford. Thring ne s'aveuglait pas sur les conséquences de sa méthode ; mais il voyait là un devoir strict, et il essayait de se persuader qu'après des années moins brillantes cette élévation progressive du niveau moral Unirait par devenir, pour les études môme, une condition de succès.
Le programme de Thring revient donc h tout subordonner à la culture morale des élèves, à tout faire concourir au développement et àTélévation du caractère, à pénétrer de toutes les façons Tesprit et le cœur du sentiment de la responsabilité personnelle et de Timportance souveraine de chaque vie. Ainsi énoncées dans Tabstrait, ces idées restent assez vagues et, à moins d'en être soi-môme possédé, on serait très empêché d'en faire sortir une méthode d'éducation. Mais ces idées, c'est Thring lui-môme, c'est sa propre vie, son obstination à tout regarder du point de vue moral et à mépriser tout ce qui ne peut pas se ramener à cette règle unique de ses jugements et de ses actes. Les enfants qui le voient chaque jour sentent que leur maître vit dans une atmospère supérieure et que ses pensées ne sont pas celles du monde. De là peu à peu, par la fascination nécessaire du bien, ils devaient tendre à s'élever, eux aussi, à ces hauteurs. Réussissaient-ils dans leurs études, ils n'avaient aucune peine h rester modestes à côté d'un homme qui mettait h
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si bas prix les prouesses de l'esprit; appartenaientils à l'humble moyenne à qui les voluptés intellectuelles sont défendues, quelqu'un était là pour leur répéter sans cesse que leur vie n'en avait pas moins de valeur et qu'une belle carrière leur restait ouverte, la seule vraiment digne de leurs efforts.
Je crois bien que, dans cette croisade contre l'orgueil de l'esprit, Thring dut appuyer trop souvent et trop fort sur le même point. A le lire et à Tentendre, on serait tenté de croire que l'intellectualisme est le pire danger qui menace les petits collégiens. Mais les enfants, plus justes souvent que les hommes, ne prennent pas au mot un maître qui force la note par besoin de les convaincre ou par entraînement de poète et de lutteur. Ici d'ailleurs, Texcès n'était pas longtemps à craindre et si, d'aventure, quelque bambin d'Uppingham voua aux idées du monde une haine exagérée, les années n'eurent pas sans doute trop de peine à le ramener au juste milieu.
Un traii; nous montre exactement jusqu'oîi il poussait, dans le détail, sa doctrine sur le néant de l'intelligence et combien elle était ancrée dans son esprit. Un ancien élève, W. Alington, était mort aux colonies d'une fièvre contractée en soignant les malades. « C'est mon héros, » disait Thring, entendant signifier par là qu'une telle
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mort était plus glorieuse pour Uppingham que les plus beaux prix d'Oxford. On fit une souscription pour perpétuer de quelque manière le souvenir de cette mort. L'argent réuni, plusieurs proposaient de fonder une bourse, sorte de mémorial très usité en Angleterre. Mais une bourse se décroche au concours et les concours sont affaire d'intelligence. La mémoire du saint ne serait-elle pas souillée si on la mêlait à de telles compétitions ? Mais laissons Thring nous dire lui-même les combats qu'il dut livrer autour de la tombe de son héros.
20 novembre 1879. — J'ai appris ce matin la nouvelle que mon cher et vaillant Wynford Alington est mort au Transvaal de la fièvre typhoïde. Je ne puis dire que ce soit une mauvaise nouvelle, bien que si triste pour moi... C'est dur de penser que je ne le verrai plus ici-bas; pourtant j'éprouve, à son appel, comme une joie de soldat.
décembre. — Chaque jour confirme l'impression que mon héros avait faite. 11 était si timide que j'ensuis émerveillé. Son exemple me montre combien est vrai tout ce que j'ai senti et répété sur le travail obscur de la vie. Quand il tomba malade à Utrecht, le commandant décida qu'on le traiterait comme un officier, lui qui avait tant travaillé auprès des soldats... un petit trait m'a touché. Les domestiques indigènes se font une règle de quitter une maison où la maladie va avoir une issue funeste ; mais ceux qui le servaient sont restés près de lui jusqu'à son dernier soupir.
2 décembre. — Gervase Alington m'écrit qu'on lance
l'idée de fonder une bourse en l'honneur de son frère et que celte idée ne lui plaît pas. Je lui réponds que moi aussi jo déteste ce genre de souvenirs. La fièvre et le bourdonnement de vie cérébrale qu'exigent les concours sont incompatibles avec le respect dû au mort. Rien de terrestre comme ces luttes d'intelligence, cette rude et simple façon de ( hoisir les vainqueurs.
De telles pages nous montrent au vrai le genre d'influence que Thring exerçait autour de lui. Ce n'est pas la, comme on le voit, une méthode que Ton puisse monnayer en petites formules et en détails de règlement. Aucun livre de pédagogie — et je n'exclus pas les livres de Thring luimôme — n'apprendra à un éducateur le moyen d'exercer une pareille influence et de créer autour de lui une telle atmosphère de ferveur et de noblesse. L'action personnelle de l'homme est tout ou presque tout dans de pareils résultats, la séduction auslère et généreuse de la parole et de l'exemple, l'incommunicable puissance des convaincus et des saints.
Cependant cet esprit très positif n'admettait pas qu'on pût s'en rapporter uniquement à l'initiative des maîtres et à la bonne volonté des élèves pour le fonctionnement régulier d'une maison. « L'organisation [machinery] , l'organisation , écrit-il dans son journal avec sa lourde insistance. Voilà la devise d'une bonne école. Il faut laisser aussi
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peu que possible à la valeur personnelle du maître et au hasard. Je voudrais que tout fût prévu pour que de tous côtés le mal fût rendu presque impossible etque le bien fût facilité; mais tout cela doucement et sans en rien laisser voir. »
Il y a sans doute un peu de tyrannie et quelque illusion dans ce programme, et j'aurais pour ma part assez peu de confiance en ces maîtres automatiques, réduits à faire sans cesse le môme chemin sur les mêmes rails, mais en somme l'idée générale qui dicta ces réformes est excellente. Rendre le mal impossible, sans avoir Tair de penser à lui ; faciliter le bien sans l'imposer aux volontés, voilà de quoi relever singulièrement les minuties d'un règlement et éclairer les plus obscurs problèmes de l'éducation.
Dans une grande école, sur la sonime de tentations, de fautes, d'oisiveté, il y a une certaine proportion qu'une meilleure organisation ferait sûrement disparaître. Il en est de cela comme des miasmes contagieux dans un mauvais quartier, un certain drainage moral en ferait disparaître une partie.
La brutalité des élèves est développée par la dureté des maîtres, par l'habitude de parquer les enfants en masses trop mélangées.
Le mensonge est favorisé par un système de règles générales qu'on impose indistinctement à tous les enfants sans se soucier de savoir s'ils sont do taille à les observer. Les
enfants mentiront aussi longtemps que le maître ne les connaîtra pas un à un, ne sympathisera pas avec eux.
La paresse est favorisée par l'habitude de confier à chaque maître un trop grand nombre d'élèves. Chacun d'eux peut espérer ne pas être pris en faute et, en tout cas, il est certain qu'un élève qui ne peut librement proposer ses difn cultes à son maître, sera vite dégoûté d'un inutile travail.
C'est aussi un moyen d'encourager la révolte. Les élèves moins sages et moins intelligents, sûrs que personne ne se soucie d'eux, qu'a priori les pénitences arbitraires pleuvront sur eux et n'ayant rien d'ailleurs pour les intéresser et leur apprendre le respect d'eux-mêmes, ne tardent pas à regarder le maître comme l'ennemi.
C'est aussi un moyen de développer la sensualité. Les pauvres enfants ne peuvent penser qu'au corps. Ce qui est intellectuel est pour eux une source d'amertume.
Mais, sans insister sur ces indications générales, voyons quelques-uns des détails sur lesquels le réformateur d'Uppingham aimait à insister. Il faut, pensait-il, faire honneur à notre ouvrage, aux leçons que nous donnons, et ce n'est pas leur faire honneur que de négliger le local où nous les donnons. Laisser des pupitres en désordre, des taches d'encre sur les murs, des toiles d'araignée dans les coins, aucun de ces inconvénients n'est h dédaigner. Le mépris de la salle de classe, au fond, c'est le mépris de la leçon elle-même. a Faites honneur à votre ouvrages et votre ouvrage vous fera honneur. » Ainsi : qu'on jette
bas les vieilles classes humides et sales, qu'on élève de nobles murailles, qu'on les couvre de photographies si Ton est pauvre, de fresques dès qu'on pourra se permettre cette dépense.
Ainsi fut fait à Uppingham; on commença par des gravures, et puis on put arriver à orner de fresques les « nobles classes », et lord Carnarvon qui vint inaugurer cette merveille, se demanda, dans son discours, si, depuis le temps du Portique athénien, la science avait jamais été distribuée dans des salles plus aimables et plus dignes d'elle.
Au soir de cette journée triomphale, Thring écrivait sur son journal : «Voilà un grand jour! le beau baptême d'une idée capitale! Voilà qui montre à tous l'importance de faire son travail avec des instruments convenables et le devoir de rendre aussi excellent que possible tout ce qui est à l'usage des enfants ! »
En 1882, ces idées étaient encore presque nouvelles. Qui donc avait remarqué, dans l'exquis petit livre de Fénelon, le conseil de donner aux enfants des livres dorés sur tranche, et, de ceux qui rayaient remarqué, qui donc en avait saisi le sens profond. La routine était là, tenace, et comme il arrive souvent, un certain gros bon sens se liguait avec elle pour aider nos pères à mépriser ces bagatelles. Un vieil ami de Thring, homme fort sage, vint, pour lui être agréable, visiter les
fameuses fresques et, au lendemain de cette visite, lui communiqua bonnement ses impressions.
Pour moi, je suis incrédule ou sceptique : du rouge de Pompéi sur les murs ou des taches d'encre et des inscriptions d'écolier, c'est tout un. Je crois aux hommes, à l'esprit, au courage, à l'amour, à la foi, aux bî'nédiclions de Dieu, voilà ce qui a fait de ton école une grande et bonne école.
La réponse ne se fit pas attendre. Elle est un peu longue, mais très amusante, d'autant qu'elle fut écrite sans un sourire et sous le coup d'une violente indignation.
Dieu ne donne sa bénédiction qu'à ceux qui savent employer les moyens humains de succès. Dieu ne crut pas compromettre sa majesté, du temps où il élevait son peuple, en donnant des prescriptions spéciales sur la matière et le dessin des habits, la couleur des rubans, la disposition des franges. Tout fut fait sur le patron montré par Dieu. Dieu remplit de l'esprit de sagesse les hommes qui travaillèrent aux vêtements d'Aaron. Et tous les ouvriers en or, argent, (Hain, marbre, bois et broderie furent expressément inspirés de Dieu, pendant les années de collège du peuple choisi.
Etmaintenanl, j'affirme sans hésiter que mon œuvre à moi a réussi parce que Dieu m'a donné un esprit de sagesse qui ma fait m'occuper de franges, de bleu, de pourpre, de rubans d'écarlate, de rouge de Pompéi, de gravures, de classes, de la couleur des rideaux dans les chambres des élèves et de cent minuties de ce genre. Et c'est là, là surtout que je prétends avoir fait mes preuves de grand éducateur : c'est-à-dire en entourant les enfants d'objets nobles et dignes d'eux, en empêchant le désordre et la négligence,
en proscrivant Thabitude de graver son nom sur les tables, symbole de révolte, d'inattention, de malice et de vanité — de couvrir les murs de taches d'encres — symbole de malpropreté insouciante et de mépris pour le grand travail de la pensée — et toutes les autres petites vilenies qui dépriment Tâme de Tenfant. Lente méthode, mais très sûre, modeste, mais pratique ; elle exige beaucoup de patience, mais peu à peu elle fait œuvre de vie.
Thring voulait aussi qu'en dehors des salies communes, chaque enfant eût un petit chez soi, chambre à coucher et cabinet de travail. Il y voyait, pour les bons élèves, l'avantage de pouvoir se retirer de la foule et se ressaisir. D'autres menues réformes, sur lesquelles il serait trop long d'insister, paraient à d'autres dangers ou tendaient h offrir d'autres facilités à la bonne volonté des élèves. Rien, à ma connaissance, dans celte œuvre scolaire, n'est dû à la manie de réglemenler^, et il n'est pas jusqu'aux précautions de nécessaire surveillance qui ne prennent, dans la vie d'Uppingham, une apparence moins provocante. De sept à neuf heures du soir, par exemple, maîtres et élèves sont ensemble.
Pour l'élève et l'observateur inaltentifs, ce n'est là qu'u ne classe comme une autre. Pour moi, dit Thring, l'important es t que, pendant ces deux heures, les plus dangereuses de la journée, l'enfant soit sous l'œil du maître. Une organisation qui a tout prévu, tout soupçonné, permet seule de montrer aux enfants une entière confiance.
(^ar l'ambition de Thring est que son école soit plus digne de confiance que toutes celles du royaume. L'horreur du mensonge est, comme on sait, à la base de l'éducation anglaise et depuis Arnold surtout, on a obtenu sur ce point des résultats merveilleux; mais nulle part cette leçon capitale ne fut, je crois, mieux inculquée qu'à Uppingham ni mieux comprise. Ecoutez plutôt l'apostrophe véhémente qui foudroyait, un jour, quelques élèves coupables d'avoir voulu tromper leurs professeurs.
Oq vient de m'apprendre une chose dégoûtante : Deux d'entre vous ont triché dans leur travail. Je tiens pour ma part que tromper un professeur est d'une indicible bassesse. Appelez cela vous autres, comme vous voudrez. Moi, je l'appelle un mensonge, ni plus ni moins, un méprisable mensonge, et vous n'êtes que des menteurs et des fourbes! Ah ! je sais bien les pauvres raisons dont vous amusez votre conscience, quelques-uns du moins parmi vous. Vous dites dans vos cœurs mesquins que cela est bien simple, que cela se fait partout dans les autres écoles. Oui certes, mais nous, nous ne sommes pas les autres écoles!
C'est ainsi que, par lïnfluence de son exemple, par un don de s'imposer aux âmes, par la sagesse à la fois prévoyante et libérale de ses règlements et par un constant appel à la franchise et aux meilleurs sentiments des élèves, Thring réussissait, au delà de toute espérance raisonnable, à modifier profondément les caractères et à élever très haut
le niveau moral d'Uppingham. Certes, les résistances ne manquaient pas, comme on peut s'en rendre compte à plusieurs pages découragées de son journal; mais Télasticité de cette rude nalure et son inébranlable constance finissaient par avoir raison de tout. Adroit d'ailleurs autant qu'énergique, il savait trouver de sûrs auxiliaires parmi ceux-là même qu'il avait à gouverner. La solidarité scolaire était un des dogmes auxquels il en appelait constamment et qui, entrant peu à peu dans les mœurs du collège, réunissait la masse des bons élèves en une armée du bien, compacte et décidée, avant tout soucieuse de l'estime et de l'affection de son chef. «Je ne sais pas qui est coupable, disaitil ou à peu près, quand un désordre avait eu lieu, et je n'ai pas besoin de le savoir. Mais la faute n'aurait pas été commise si les autres, les prétendus innocents, l'avaient assez détestée. A mes yeux, la société peut empêcher les crimes qu'elle déteste et, si la faute a été commise, c'est qu'elle ne vous inspirait pas assez d'horreur. » 11 n'eût pas manqué d'exemples bibliques pour appuyer sa théorie du châtiment collectif, « et, ajoute malicieusement un de ses élèves, nous acceptions tous la pénitence, les uns comme une chose raisonnable, les autres, en silence comme les coups aveugles de la destinée ».
Justice ou fatalité, ces exécutions simplistes
iOO AMES HELiGlELSËS
avaient au moins Tavanlage — et il est grand — (le forcer les bons élèves à se compter, h prendre confiance en eux-mêmes et h se mesurer au groupe plus bruyant et moins nombreux des mauvais.
Car le collège est comme la vie. Une poignée d'audacieux y règne par la terreur sur la foule honnête et timide qui ne connaît pas sa vraie puissance. Cette expérience n'est-elle pas d'une souveraine importance et ne vaut-elle pas les quelques heures de punition trop sévère dont les élèves d'Uppingham furent forcés de Tacheter.
Mr J. Fitch, un des hommes qui ont en Angleterre le plus de compétence sur les questions pédagogiques, se demande quelque part non pas si le directeur d'une école doit être religieux — la question ne se pose môme pas pour lui — mais s'il doit être nécessairement homme d'Eglise. Une tradition vieille de plusieurs siècles voulait, en effet, jusqu'ici, en Angleterre, que les Head-Masters des Public Schools appartinssent au clergé.
Mr Fitch regrette une disposition qui pourrait éloigner de ces importantes fonctions des hommes très distingués; mais comme, d'ailleurs, il se rend parfaitement compte des multiples avantages de l'ancien usage, il propose un moyen terme qui ne manque ni de sagesse ni de piquant. <( Je voudrais, dit-il, qu'on pût confier ces fonctions à un hiïqueà qui révoque permettrait de prêcher dans la chapelle de l'école. » Le projet est d'un homme qui a bien compris l'autorité que le privilège d'une mission divine donnera toujours à l'éducateur. Thring ne cessa jamais de se couvrir d'un tel privilège. Homme d'Eglise et chrétien fervent, il avoue hii-môme qu'il n'aurait pas eu le cœur de conti-
nuer sa besogne s'il n'avait senti profondément qu'il travaillait pour le Christ. « Il y a, écrit-il, un point dont révidence est enracinée au fond de mon cœur : c'est qu'il est absurde de rêver le succès d'une école de premier ordre dont le directeur n'aurait pas le droit d'exercer sur ses élèves une influence religieuse», et, pour défendre cette évidence, il n'aurait eu qu'à faire appel à l'expérience de toute sa vie.
D'un dogmatisme assez étroit et qui serait vite devenu intolérant, sa religion était, au point de vue moral, conciliante, libérale et pratique. Il n'entendait en rien l'imposer de force aux élèves, et toute pression en ce sens lui aurait paru funeste. S'il note triomphalement le nombre croissant des communions, c'est qu'il est bien sûr qu'aucun esprit de calcul ou de soumission aux maîtres ne vient profaner ces actes d'une dévotion volontaire et spontanée. D'ailleurs, pour cet esprit à la fois mystique et positif, le bon travail est déjà une prière, comme nous le montre une lettre qu'il écrivait à son fils, peu avant de mourir.
Laisse-moi écrire quelques idées que je voudrais pour toujours enfoncer dans ta vie. Lis soigneusement un peu de l'Évangile tous lesjours. Le grand sentiment demaviea été de voir et de toucher la vérité de la vie du Christ en nous.
Ne néglige jamais ton travail... tout travail est religieux.
Tu montreras ta religion en faisantde bonne besogne désintéressée pourTamourdu Christ.
Mais il ne se contentait pas de cette religion essentielle. Son âme, douce et vite exaltée, voulait davantage, et il avait pris, de bonne heure, Thabitude d'une intime communication avec Dieu.
Bénédiction des dimanches, lisons-nous dans son journal j'enterre tous mes soucis et je me repose en adorant Dieu et en recevant la fréquente infusion de sa paix !
Vivre du Christ et avec le Christ, c'est sa pensée presque constante, et ce journal de chaque soir n'est souvent qu'une conversation intime, affectueuse, abandonnée. On n'entend qu'un des deux interlocuteurs ; mais, à la paix croissante,'on devine que l'autre n'est pas loin, qu'il parle, qu'il instruit, qu'il console et qu'il relève.
On a dit excellemment ce que l'idée religieuse donna de force, de largeur, de constance aux entreprises de Thring et comment le réformateur aurait peut-être échoué dans son œuvre si, au noble sens du mot, il n'avait pas été un voyant.
Cette faculté de se préoccuper non pas des détails, mais des principes ; cette largeur d'idées, ces vues d'ensemble et de haut, ce désintéressement dans le choix des lignes de conduite et cette invariable constance ; cette conviction que le succès était, en définitive, à la méthode qui aurait tout subordonné aux considérations morales, cette idée nette du temps requis pour l'action des lois générales...
16 V AMES REUGIELSES
cette patience, ce calme, ce refus obstiné' de tout juger par le résultat immédiat, cette indéfectible espérance dans le lent et sûr travail de la vie, il n'y a pas de doute possible, tout cela suppose, chez un homme, « Tévidence des choses qu'on ne voit pas* ».
Si Ton veut se convaincre que ce ne sont pas là (les phrases values et vaines, il faut se décider à suivre Edouard Thring dans ce qu'il appelle, à sa manière biblique, « la vallée de Tombre de la mort ». En simple français, il nous faut raconter Thistoire d'une épidt^mie de fièvre typhoïde, de la mort de plusieurs élèves, de la fermeture du collège et de Texode prompt et courageux vers un Uppingham improvisé. Je n'insisterais pas sur ce fait divers tragique si le journal qui en a gardé mémoire ne s'éclairait à cet endroit d'une des plus belles transparences d'âme qu'il m'ait été donné de contempler. Poème de l'homme et du chrétien, d'abord écrasé par la détresse imminente et qui, pourtant, reste debout quand Dieu a frappé. A certains moments, il se dérobe, il pleure comme une femme, il appelle non pas la mort, mais le sommeil, le divin sommeil; et puis bien vite, il se reprend, il tient tête à tous les assauts tant qu'enfin, malgré les hommes et presque malgré Dieu, il sauve l'œuvre mourante et la laisse définitivement fondée et triomphante, après