‹ Ames religieusesChapitre 55 sur 63 · Skrine · texte numérisé non relu

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la crise qui aurait dû vingt fois rengloutir.

Dès les premiers mois de 1875, Tannée fatale, le journal laisse percer quelques inquiétudes. Il y a eu en ville plusieurs cas de fièvre scarlatine et on se demande comment le collège pourra (échapper au danger.

Le 4 octobre, peu après les vacances d'été, le journal porte ces quelques mots : « Deux ou trois cas de fièvre au collège. Je commence à être inquiet. » Le 7 octobre, plusieurs cas nouveaux : «Cela passera comme le reste. God is God!n 8 octobre : <( On sonne le glas ce matin ; j'ai eu un moment de terreur; c'était pour la mort d'un voisin. » 10 octobre : « Trois nouveaux cas dans la môme maison. Comme le ciel change vite ! Tu as détourné ta face et le malheur a fondu sur moi! » « C'est difficile de rester sage dans le succès ; plus difficile encore de sentir que ces souffrances sont une bénédiction. Je le sais bien pourtant, mais j'ai encore souvent des sentiments d'enfant. »

Déjà la panique gagnait les familles. Plusieurs parents réclamaient leurs enfants. Thring essaie de rassurer tout le monde et de communiquer son énergie à ceux qui l'entourent.

« Je sais que Dieu travaille. Il est avec nous. Tout ira bien. »

Il obtient que le Comité d'hygiène se mette enfin en mouvement, mais rien ne pourra désar-

mer Thostilité sotte et méchante de la petite ville qui redoute la contagion, et du Conseil d'administration qui n'a pas encore pardonné à Thring son attitude de novateur.

Protégez-moi, mon Dieu — s'écrie-t-il avec le Psalmisle, ne m'abandonnez pas à la gueule de mes ennemis, et saurez mes enfants, Seigneur, sauvez-les au nom de Jésus- Christ.

Le 15 octobre voit mourir la première victime. C'est le fils d'un des professeurs du collège. Thring avait cru que Dieu lui promettait la guérison de cet enfant.

Je n'avais pas tout à fait compris sa volonté ; mais je ne me suis pas trompé sur la très douce réponse qu'il a faite à ma prière.

Le 17 octobre, encore une mort. Quelques heures après, Thring étant sorti, encore le terrible glas; il s'informe haletant, on lui dit qu'une vieille femme vient de mourir.

Le 23 octobre, attaqué de tous côtés par la presse, il écrit : « Tout harassé que je suis, j'ai de la peine parfois à ne pas éclater de rire. Quelle dégringolade depuis trois semaines pour ma vanité ! Et moi qui croyais avoir fait une œuvre ! »

L'école est enfin licenciée pour quelques semaines. Pendant ce temps, il fallait soutenir une lutte en règle avec le Conseil d'administration

pour obtenir les mesures d'assainissement indispensables. Ces absurdes résistances exaspéraient Thring; mais vite il se calmait par des réminiscences bibliques. Les psaumes de David persécuté faisaient alors sa prière : « Que c'est curieux [de vivre ainsi les psaumes ! »

Vers la fin de janvier 1876, à la veille de la rentrée, il y eut dans cette âme qui, par moments, était d'un poète et d'un enfant, une trêve délicieuse de quelques heures entre les souvenirs désolants de la veille et les terribles surprises du lendemain.

25 janvier, — Les Davids ont passé la soirée avec nous, puis les enfants ont dansé. David assis sur la table, réglait la danse sur son violon. C'était charmant de voir danser la petite G... Elle le faisait si bien. Je ne sais d'où cela vient, mais voir danser me met toujours dans le rêve. Même quand j'étais jeune, ce spectacle me donnait une paisible impression de la vie humaine et de sa grâce fuyante. Agé maintenant, les jours de ma jeunesse me reviennent, et les fantômes des'danses disparues traînent dans mon esprit une calme et délicieuse rêverie, sentiment très doux de beautr, de grâce en fleur, vision délicate de quelque chose qui n'est pas réel et qui pourtant n'est pas un fantôme, étrange poème de la jeunesse et de l'espérance et de la beauté qui passe et repasse devant les yeux et la pensée. Ce soir dans notre pauvre maison assombrie, cette petite idylle d'une demi-heure était charmante comme un lambeau retrouvé d'un monde perdu, comme un écho joyeux de jours moins agités. J'en étais très suavement hors de moi.

L'angoisse reprend vite le dessus. La peur de cette rentrée prochaine l'obsède, et, au milieu des interminables journées, il attend, il invoque rheure où il pourra se réfugier dans le sommeil.

26 janvier (le lendemain de la soirée où la petite G. dansa si bien). — J'ai le cœur bien lourd. Chose étonnante, depuis combien de temps le litn'est-il pas pour moi le port unique, Toubli impatiemment désiré. Quand j'étais tout jeune, il était rare que le réveil ne fût pas une joie, puis vint la courte période du joyeux travail intellectuel où je me serais volontiers passé de dormir. Mais, depuis que je suis ici, ma seule consolation humaine a été le repos et l'oubli. Sans doute, il y a eu des moments très doux, mais jamais, en somme, la part de joie n'a contre-balancé la part de soucis, et le sommeil a toujours été un refuge. Aussi, encore maintenant et plus que jamais, ô l'admirable port et que je remercie Dieu de m'avoir si longtemps laissé le sommeil. Il donne le sommeil à ses bien-aimés, pourquoi pas aussi dans ce sens inférieur. En tout cas ce don du sommeil a été pour moi un don de vie... ô mon Dieu, mon Dieu, jetez un regard sur moi dans cette dernière nuit de notre longue trêve avec le travail et le danger.

La première semaine après le retour des élèves se passa à redouter l'apparition du fléau, peut-être embusqué en quelque coin et prêt à recommencer son œuvre. Peu à peu, le travail aidant, la confiance s'établissait, et Thring avait moins de peine à voir clair dans les ténèbres passées.

Je suis sûr que ces mauvais jours ont été pour le bien, quoique je no voie pas comment. Pourtant un point reste

lumineux. Plus douloureux a été le crucifiement, plus abondant sera le salut, et je comprends que le crucifiement c'est la mort de toutes les confiances et forces humaines. La vie divine veut Jaillir du tombeau de pierre. Ainsi en soit-il pour nous ici, mon roi, mon Dieu !

Cette prière était écrite le 7 février. Treize jours après, le journal s'ouvre sur ces lignes navrantes :

20 février, — Ce matin, entré de nouveau dans la vallée de l'ombre de la mort. Ces affreuses ténèbres nous menacent encore. Kobb est venu à la chapelle me dire qu'il avait presque sûrement un cas de fièvre typhoïde dans sa maison. Pauvre garçon, il défaillait presque en me parlant... Il ne se trompait pas. Tous les enfants de cette maison seront congédiés domain... La main de Dieu pose sur nous ^ jour et nuit.

Le 22 mars, il fallut fermer une autre maison. A cette fois, la panique devenait universelle et, si on ne voulait pas la mort d'Uppingham, une héroïque solution s'imposait. Licencier Técole à ce moment de Tannée et pour plusieurs mois, c'était renoncer à tout espoir de voir les élèves revenir des différents collèges où ils se seraient réfugiés, c'était renoncer à retrouver le personnel des professeurs qui, dans Fintervalle, seraient allés frapper h d autres portes pour gagner leur vie. Une seule issue restait ouverte, mais chimérique, et dont la seule pensée faisait hausser les épaules aux hommes sages : transporter Uppingliam plus loin, trouver en quelques jours une ville où Ton

pût installer rapidement maîtres et élèves, et, après une semaine de congé, recommencer les classes comme si rien n'était venu les interrompre. Déraciner une école plusieurs fois centenaire, la transplanter à quelques centaines de milles au bord de la mer, abriter, pour un temps indéfini, les trois cents élèves, les trente maîtres et leurs familles, et réaliser tout cela en quelques jours, sans môme savoir si les parents consentiraient à risquer cette gageure, en vérité, une sagesse ordinaire ne pouvait s'arrêter sérieusement à discuter pareille entreprise. Froidement et fermement, malgré le conseil des sages, Thring résolut de la tenter.

A la veille de partir pour chercher une ville hospitalière, il se lalisse envahir, dans sa chère chapelle, par le tumulte des souvenirs et la tristesse d'un adieu peut-être éternel.

" Quand me retrouverai-je dans cette chapelle? jamais, Jamais peut-être... puis, levant la tête je vis les mcmoriah de (ireen et d'autres anciens que j'ai aimés et qui ont ici vécu une vie vivante. Je me suis dit que beaucoup me restait encore et que cette maison assaillie par des ennemis pires que la fièvre, revivrait et resterait une lumière. Plus que jamais, je sens qu'une force divine me travaille, me façonne, me pétrit dans ce creuset d'atroce souffrance et que Dieu prépare pour nous une renaissance merveilleuse et des biens infinis.

Les notes du voyage à travers le pays de Galles,

UN ÉDDCATEUR ANGLAIS ' 471

jetées d'une main plus pressée, rendent toujours le même son d'élan et de foi. Les paysages nouveaux Fenchanient et la liberté reconquise lui fait oublier ses angoisses. « Gloire à Dieu! Qu'il est bon d'être le serviteur du Christ ! »

Dès la première semaine d'avril, les classes s'ouvraient dans la petite ville de Borth. Ce furent des jours épiques, comme Tom Browu n'en connut jamais à Rugby. On a écrit l'histoire, le roman de cet exode et de ce joyeux exil. Les Gallois furent très accueillants pour la jeune tribu qui campait sur leur terre. Thring avait pris à leurs yeux une figure de héros, et ils eurent vite connu, à plusieurs signes non équivoques, la forte empreinte morale qui distinguait ses élèves des autres enfants.

Un an après Thring « tournait cette grande page de sa vie » et ramenait ses élèves à Uppingham. Mais le souvenir de Borth était imprimé pour toujours dans l'imagination du collège. On suspendit aux voûtes de la chapelle, comme trophées de cette grande expédition, les drapeaux qu'on hissait comme signaux sur les maisons de Borth, pour ramener en classe les enfants qui jouaient au loin sur la plage et pour remplacer les cloches dont le bruit des vagues aurait étouffé la voix.

Enfin on institua un service annuel de reconnaissance, qui devait rappeler aux générations

futures de maîtres et d'élèves les miséricordes de Dieu sur Uppingham.

Il y eut un jour — disait Thriiig à un des sermons qu'il prononçait chaque année pour fOter ce glorieux anniversaire — il y eut un jour où regardant ces hautes murailles, nous nous demandâmes si jamais nous reviendrions prier ici. Nous étions obligés de fuir et, à la face du monde, c'était, pour l'école, une crise de vie ou de mort. Peu, très peu savent ce que c'est que de voir chaque jour se rapprocher davantage cette pousséeénorme, mortelle, irrésistible d'une invisible catastrophe et de regarder en face la force du mal victorieux. Il y eut un jour où ce collège agonisa. Sauf une suprême chance, toute la vie accumulée ici allait se perdre, et la bonne cause, la cause du Christ, notre beau programme de donner également, sans favoriser ni mépriser personne, à chaque enfant sa part de justice et d'affection, tout cela allait être vaincu sur ces collines. Et vous savez que tout cela a fini par la délivrance. Triomphe! Nous sommes encore ici en ce jour ! Mais la grande délivrance fut pour David un nouveau motif de croire. Le Christ rédempteur a sauvé cette école, il Ta gardée à Borth pendant l'année terrible, comme il avait gardé David. Comme lui donc, nous, soldats de l'armée du Dieu vivant, sauvés par un miracle unique dans l'histoire des collèges, nous sommes obligés à plus de fidélité et de loyauté que personne. Chapelle et classes, forteresse de la piété et forteresse du travail sanctifié, maisons jumelles qui se soutiennent l'une l'autre et qui vivent de la vérité de Dieu, nous resterons debout.

C'est un des côtés humiliants de notre nature que nos sympathies ne marchent pas nécessairement de pair avec nos plus sincères admirations. Plusieurs, je le crains, après avoir parcouru les pages où je me suis attardé à mettre en relief les beaux côtés d'une âme très haute, n'auront pas éprouvé, pour le réformateur d'Oppingham, ce sentiment d'instinctive tendresse qu'excitent en nous souvent de moins parfaites vertus. C'est ma faute sans doute et celle du biographe pénible et embrouillé qui n'arrive pas, en deux gros volumes, h nous donner un portrait vivant de son héros. Mais Thring est aussi coupable que nous, si on peut être coupable de manquer de grâce et de séduction; de lui à nous, ou, si l'on veut, de nous à lui, il y a quelque chose de refroidissant. On l'estime, on le vénère, on l'envie même, mais on se résigne en somme assez vite à ne pas l'avoir connu. Un je ne sais quoi nous avertit qu'enlevé à son auditoire ordinaire cet homme aurait perdu le meilleur de son influence. Des âmes jeunes, faciles à l'enthousiasme, et ne voyant la vie et

les idées que dans une perspective confuse ont pu, ont dû même s*attacher à lui par un sentiment très fort où il entrait plus de générosité naturelle que de vive sympathie; mais, pour ceux qui n'ont pas subi, dans leur enfance, Tentraînement d'Uppingham, Thring peut sans doute leur donner de nobles exemples et de fécondes leçons, il est presque incapable de les charmer.

Que lui manque-t-il donc pour cela? Quelquesuns de ces riens qu'il méprisait tant, qu'il méprisait trop. Nous l'entendrons tantôt ferrailler contre Tintelligence. S'il attaquait seulement les intellectuels au sens contemporain du mot, nos sympathies iraient quand même tout droit au soldat un peu exalté d'une bonne cause, mais en réalité, venant de lui, les coups vont plus loin qu'il ne croit et ne veut lui-môme. L'ennemi, ce n'est pas seulement l'intelligence maîtresse d'orgueil, c'est encore le don de la netteté et de la logique, des idées claires, de la précision, de la réflexion, de la mesure, toutes qualités qu'il combattrait avec moins de violence, s'il ne sentait pas confusément qu'elles lui manquent et s'il ne souffrait pas inconsciemment de leur absence.

Je ne veux pas nier qu'il ait été, dans un certain sens, une façon de penseur. Il y a, dans son œuvre écrite et dans sa vie, des commencements d'idées, de brusques divinations qui

jaillissent non pas d'un trésor antérieur d'activité intellectuelle, mais de la surabondance d'une vie morale très intense et très riche. Ne lui demandez ni subtilité, ni délicatesse, ni légèreté d'esprit, ni rien qui ressemble au jeu délié d'une faculté indépendante et sûre d'elle-même ; n'attendez pas non plus de lui qu'il sache écouter une conversation ou lire un livre, tirer parti d'une pensée étrangère, plier ses idées aux besoins d'autrui, voir et montrer les imperceptibles soudures qui relient entre elles des doctrines contraires en apparence. Pour un peu, si vous insistiez, il exorciserait encore une fois ces dangereuses ou vaines bagatelles. Il lui faut à lui l'affirmation à outrance et la généralisation improvisée. La chaleur d'un système lui tient lieu de clarté et de preuve. Cette idée, qu'il ne voudrait ni ne pourrait échafauder sur des arguments, il l'a vécue sincèrement avant de se l'énoncer à lui-même, et, au moment où elle se fait jour dans son esprit, toute brûlante encore de la vie intérieure qu'elle vient de traverser, il s'en empare et, sans la contrôler davantage, il se hâte de l'exprimer par une image énergique ou par un aphorisme convaincu.

Je n'ai pas besoin de montrer que le mysticisme embrouille encore cette psychologie compliquée. Thring était un protestant trop étroit pour n'être pas touché d'une pointe d'illuminisme. Il y

a eu lui du prophète, et de Tinspiré et de là vient cette confiance absolue en ses idées et en ses méthodes, confiance qui n'exclut pas une humilité sincère, puisque, dans sa pensée, idées et méthodes lui arrivent directement de Dieu.

Ces remarques faites, nous aurons moins de peine à nous imaginer ce que devaient être les classes de Thring, car il ne faut pas oublier que, directeur d'un grandcollège, prédicateur ordinaire des élèves, écrivain, poète, cet homme infatigable trouva le moyen d'être jusqu'à son dernier jour, le plus attentif et le plus régulier des professeurs.

Pour savoir ce qu'il fut comme professeur, il est inutile de se reporter à ses traités de pédagogie. En effet, les meilleures pages de ses livres, quoique assez suggestives, restent vagues et déconcertantes. On en peut juger par la page suivante, une des plus claires pourtant et des plus fécondes. C'est un parallMlc entre le bon et le mauvais professeur. Celui-ci est comparé à un enfonceur de clous. L'image n'est peut-être pas très bien choisie et ne rend pas exactement ce qu'il veut dire; mais, avec lui, il n'y faut jamais regarder de trop près.

Le maître a affaire à des facultés latentes, Fenfonceur de clous à une tâche donnée.

Le maître sait que sa mission est indéfinie, et il ne cesse de renouveler ses connaissances, l'autre croit posséder sa matière une fois pour toutes.

Le maître aime sa besogne et trouve chaque jour des raisons nouvelles de Taimer, l'autre marlelle chaque jour et trouve chaque jour le métier plus dur.

Le maître ne pense pas avoir rien fait tant que la nourriture donnée aux élèves n'a pas été digérée par eux et tant que leur appétit n'en demande pas davantage. L autre donne aux clous le nombre de coups fixé et pense après cela être en règle.

Le maître encourage, l'autre punit.

Le maître est, de cœur, un enfant, de tête un homme. L'autre a la dureté de l'homme et l'irréflexion de l'enfant.

Le maître tâche de rencontrer les enfants sur leur propre terrain et de se mettre à leur point de vue. L'autre siège bien au-dessus d'eux et pontifie de là-haut.

Enseigner, ce n'est pas distribuer la connaissance ni faire de claires leçons; c'est pénétrer au cœur et à l'esprit, si bien que le disciple commence à estimer la science et à s'en croire capable.

Qu'on veuille bien relire celle page caractéristique. Toutes les idées sont entrevues plus que comprises et possédées. Aucune image définitive. Aucune formule n'atteste la sure maîtrise de Técrivain, qui sait ce qu'il veut dire et qui le dit. A chaque nouveau paragraphe on attend le mot décisif qui no vient jamais. Et puis, que ces conseils sont vagues et insuffisants. 11 a certes grandement raison de nous dire que la plus brillante des conférences ne sera jamais une vraie classe; mais reste à savoir comment il faut s'y prendre pour pénétrer

«jusqu'au cœur et à Tesprit de Tenfant ». Miîid ?nust tonch mi ad. Il faut un contact entre Tesprit du professeur et celui de Télève. Voilà encore un de ses oracles. Et grand Dieu! nous le savions avant d'aller à Uppingham, et nous avons un peu le droit de perdre patience, quand cette longue expérience ne nous apprend rien de plus pratique et de plus précis.

Quant aux classes de Tliring, son journal et les souvenirs de ses élèves nous permettent de les reconstituer sans peine. Très différent de Thomas Arnold, le directeur d'Uppingham, n'était pas, à proprement parler, un scholar. Il vécut jusqu'à la lin sur un vieux fonds de culture assez sommaire, et on ne voit pas qu'il ait jamais senti le besoin de rajeunir, de contrôler et d'étendre ses connaissances au contact de l'esprit d'autrui. Philosophie, théologie, littératures étrangères, tout cela était pour lui l'inutile et l'inconnu. La préoccupation morale était toute sa littérature, ce qui revient à dire qu'il n'était pas un lettré. Une œuvre médiocre, si elle prêchait la vertu, le ravissait. Avait-il rencontré un poète religieux, comme Wordsworth, il en savourait toutes les pages avec une égale dévotion. Savourait n'est pas le mot propre, ces hommcs-Ui ne savourent rien, ils s'émeuvent, ils s'excitent à propos de certains auteurs qui répondent mieux à l'exaltation patrio-

tique, morale ou religieuse de leurs propres sentiments; Fart n'existe pas pour eux.

La classe de théologie n'était pas moins insuffisante. Là triompha pendant plus de trente ans la méthode socratique. Thring arrivait, la bible sous le bras, et posait, à brûle-pourpoint, sur n'importe quel sujet biblique, une question très générale. Noiv^ aboiit Abraham, Parlez-moi donc d'Abraham. Les uns après les autres, les élèves interrogés gardaient un silence prudent. On ne leur demandait pas, en effet, de dire ce qu'ils se rappelaient de la vie du patriarche, mais de réduire Jes leçons de cette vie à quelque maxime de morale générale. Si le maître était en verve, il développait lui-même et, abondamment, la réponse; si, au contraire, le silence des élèves l'avait irrité, il renvoyait brusquement la question au lendemain, la livrant d'ici là à leurs réflexions. De fait, le lendemain, la réponse arrivait parfois sans que Thring ait jamais soupçonné que, dans l'intervalle, on avait eu le temps de courir au télégraphe et d'invoquer, à Oxford ou à Cambridge, les souvenirs d'un ancien.

Le premier biographe de Thring idéalise aimablement cette trop insuffisante méthode :

Sans le savoir, nous dit-il, Thring devinait le secret de renseignement supérieur qui, en inspirant la passion de la vérité, initie disciple sur le chemin de la conquérir. Sans

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doute il ne nous apprenait pas grand'chose ; mais il y avait une semence plus précieuse que toute doctrine, dans cette émotion qu'il remuait en nous autour d'idées encore mal définies. Cette émotion restait dans le trésor de notre àme, cadre vide encore, auquel la vérité viendrait un jour s'adapter. Par exemple, nous parlant, un jour, de la croyance à une autre vie, il essayait de tirer de nous quelque preuve scripturaire en faveur de cette croyance. N'ayant pas réussi, il récita avec une brusque explosion de sentiments ces mots de rÉvangile : « Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » Pour entrer dans une intelligence d'enfant, la preuve exigeait un commentaire ; il n'en donna pas, ou, s'il le fît, nous n'y comprîmes pas grand'chose. Il ne nous resta que le souvenir de la citation ; mais l'éclair de vie intérieure qui l'avait accompagné ne s'effaça pAs de nos mémoires. Comme un nuage doré, cette image resta fixée à la pensée embryonnaire pour lui donner un jour plus de lumière que de chaleur.

Le môme écrivain insiste sur la valeur apologétique de ces leçons. Certes c'était Tapologie par affirmation convaincue et par dédain transcendant des difficultés. Pour Thring, aucune objection ne comptait. <( Le système de Darwin, qu'est-ce que c'est que cela? des contes de nourrice », et un vigoureux haussement d'épaules achevait la réfu* tation.

Sans doute, écrit son élève, il n'enrichissait guère par là l'arsenal logique de la défense de la religion, mais il donnait aux croyants une leçon importante en leur faisant prendre à cœur la vieille foi et en les cuirassant contre le

bruit et l'élégance des sophismes. Quand les genoux sont faibles et que les chrétiens ont sottement peur de passer pour des retardataires et des esprits étroits, c'est tout de même réconfortant d'entendre un homme de cœur renvoyer rondement bavarder avec les nourrices les adversaires de la foi.

Tout n'est pas faux dans cette page et dans le système qu'elle défend, et il y a quelque chose de très sûr et de très sage dans l'attitude d'un homme qui, a priori^ dédaigne tranquillement toutes les objections. Il a la foi, et l'expérience intime de sa vie lui donne des évidences qu'aucune découverte scientifique n'ébranlera jamais. « Nous sentions, dit un des élèves de Thring, qu'il nous parlait de choses qu'il avait vues et vécues, » et un autre ajoute : « il semblait voir Dieu de ses propres yeux He seemed to ses Gocl with his eyes, » Ce genre de certitude permet d'en prendre à l'aise avec n'importe quelles objections, et on peut pardonner à un voyageur qui hausse les épaules et refuse même d'examiner les raisons savantes qu'on lui apporte pour lui démontrer que tel pays, d'oii il revient, n'existe pas.

Nous avons le bonheur de posséder sur ces choses le témoignage vivant d'une âme que Thring a contribué à former. Ame rare et dont on évoque le souvenir avec une profonde tristesse. Sans le fatal accident de montagne qui l'enleva en pleine jeunesse, Louis Nettleship serait aujour-

(l'hui la gloire d'Uppingham et d'Oxford. Enseveli dans la neige, au cours d'une excursion en Suisse, il n'a pas eu le temps de tracer, comme il se TiHait promis, le portrait de son premier maître, mais on a gardé les lettres qu'à peine sorti de coll(^ge il écrivait à Thring, et nous pouvons suivre, dans ces précieuses pages, la noblesse et les imperfections de la méthode intellectuelle du réformateur d'Uppingham.

Depuis l'entrée de cet enfant au collège, son nom revient souvent dans le journal quotidien du Head Naster. « Splendide copie de Nettleship », (( cet enfant ira loin », « belle version de Nettleship minov », et ainsi jusqu'à la lin de 1864, moment où le jeune homme alla concourir pour une des bourses d'Oxford.

i8 novembre. — Départ de Nettleship. Je l'ai vu hier au soir et lui ai dit de ne pas trop s'inquiéter. Qu'à un certain point de vue, qui est le plus juste, je ne me souciais pas du tout du résultat. Vainqueur ou non, il suffisait qu'il eût fait de son mieux.

Quatre jours après, Thring, plus ravi qu'il ne voulait le paraître, écrivait en ces termes au triomphateur :

Je vous félicite de tout cœur, et il y aurait affectation à diminuer Timportance de votre succès pour l'école et pour moi. Mais vous savez mes idées. Je regarde de plus haut.

Qu'il aboutisse aune défaite ou à une victoire, le bon travail reste le bon travail.

Cependant cette intelligence, vive et subtile, rencontrait à Oxford, sur tous les chemins de Tesprit, ces objections qu'un geste dédaigneux de Thring balayait jadis avec tant d'assurance. Il y avait loin des classes socratiques d'Uppingham aux dialogues que présidait Jowett dans le cornmon-room de Balliol. Toujours aussi alîectueuses, les lettres de Nettleship laissent entrevoir des luttes secrètes et des angoisses auxquelles Thring ne pouvait rien, puisqu'il ne les comprenait môme pas.

La lettre suivante nous montre comment le jeune homme, au milieu des doutes croissants, se réfugiait dans ses années de collège, pour mettre à Tabri du naufrage l'essentiel de sa foi. 11 demandait conseil h Thring sur son avenir. Deux voies le tentaient : l'Eglise et renseignement. L'Eglise, ce serait si beau ! mais il n'a plus le droit d'y penser.

Pour m'engager dans cette vie, il faudrait une absolue certitude qui me manque. Vous nous répétiez qu'il y a, relativement à Texistence de Dieu, bien peu de croyants. Sur celte question et quelques autres de même importance, je pense pouvoir dire que je crois, au sens profond de ce mot. Mais il y a un nombre infini de points moins graves, de difficultés qui ne peuvent pas ne pas venir à l'esprit de quelqu'un qui doit souvent lire la Bible. Or un doute sur-

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ces points-là empêche qu'on soit tout entier à sa besogne. Dieu sait que, dans ce que je vous dis là, Torgueil de l'esprit n'est pour rien. Rien ne me paraît plus évident que la nécessité, sur certains points, de croire sans preuves... Douter pour douter, il y a trop de gens à Oxford qui s'amusent à ce jeu pour que je ne Taie pas en horreur; mais leur folie ne nous donne pas le droit d'envelopper dans une même condamnation tous ceux qui doutent. Je ne puis m'empêcher de croire qu'entre les hommes que divisent les opinions théologiques, il y a beaucoup, plus de points communs qu'ils ne croient eux-mêmes. La vérité est bien trop large pour qu'un homme ou une école puissent l'embrasser tout entière. Mais jusqu'à ce que ceci soit reconnu par un plus grand nombre et tant que l'Eglise ne sera pas plus vraiment catholique, beaucoup malgré leur impatience d'entrer, doivent se résigner à rester sur le seuil... Dans tous mes troubles et difficultés, la doctrine que j'ai apprise à Uppingham a été ma seule grande certitude, qui, loin d'être ébranlée, ne cesse de s'imposer davantage à moi.

La réponse de Thring est affectueuse et confiante. Il risque une discussion assez peu convaincante, dans le but de restreindre la théorie de son élève sur la nécessité de « croire sans preuves », et cependant, par cet instinct d'âme, chez lui plus clairvoyant que l'intelligence raisonnante, il ajoute quelques lignes où Nettleship aurait pu trouver un commencement de réponse à une de ses secrètes difficultés.

Dans le bouleversement et transformation du monde dont nous sommes témoins, il a plu à Dieu de confondre

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et d'ébranler d'une effrayante façon les formes anciennes, même celles qui étaient depuis des siècles les canaux nécessaires de ses dons. Il veut sans doute nous détacher de tout support charnel, quand il cesse d'être un principe de croissance et que de moyen il devient fin. La manne mal employée engendre des vers et devient nauséabonde... Croyez-moi, j'ai assez souffert de la vie pour être prêt à vous aider dans toutes vos- difficultés, quoique vous puissiez penser de la distance qui est entre vos idées et les miennes. Voici des années que je médite sur ces questions vitales, et du moins j'ai fini par me convaincre de mon ignorance et de la nécessité d'aimer le Christ.

Une autre lettre, une des plus belles que Thring ait écrites, accompagnait, quelques jours plus tard, l'envoi d'un poème sur la mort de Roland.

Aux yeux du travailleur, toute vie de vrai travail ressemble à une bataille perdue. II y a chaque jour une telle effusion de sang, en apparence un tel gaspillage, et ce qu'on appelle succès est une telle dérision, que plus on réussit, plus on aie sentiment d'une bataille perdue. Assauts et menaces du péché et des autres forces exercées, deviennent plus visibles à mesure que l'édifice inachevé de nos vies se débarrasse de l'échafaudage des motifs humains. Le cceur n'a plus de force que dans la pure foi, et il n'a plus assez de foi pour être pleinement heureux... C'est le crucifiement, et là est le réconfort et la force. Sans cela, quel homme pourrait, au milieu du succès, accepter l'amère évidence du peu qu'il a fait, et même dans ce peu se résigner à ne pas savoir ce qui reste de vivant et devrai Aussi longtemps que durera le monde, la cause du Christ paraîtra à ceux qui vieillissent, et devra leur paraître une bataille perdue. Mais, en même temps, ils comprendront le para-

Joxe : Nous sommes les vainqueurs de la bataille perdue y imiïés qu'ils seront enfin au sentiment de la victoire invisible, à la récompense de deviner et d'aimer le Christ à travers les doubles ténèbres de rinlelligenco et du sentiment.

Nettleship, pour se prémunir contre les dangers d'une vie trop intellectuelle, songeait alors à la visite des pauvres et à d'autres bonnes œuvres.

Oui, lui écrivait Thring, c'est d'une absolue nécessité, si vous voulez faire un bon travail intellectuel, d'en creuser profondément les fondations dans les grandes réalités delà vie, et, pour cela, de prendre contact avec la souffrance et la gloire des pauvres proscrits... Aussi longtemps qu'on se cantonne dans une vue purement intellectuelle de la vie, il semble qu'une étrange moquerie accompagne tous nos actes. C'est si à (leur de peau, si étroit, et, en même temps, si fuyant!... Mais qu'on franchisse ce petit cercle pour se plonger dans le grand océan de la vie et on sent immédiatement la vraie force de cette vie...

Je suis désolé de voir cette correspondance entre ces deux hommes se ralentir peu à peu et se suspendre enlin presque tout à fait. Il y avait trop longtemps que leurs voies étaient divergentes, et Thring finissait h la longue par s'apercevoir que son élève ne parlait plus la même langue que lui. A qui s'en prendre? A Texcès d'inquiétude de Nettleship, à Texcès de sérénité de Thring, je ne saurais dire; mais il me semble que, pour trouver la lointaine origine de cette fatale séparation, il faut remonter à ces classes de théologie par trop

sommaires où les vigoureuses affirmations tenaient lieu de preuves, et où Ton s'assurait à coups de lourde ironie, sur n'importe quels adversaires, une si facile et expéditive victoire.

Voici la lettre triste et affectueuse où Nettleship prend congé intellectuel de son maître et rend, du fond môme de sa détresse, un suprême hommage h la formation qu'Uppingham lui a donnée.

Je ne puis pas me dissimuler en lisant votre sermon que, sur bien des points, je me suis détaché de ce que vous croyez être la vérité... et cependant, d'un autre côté, en vous lisant, ça me paraît être une pauvre plaisanterie de parler de divergence d'opinion entre vous et moi, quand l'esprit profond d'où vos idées tirent leur sève, loin de provoquer en moi une Vésistance, n'y rencontre que sympathie et conviction. Tout cela, j'espère, s'éclaircira quelque jour. En attendant il faut que je me contente de sentir que mon cœur fait encore écho aux simples cris de guerre du passé. Dieu se rralise en bien des manières. Il semble que l'esprit que vous avez éveillé en moi s'est transformt'î au point que vousne pouvez plus le reconnaître comme venant de vous; mais, en dépit des apparences, je puis affirmer que ce qu'il y a de vivant dans cet esprit n'a changé ni ne changera jamais.

A mesure que cette noble vie approche du terme, elle devient plus souriante. Ce n'est pas la faiblesse attendrie du grand âge, on sent que le lutteur est encore debout, mais c'est l'ascension constante d'une âme toujours vivante qui brise d'elle-même les cadres où parfois certaines étroitosses d'esprit avaient essayé à l'emprisonner.

Non pas que la séduction soit enfin complète et souveraine, car cet homme, admirablement bon» ne nous impose cepiendant qu'une amitié de raison et, au moment où il nous attire le plus, il trouve toujours moyen, par une bizarrerie ou exagération nouvelle, de réveiller en nous cet esprit critique que nous aurions voulu laisser dormir. Mais c'est peut-être aller à l'étourdie que de supposer que tout le monde partage sur ce point mon impression et il vaut mieux laisser le lecteur en face d'un dernier tableau où quelques-unes des plus rares qualités de l'homme font oublier presque les erreurs de son esprit et de son goût.

Aussi bien n'ai-je pas assez insisté jusqu'ici sur Textrême sensibilité de cette nature énergique, faite pour le commandement et le combat. Thring passa longtemps dans les journaux pour le plus féroce fouetteur du royaume, et la vérité, qu'il ne tenait pas à déguiser, m'oblige à dire que non content de maintenir à Uppingham le système des corrections corporelles, il tenait à administrer ces corrections de sa propre main. Puisqu'il s'en chargeait, tenons pour certain qu'il remplissait ce devoir avec majesté et conviction. Il aurait pu en laisser le soin à d'autres ; mais il est des délicatesses que les natures excessives ne connaissent pas. Quoiqu'il en soit, on a déjà pu voir, au cours de ce travail, comment et combien ce terrible justicier aimait les enfants. On ne soupçonne pas assez quelle place ces petits êtres peuvent tenir dans la vie d'un homme, quand celui-ci a une vraie vocation d'éducateur. Ce n'est pas seulement cette bonté et compassion paternelles que tout le monde éprouve en face de ces souffrances d'enfant qui, pour être courtes, n'en sont pas moins très aiguës, non, c'est un intérêt constant, un souci habituel, une pensée toujours présente et une incessante tendresse. Aux premières pages du journal, nous trouvons souvent des lignes comme celle-ci : « Rentrée des élèves; joie de revoir leurs bonnes figures! » et à la fin, malgré toutes les

désillusions, il écrit encore : « L'heure de la classe est une vraie joie pour moi. »

Un jour, il les voit de sa fenêtre en train d'élever un gigantesque tas de neige. Il descend et reste deux heures avec eux pour façonner cette neige en une superbe statue.

Us étaient ravis — écrit-il plus ravi lui-même — et m'ont applaudi longtemps...

Ou bien encore : <* Mon cher petit Cowper est très mal. Jamais je n'ai tant aimé un de ces petits. Si bon, si gentil, et son père aux Indes ! »

Le 21 avril 1804, h cote de détails importants, il note ce minuscule détail :

Le petit 1'..., ici depuis un an, en apprenant qu'on le faisait monter à une classe supérieure, s'est précipité à la maison, a frappé à la porte du salon et a couru embrasser deux fois M""" R..., en lui disant la bonne nouvelle. Touchant petit morceau de vie de collège !

J'avoue avec lui que ce sont la des riens, mais de ces riens qui peignent un homme. Un autre aurait souri au récit de M""* R. et aurait songé à autre chose. Thring en est resté radieux pour plusieurs heures. 11 est reconnaissant au petit homme de se sentir tout a fait chez lui au collège, de faire comme s'il était à la maison, et, le soir, il s'empresse de lixer sur son journal cette impression. D'ailleurs, à regarder de plus près, est-ce

là vraiment peu de chose? Je me défie, pour ma part, d'un directeur de collège qui n'a pas Tair de se douter que, pendant les mois de classe, ses élèves sont des orphelins. L'internat, s'il est un mal nécessaire, n'en est pas moins contre nature. Les enfants l'oublient d'ordinaire assez vite, je le sais, et cela me paraît le vice profond du système — mais comment pardonner aux maîtres qui se résignent gaiement à de pareils résultats. On ne leur demande pas d'amollir le cœur des enfants par des apitoiements inutiles, mais seulement — et n'est-ce pas déjà beaucoup — de souffrir euxmêmes de ce dont les enfants s'habituent trop vite à ne plus souffrir. L'absence de la mère complique singulièrement la mission de l'éducateur, et la difficulté est de celles que les manuels de pédagogie ne peuvent résoudre. Aucune recette n'apprendra au maître à faire la part du sentiment dans une œuvre qu'il serait inintelligent et coupable d'abandonner aux seules lumières de la raison, et voilà pourquoi j'attache tant de prix k ces jolis enfantillages du journal de Thring; je reconnais un éducateur à ces mouvements d'instinctive et presque féminine tendresse.

Je le reconnais encore, et pour la môme raison à cet appel pressant adressé par Thring à un auxiliaire que les théoriciens oublient trop souvent de mentionner. « 11 n'est pas bon que l'homme soit

seul », le maître fouetteur d'Uppingham aurait volontiers appliqué la parole biblique à l'œuvre, (le Téducalion. 11 avait à ce sujet des inspirations d'une grâce charmante et très clairvoyante. « Je sens, aimait-il à dire, que la destinée du monde est entre les mains des femmes » ; et dans ses conférences sur l'impureté, il en appelait à la nécessaire influence de celles qui, infiniment douces et délicates, peuvent seules, disait-il, aider le jeune homme à Theure où le tourmentent les premières révélations du mal.

Pour être à peine esquissée, cette indication n'en est que plus précieuse, et peut-être vaut-il mieux qu'il n'ait pas insisté davantage ou que ses biographes aient négligé de nous en avertir. J'aurais peur vraiment que sa main un peu lourde ne gâtât cette inspiration exquise. C'est presque toujours ce qui arrive avec lui, et les belles ondes qui jaillissent de son cœur s'épaississent on ne sait comment en traversant les chambres confuses de son esprit. Nous avons d'ailleurs, sur cette chère doctrine, mieux qu'un livre de lui, une page la plus candide et la plus affectueuse de sa vie.

On croit rêver en lisant cette histoire qui prélude, qui s'épanouit et qui s'achève avec des airs de conte de fées. L'héroïne est une vieille dame qui règne sur un monde enchanté. Passe un vieux monsieur qui la reconnaît aussitôt pour reine et

jure Je porter ses couleurs. La dame meurt et... mais, non, il ne nous faut pas plus longtemps sourire de cette idylle touchante et qui ne fut pas sans tristesses.

Ils ne s'étaient jamais vus et ne devaient se rencontrer que pendant quelques minutes douloureuses. Elle s'appelait Mrs Ewing et écrivait de jolis romans, simples et purs, délices des petits Anglais. Thring ayant découvert un de ces romans s'enthousiasma pour elle et, à partir de ce jour, une correspondance s'engagea entre lui et celle qu'il appelait « la reine du pays des fées ». A côté des lettres bonnes, sages, bourgeoises que la reine lui envoie, les lettres de Thring — il avait alors plus de soixante ans — sont d'un jeune homme par la verve, la fraîcheur et la chaleur des sentiments. Dans sa simplicité, il s'est laissé prendre au piège que les romanciers tendent aux urnes neuves, et il a lu et relu ces jolies aventures, comme un enfant, avec des surprises, avec des joies et avec des larmes. La réflexion venue, il songe sans doute au bien que de tels livres pourront faire h ses élèves et ce lui est une nouvelle raison de les admirer; mais il les a aimés d'abord en eux-mêmes et pour lui-même, et naïvement persuadé que l'auteur ressemblait à ses livres, il s'est donné à l'enchanteresse avec une ferveur religieuse et de tendresses d'amoureux.

Aux vacances de Pâques 1885, Mrs Ewing était mourante. Thring alla la voir, et voici, d après les épancheraents du journal intime, la fin de ce mystique roman.

Elle était 1res mal, mais elle voulut me recevoir et je ne l'oublierai jamais. C'est Thonneur de ma vie d'avoir été reçu par elle comme un vieil ami, moi qu'elle n'avait jamais vu. Elle était couchée, si maigre, si pâle, plus que pâle. Mais dès qu'elle relevait la tête, ses grands yeux brillaient et tout son visage devenait lumineux. Nous eûmes quelques minutes d'une conversation qui fut pour moi délicieuse. Elle me demanda de réciter l'oraison dominicale, ce que je fis en tenant ses pauvres mains dans les miennes. Puis je suis parti. Dieu soit béni de m avoir accordé lécher privilège de la voir et de la réconforter.

6 mai, — Je prie chaque jour pour qu'elle se rétablisse et puisse encore prophétiser les tendres secrets de la vie de Dieu. C'était sa mission.

Rentré à Uppingham, il écrivait à la sœur de la malade :

En vous envoyant cette petite plaquette de moi, je ne songeais pas qu'on la lui lirait. Encore moins pensais-je qu'elle dût la lire elle-même. Je ne l'envoyais que comme une preuve de fidélité à ma reine comme doit faire tout féal sujet. Toute ma famille, fidèle aussi à la souveraine de Fairyland, travaille avec moi à une moisson de fleurs pour notre reine. Tous les lys de notre vallée sont réservés à M"^« Thring; elle vous les envoie en son nom. J'espère que ma reine gagne sa croix de Victoria et recueille toute

tN ÉDUCATEUR ANGLAIS 195

sorte de tendres expériences sur la vie de Dieu en nous. Tout cela sera plus tard une lumière pour son cœur.

Pendant ces tristes semaines, le journal est absorbé par cette unique pensée.

13 mai. — Hélas! elle ne verra pas nos (leurs. Elle est entre la vie et la mort. Seules nos prières lui arrivent. Je prie, mais le cœur est bien bas.

14 mai. — L'Ascension. Oui, ma reine est morte. Hier matin, vers huit heures, son âme charmante a disparu et notre terre n'entendra plus jamais sa douce voix. Elle parle encore cependant. Quelle lumière vient de s'éteindre!... my queen ! my queen ! Son affection me consacre pour de nouveaux devoirs, attente mystérieuse, appel à une vie plus haute, à une dévotion plus spirituelle.

18 mai, — 540 milles depuis l'autre jour. Vendredi matin en sortant dé classe, je trouve une lettre de sa sœur me disant que la famille me préférait à tout autre prêtre pour les funérailles... Des soldats l'ont portée en terre (le mari de Mrs Éwing était officier de l'armée anglaise) dans le paisible cimetière du village. C'était par une matinée superbe. La tombe garnie de mousse et de fleurs, le cercueil couvert de croix et de guirlandes... Jamais je n'aurai un honneur pareil à celui d'être associé à ses derniers moments, à ses obsèques... Me voilà transporté dans un monde plus haut par l'union sacrée et merveilleuse de mon âme à celle de cette pure prophétesse de la vie de Dieu en nous!

25 mai. — Le monde me semble maintenant bien vide. Je ne savais encore à quel point, depuis des années, elle était dans mon cœur le gracieux idéal de la mission de la femme en ce monde... my queen^ my queen ! ie veux tâcher

lî)6 AMES RELIGIECSES

«rêtre meilleur et plus saint, et, par-dessus tout, de révérer et exalter la femme comme la vraie servante du fiancé divin.

Mais, à travers ces impressions que note une main maladroite, transparaît un cœur d'une admirable richesse et que Texpéfience n'a pas ilétri. Candeur et tendresse, noblesse et souci constant de Tidéal, pensée de Dieu toujours présente et agissante, don de planer naturellement au-dessus des vulgarités de ce monde, en vérité cet homme était de la race des saints.

G. Eliot parle quelque part avec amertume de la souffrance de ceux qui ont le cœur d'un poète et qui n'en ont pas la voix. Thring n'a pas connu cette souffrance ; mais ses amis la connaissent pour lui. Gestes et paroles, le poème de sa vie très pure et très haute, manque de style. On n'y trouve presque à aucune page ce mélange de grâce, de mesure, de goût et même d'esprit, qui donne comme une grâce plus humaine h la vie de quelques grands saints. Mais, en définitive, cette auréole refusée à Thring, n'enlève rien au mérite essentiel des âmes. S'il ne fut pas artiste en sainteté, il fut saint, ce qui sans doute est plus important.

Et puis, quelque prix que nous attachions, nous Français surtout, aux qualités qui lui manquèrent, Edouard Thring eut la vertu capitale qui suffit à elle seule et sans laquelle le reste n'est rien. Ce

fut une âme vivante et vivante d'une vie pleine, débordante, incessamment renouvelée.

Jetez les livres de classe, chassez les amateurs de conférences et les liseurs de cours tout faits. Ouvrez la porte au professeur... Au vent ces papiers, et faites entrer la vie!

Ce qu'il disait de la manière de faire la classe est comme la devise de tous ses actes. Sa vie tout entière est comme un hymne à la puissance, h l'excellence de la vie, h la gloire que le Christ nous a offerte en couronnant, par Tinfusion de sa vie divine, l'épanouissement généreux et persévévérant de notre propre vie.

Mon credo à moi, c'est la vie! Bénie soit la vie, cette royale chose, oui bénie, malgré ses amertumes et ses agonies, et bénie, plus que tout, la certitude absolue où nous sommes que la vie ne peut pas mourir. Non, pas une larme vivante, pas un soupir ne doit périr. Tout est semence pour l'éternité!

De là chez lui ce noble optimisme, et ces idées libérales, qui dépassaient de si loin la naturelle étroitessc de son esprit.

Je ne consens pas du tout à envoyer le théâtre au diable, pas plus que la danse. Rien de plus littéraire qu'une pièce bien jouée, rien qui mette plus d'idées en circulation dans la vie de l'esprit. Je veux à tout prix que mes enfants sachent et sentent que tout convient au chrétien, sauf les lâchetés de la volonté.

Entendez le philosophe : La nature — oh! la bête dangereuse — elle mord, elle rue, c'est un démon. Qu'on renferme et qu'on l'empêche à jamais de mal faire.

Kt le Christ dit, lui : la nature humaine est bonne, noble ; c'est une créature de Dieu : il faut lui apprendre à courir et lui donner parfois de l'éperon pour qu'elle bondisse plus joyeusement et plus haut; mais ne la laissez pas à l'écurie !

Une âme vivante. Cela se sent plus que cela ne peut se définir. Il aurait fallu le voir, Fentendre. Il est chez lui, àUppingham. C'est le soir; on cause de tout, de rien, et peu à peu les banalités tombent, on se sent emporté par le courant. Comment cela se fait-il? Le maître n'a rien dit de bien neuf et d'illuminant. D'autres parlent bien et mieux, auxquels on ne prend pas garde. C'est vrai — mais, dit un témoin familier, — il y a chez lui un je ne sais quoi qui donne à ses pensées, à ses attitudes, h ses gestes, au son de sa voix, un caractère sacré. Vous vous rappelez le mot fameux sur Dante, sur cet homme qui revenait de l'enfer. Eh bien, quand Thring nous parlait des réalités de ce monde invisible, nous nous disions tout bas qu'il avait vécu dans ce pays mystérieux et qu'il en revenait pour en attester la gloire. Mais, ajoute le même écrivain, je n'ai pas dit ce que je voulais dire, car, rien au monde ne pourra donner une idée de la tranquille extase de son regard et de son beau front pendant qu'il répète ces

grandes paroles au sujet d'un ami disparu. « Pour moi, plus je vais et moins je me résigne à la mort! Non, la mort n'existe pas, la mort n'existe pas. To me^ more and more^ death is nothing ; there is no such thing as death^ ne sîichyhing as death! »

LES ACTEURS D'OBERAMMERGAU

Deux jours suffisent pour courir de Paris à Oberammergau ; mais, en venant si vite, on risque fort de ne pas comprendre grand'chose à ce spectacle extraordinaire et, plus encore, de manquer la grâce qui attend là-bas les âmes de bonne volonté. Qu'on prenne le temps de se préparer à cette fête des yeux et du cœur, qui ressemble si peu à nos divertissements accoutumés. D'ailleurs, l'initiation n'est pas compliquée ; il suffit, pour la recevoir, de quelques jours de promenade paresseuse sous les sapins de ces collines ou dans les rues paisibles de ces villages chrétiens. Bavière, Tyrol, Autriche, haute Italie ou Suisse, peu importe où vous choisirez vos étapes. L'essentiel est que toutes se trouvent dans cette zone de vieille foi que jalonnent, sous des auvents de planches grises, les crucifix coloriés. Je ne crois pas que l'indication soit obscure, pour qui vient de France surtout. A une foule de signes religieux on a

bientôt vu qu'on est loin de chez nous. Ici les grandes villes et môme la banalité des capitales, ont gardé celte marque sainte. La nuit venue, quand les magasins de Munich se ferment, allez devant les murailles sombres du palais royal, et vous verrez la petite lampe rouge qui brille audessus des soldats de garde, devant la statue de Marie. Elle vous fera penser aux deux lumières qui s'allument tous les soirs, h Tangle du palais des doges, sur \h. piazetta de Saint-Marc; mais du Paris d'aujourd'hui elle ne vous rappellera que des lampes à jamais éteintes et des niches dépouillées. Et ceci n'est qu'un détail. A chaque pas, dans les villages surtout, on constate, entre ces gens-là et nous de profondes différences. Chaque signe, pris à part, ne serait rien ; mais l'ensemble impressionne quiconque veut réfléchir. « Loué soit Jésus-Christ! Béni soit Dieu ! » On est étonné d'entendre couramment ces paroles, cl la surprise est plus grande de voir, dans les églises, hommes et enfants, les mains jointes et serrées contre la poitrine, les yeux fixés sur l'autel. J'ai observé près de moi des enfants de dix à quatorze ans qui attendaient leur tour de servir la messe. A peine entrés, ils prenaient d'instinct cette attitude de prière immobile, et à l'expression de leurs bonnes grosses figures pacifiques, il me semblait que leurs âmes priaient aussi. Enfin, indice plus caractéris-

LES ACTEURS D 0BERAM31ER(iAU 205

tique encore el, plus décisif, le prêtre ici n'est pas un homme ordinaire, et tous le regardent comme la première autorité et la principale influence du pays.

Un aimable symbole résume tous ces anachronismes. Quand un nouveau prêtre vient, selon Tusage, dire sa première messe au village où il est né, on lui choisit, gracieuse entre toutes ses compagnes, une enfant qui, tout le long de cette journée triomphale, demeurera près de lui. Vêtue de blanc, portant sur un coussin une couronne, c'est sa braut, sa fiancée, celle qui lui assure le respect, la confiance, Tamour de tous. C'est bien cela : ces bravQs gens en sont encore, après tant de siècles, à l'âge d'or des fiançailles avec l'Eglise de Dieu. Entre eux et elle tout est commun ; ils ne songent pas h rougir d'elle et à l'isoler pour de trop .courtes rencontres, dans sa haute maison de pierre. Non ; tout le village est à elle, et il n'est pas un chalet de la montagne qui ne l'accueille en souriant.

Formes que tout cela, sans doute ; mais enfin ces remarques de surface montrent au moins que, dans ce pays, le cadre de la vie est encore chrétien. Chez nous, il ne l'est plus, et si l'on songe qu'en fait de religion la foule s'adapte presque fatalement au milieu dans lequel elle se trouve placée, on avouera que celte différence n'est pas

petite, et que, malgré d'inévitables misères, la libre action de TÉgiise et du prêtre, à travers pratiques et formules, doit pénétrer Fâme de ce peuple et la modifier profondément.

Mais nous voici rendus ; sans philosopher davantage, saluons le clocher bulbeux de Téglise d'Oberammergau et la croix plantée au sommet farouche du Kofi. Il est midi. Le train s'arrête. Il nous reste quelques belles heures pour flâner délicieusement dans les rues, humer l'air des montagnes et nous abandonner à la griserie très douce de cette atmosphère de foi.

Chose déjà très prenante, tout le village sert de coulisses à ce théâtre prodigieux. Regardez ces jolis enfants qui avancent gravement le bras vers votre valise ; sur le théâtre, demain, vous reconnaîtrez ces longues boucles blondes ou ces épaisses touffes de laine. Celui-ci au chapeau vert piqué d'une plume blanche, c'est peut-être l'Isaac qui se couchera dans le tableau prophétique sous le glaive d'Abraham, et ces tout petits qui vont pieds nus, demain seront immobiles sur les genoux d'Eve leur mère, à quelques pas du premier homme, qui creuse péniblement le sillon maudit. Et déjà on ne compte plus ceux qui ont ainsi

LES ACTEURS D OBERAMMERGAU 207

laissé pousser leur chevelure, enfants, jeunes gens, hommes et vieillards ; la vue de cette foule mérovingienne nous transporte dans un autre monde et nous prépare à donner plus de réalité encorç aux visions qui nous attendent.

Par bonheur, la plupart des curieux cosmopolites n'arriveront que par le dernier train. Ces braves gens qui remplissent les auberges ou qui s'arrêtent devant les fresques pieuses des façades neuves, viennent des villages voisins. Tout le long delà route d'Ettal, nous rencontrons des familles de pèlerins. Tous saluent familièrement le prêtre, et voici même, mêlée aux sonnettes des troupeaux, cette mélopée, pure et fervente, toujours la môme à Vienne, à Munich, à Einsiedeln. Ce sont des paysans qui récitent le chapelet. Suivons-les. Le soir tombe, nous avons hâte de nous retrouver dans les rues de ce village enchanté, et de suivre longuement du regard, presque comme une personne consacrée, quelqu'un de ses acteurs, heureux revenant de Jérusalem ou de Galilée. La maison d'Antoine Lang, le Christ de demain, est assise au bord de la claire rivière. Malgré soi on regarde vers cette porle d'où on voudrait le voir sortir. Sentiment tout différent de la curiosité qui nous intéresse aux acteurs ordinaires ; le charme est ici dans Tidentification qui s'établit naturellement dans notre esprit entre

l'acteur et son rôle, dans cette compénétration merveilleuse qui fond en une même personne vivante un artisan bavarois et un des héros de la passion. A quelques pas de la maison du Christ, un grand beau garçon, aux longs cheveux pendants, debout derrière le comptoir d'une baraque de planches, vendait des cartes postales. « Qui serez- vous demain? » — Il me répond dune voix sonore : « L'apôtre Matthieu. » Ruskin en aurait tressailli d'aise, lui qui avait une spéciale dévotion h saint Matthieu. « Qui serez- vous?» Question maladroite; il Tétait déjà: son air et son attitude le montraient bien, et sa parfaite insouciance devant les hésitations des acheteurs.

Lenouveauthéàtred'Oberammergauaplusdecent mètres de long sur quarante-deux de large. L'avantscène est en plein air, « au milieu et au fond se dresse un théâtre plus petit, large de dix mètres et pouvant se fermer par un rideau : il a l'aspect d'un temple grec couronné d'un fronton. De chaque côté, sous d'élégants arceaux, deux rues de Jérusalem; h droite de l'une, le prétoire de Pilate; à gauche, le palais d'Anne, le grand prêtre, reliés au proscenium par des escaliers. Deux petites colonnades obliques qui viennent à la rencontre des spectateurs achèvent le décor* ».

L G. Blondel, p. 11.

Des deux côtés du temple grec, la vue s'étend sur les montagnes voisines : c'est Tendroit le moins alpestre de ce beau pays, et, sans trop d'eflbrt, on reconnaît, dans « ces longues croupes recouvertes d'un gazon pâle et parsemées de maigres bouquets d'arbres, presque un paysage de Provence ou d'Orient ». Ainsi la couleur locale est mieux conservée et, de plus, celte paisible verdure, comme les fonds bleus des primitifs, atténuera les impressions trop vives des scènes qui vont se dérouler devant nous.

Je ne puis traduire l'extraordinaire sensation que Ton éprouve au premier lever de rideau. Le chœur — il ne nous intéresse pas encore — vient de rentrer par les portiques de droite et de gauche, quand on entend dans les profondeurs du théâtre ce bruit de grande foule qu'aucun artifice ne sau^ rait imiter. C'est elle, la foule, la vraie foule, eflrayante même quand elle acclame un triomphateur. Grouillante, elle débouche par la porte de droite et se tasse lentement dans le théâtre central que peu à peu elle remplit. Ils chantent, et leur cantique se môle au bruit de ces mille pas, parmi le grave balancement des palmes. Ils marchent à reculons pour ne pas perdre de vue celui que nous essayons aussi d'apercevoir au milieu de ce bourdonnement puissant et doux. 11 y a dans ces cœurs tant d'amour et de respect

2V) AMES RFXIGIEUSES

que le tumulte de cette multitude s'ordonne de lui-même en la plus touchante des processions. Ils traversent la rue de gauche et arrivent sur lavant-scène. Le voici, enfin grave et bon, aussi peu solennel que possible, monté sur une petite unesse grise, dans la simplicité d'une robe mauve et d'un manteau plus sombre; le voici, barbe blonde et longue chevelure blonde, avec un regard de douceur et de patience, celui qu'aucun peintre n'a su nous montrer encore et que nous sommes venus chercher de si loin. Cette brusque rencontre est tellement saisissante, la foule est si pénétrée, tout est si réel autour de lui qu'on ne songe pas ù se demander si ce potier bavarois peut avoir quelque lointaine ressemblance avec le fils de Marie. Les vaines questions qu'on se posait en route tombent, aucune ironie n'est plus possible. La curiosité môme change de nature et laisse place à une avidité patiente et pieuse. 11 ne s'agit plus d'une partie de plaisir, on n'est plus au théâtre, et on se laisse envahir par une ferveur muette, comme dans une enceinte sacrée.

Dans le vestibule du temple, vendeurs et marchands « font leurs trafics sans respect pour la majesté du lieu saint. Jésus s'avance avec auto-

LES ACTEURS D OBERAMMERGAU 2il

Tité et les chasse à coups de fouet ; les tables sont renversées, l'argent roule à terre, les colombes s'envolent. Meurtris et humiliés, les vendeurs s'enfuient la rage au cœur en criant vengeance, tandis que la foule redouble ses acclamations.

« Quelques minutes, quelques paroles, quelques gestes ont suffi pour que l'exposition du drame soit parfaite. Jaloux d'une popularité croissante, bravés jusque dans le lieu saint par ce Nazaréen qui vient y substituer son autorité et sa doctrine à la leur, chassés honteusement par lui, prêtres et vendeurs n'ont plus qu'une môme colère, un môme but. Le sanhédrin est réuni sous la présidence d'Anne et de Caïphe : remarquable délibération où toutes les formes de la haine se traduisent en des discours d'une perfide habileté. La conclusion est facile à prévoir : il faut faire disparaître l'imposteur, tout en évitant de soulever le peuple. Un des marchands se fait fort d'acheter un traître qui le livrerai »

Les scènes qui suivent sont parmi les plus caractéristiques. Elles achèvent de nous faire connaître les plus chers personnages du drame, et, en même temps, elles nous montrent de quelle façon discrète les pieuses imaginations de l'auteur du livret se

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