DU JEUNE
Af/de Saint Alexis
Pour vivre longuement Faut vivre sobrement.
C'est un beau jeûne que de s'abtenir d'offenser Dieu, souffrir et soustenir, c'est Temploye journalier. 11 est à considérer que dans la pratique de ceste vertue, avecq le méritte, sont ordinairement attachés la santé et la longue vie. Nous voyons que les médecins dans beaucoup de maladies ordonnent pour remèdes de faire diette, et ces remèdes se trouvent souverains. Combien de maladies causent ces longues tables à cinq ou six services, où Ton met dans un seul plat ce qui couvriroit toutte une table. Ces diversités et de saupiquets et de ragousts, dont il y a tant d'auteurs de cuisine qui en ont fait des traictés, pour moy quant je m'y rencontre je m'y trouve assés embarassé, et come je ne puis fournir à la conversation à cause de mon infirmité de l'ouye, je prend librement un livre. On n'en sorte jamais
APPENDICE 2Si
que on ne se trouve mal pour deux ou trois jours. Je les fuy autant que je peux, et quant je mis rencontre que je ne puis faire aultrement, je prie de couvrir la table en une fois de ce que on veut donner et puis le désert : Me rencontrant une fois chés un des mes amis en un festin, come je vis le premier service sur la table, les potages et fricassés, je die à l'oreille à un amis, auparavant que nous mettre à table, car on ne lave pas les mains que le premier couvert ne soit mis, je luy die : Mons"^ voila la sixiesme partie de l'ouvrage que nous avons à faire ce soir. Le maistre du logis qui m'entendit me vint dire : Tout beau, cela n'ira pas sy viste. — Je feis responce : Le festin que vous avés préparé, vous ne l'envoyeres pas chés vos voisins, ils viendront tour à tour ou on les aportera.
Le premier service levé, on servit
le second, le roty, poulets, lapereaux,
le troisiesme, le gibier, levrauts, perdreaux,
le quatriesme, les ragoust, pieds de pourcaux
choux fleuris le cinquiesme, le désert.
La cotation, des confitures sèches et liquides, fruits secs, dragés, biscuits, macarons, maspins, oublies. J'oublie aussy, car je ne mets pas tout, faudroit avoir bonne mémoir.
Mon Dieu! quel cliari varie et quelle confusion
dans un estomacq, quels mélanges, et le moyen qu'elle peut porter et digérer tout cela. Cependant c'est pour cela qu'on prend des soings, c'est h cause que c'est la mode. Mais ceux donques qui sont la plus part du temps dans les festins ou dans le lit, je ne veux pas pousser ce discours et parler de ces Sardanapale quorum deus venter est. Le cœeure me bondit. J'aymerois mieux mil fois un potage à l'eau et à l'oignon, accompagné d'une botte de rave. Au sortir on est plus libre et plus gaye; la nature se contente de peue, mais du superflue on n'en a jamais assés.
Je transcrirai encore ici la lettre inédite dont la lecture fit pleurer le bon M aillefer * , et que M. Henri Jadart a l'obligeance de m' envoyer. On y verra entre autres choses que le jeune homme n'a pas la bonne simplicité de son père.
Mon très cher frère,
Vous admirerés peut estre la hardiesse que je prend de mettre la main à la plume pour vous faire savoir de mes nouvelles. Il est vraye que je n'aurois jamais ozée entreprendre d'escrire à une personne digne de vos merittes, à une personne si parfaite, sy la bonté que vous m*avés témoigné dans la lestre précédante et la gratidut des bienfaits dont je vous serés redebvable ne m'embrasoit d'un feu divin à vous escrire. Puisque une personne sy advancée dans le progrés de la vertue n'a pas daignée d'escrire à son frère qui se dit son très humble serviteur, je crois que elle ne serat pas fâchée de lui faire responce. Je ne prétend pas icy raconter vos vertues, puisque mon incapacité ne fourniroit pas d'assés belles paroUespour les publier, agréés donques mon très cher frère, aujourd'huy que je vous dise ce bon jour qu'il y a long temps que je désire. Je vous prie de me conserver tousjours l'amitié que vous avés pour moy. Je vous prie de prier Dieu pour moy comme je le