Coleridge, I, p
16 AMES RELIGIEISES
ces années d'Oxford pendant lesquelles les convictions religieuses de Keble se confirmèrent et se précisèrent sans rien perdre de leur grâce originelle et de leur fraîcheur.
Scholar de Corpus Christi^ en 1807, agrégé d'Oriel en 1811, sa carrière académique avait été exceptionnellement brillante; et quand, en 1831, il s'était présenté pour la chaire de poésie, il n'avait eu à redouter aucune sérieuse concurrence. Mais rien de tout cela n'avait altéré sa simplicité. « Il a Tair si peu convaincu de son importance, et fait si peu d'embarras, — écrivait alors Newman, — qu'on le prendrait pour un étudiant, sans songer à voir en lui le premier homme d'Oxford. » « C'est un homme, dit un autre contemporain, comme on n'en rencontre pas tous les jours... Simple, timide, sans vernis mondain dans ses manières, et pourtant sans rien de rude ou de maladroit. Il parle très peu, mais semble toujours s'intéresser ù ce qui se passe devant lui, et il dit, sans avoir l'air de s'en douter, les plus jolies choses... Sans ombre d'embarras, tout paraît l'intéresser, et toute sa personne respire une si joyeuse tranquillité que je ne comprends pas comment sa famille peut vivre sans lui. Mais le côté religieux de sa nature est plus frappant encore; d'ailleurs, tout le reste vient de là. Je n'ai jamais vu personne qui répon-
dît plus exactement à l'idée que jai de ce que doit être un homme vraiment religieux, et cela encore, bien entendu, passez-moi le mot, avec si peu d'étalage. — C'est iin curieux mélange d'humilité et de tendresse; plus on le voit, et plus on s'oublie soi-même. »
Quand, par hasard, de tels hommes sont chargés de la formation de la jeunesse, on n'imagine pas quelle merveilleuse influence ils peuvent prendre sur elle. Ce fut le rare bonheur des quelques élèves d'Oriel qui furent sous la tutelle de Keble, et le bonheur de Keble lui-même, qui dut à ses relations avec eux le plein épanouissement de son talent, la révélation de lui-même et de sa véritable mission.
A Oxford, le tutor n'est, à proprement parler, ni un professeur ni un surveillant. De la première de ces fonctions, il garde ce qu'elle a de moins majestueux et pédantesque; de la seconde, ce qu'elle peut permettre de plus encourageant et de plus fraternel. Dans le domaine du travail, une aimable formule résume son action : il lit avec ses élèves, ils lisent ensemble, c'est-à-dire que lui et eux vivent dans une intimité littéraire où, tour à tour, les grands écrivains sont conviés. En dehors des études, le tutor est un ami un peu plus grave, un donneur de conseils d'autant mieux reçus qu'ils tombent de moins haut; un
compagnon de promenade, un remueur d'idées morales, un apôtre, enfin, sans la robe et sans le sermon. On voit Télasticité du programme, et comment le tuteur peut n'être qu'uu camarade ordinaire, ou qu'un répétiteur morose et pressé ; on voit aussi quels tulors durent être des hommes comme Keble, Froude etNewmann.
Lorsque, en 1823, Keble, après la mort de sa mère, voulant se rapprocher de sa famille, prit une petite vicairie près de Fairford, quelques-uns de ses plus brillants élèves, Robert Wilberforce, Isaac Williams et Froude, quittèrent Oxford et vinrent s'installer avec lui. — Voit-on d'ici quelques étudiants enSorbonne se réfugiant, pendant deux ou trois ans, dans un petit village de Normandie, auprès d'un de leurs professeurs en congé ? — Années délicieuses et fécondes pour ces riches natures, dont aucune contrainte ne gênait l'épanouissement. Ils durent se les rappeler souvent plus tard avec reconnaissance et avec regret, quand la mort de Froude ou quand des épreuves plus cruelles les ramenèrent vers ces souvenirs. Mais alors tout était à la joie, personne ne prévoyait les angoisses du lendemain, et le jardinier du presbytère, témoin de leurs ébats d'étudiants, répétait avec une croissante surprise : (( C'est encore notre patron qui est le plus grand enfant de la bande ! »
Cependant, Dieu travaillait sous cette ombre joyeuse, et ces jeunes hommes, qui, en d autres temps, auraient fondé un nouvel ordre monastique, se préparaient, sans le savoir, à vivifier le sentiment religieux dans leur Eglise et dans leur pays. L'influence de Keble augmentait chaque joursur eux, et par euxdevaits'étendresurles élèves et sur les amis qu'ils allaient bientôt retrouver à Oxford. Chose étrange que le prestige de cet humaniste timide et souriant. La pensée de Dieu, la conviction du néant du monde dont il était pénétré, s*incarnaient en lui, pour ainsi dire, et forçaient les plus insouciants à devenir graves. 11 avait comme un instinct de la présence de Dieu au plus intime du cœur de Thomme, et le don d'amener les âmes à se replier doucement sur ellesmêmes pour le rencontrer. « Je n'oublierai jamais, — raconte Isaac Williams — une promenade avec notre tulor^d''oii je date ma conversion. Il m'avait invité à venir avec lui h Southrop. Ce fut rafl'aire de quelques pas et de quelques mots, et ma vie fut changée pour toujours. Si Dieu se montrait miraculeusement à moi, je n'aurais pas une plus forte conviction de sa présence que celle que j'eus ce jour-là. » Wilberforce, qui devait un jour devenir catholique, a dit lui-même que la pensée de la piété et sagesse de Keble l'avait seule empoché de se convertir plus tôt. D'ailleurs, cette merveil-
leuse action n'avait rien qui ressemblât à une direction officielle et à un apostolat organisé. C'était, dans Thumilité, la bonne humeur et le silence, le sûr rayonnement d'une conviction profonde et paisible; c'était Tappel toujours entendu de Tâme à ce qu'il y a de meilleur dans les autres âmes, et le travail mystérieux et constant d'une vertu d'autant plus séduisante qu'elle s'ignorait elle-même, et ne cherchait pas à s'imposer.
Parmi les premiers élèves de Keble à Oriel était un jeune homme que, dans une page admirable, le plus fin et le plus mesuré des lettrés anglais a pu comparer à Pascal*. Il s'appelait Richard Hurrel Froude, et, au milieu de cette pléiade de nobles natures et de riches talents, je ne vois personne qu'on puisse lui égaler, sauf, bien entendu, ce Newman qui éclipse tout.
Les petits esprits que scandalisaient la mordante ironie, et les impertinences souvent gamines de Froude, ne pardonnaient pas h Keble sa complaisance pour un si libre caractère et pour un esprit aussi pervers. Rien de plus naturel, cependant, que l'intimité entre ces deux hommes. Sous les indignations violentes et les inquiètes colères de Froude, il eût été facile de découvrir un immense dégoût de tout mensonge et un brûlant besoin de