‹ Ames religieusesChapitre 9 sur 63 · II. Church, The Oxford Movement^ p · texte numérisé non relu

II. Church, The Oxford Movement^ p

sentir, de toucher la réalité des idées, des sentiments, des vertus et de la foi. Cette critique si dure à toutes les tromperies des mots, des formules et des façades, s'arrêta court devant un homme dont l'humilité était sincère, la charité cordiale et la religion vivante. Dès sa première entrevue avec Keble, Froude était conquis, et Ton vit alors quels trésors d'attachement et de respect étaient dans son cœur.

Ce n'est pas ici le lieu de raconter les grandes choses qui furent la conséquence de cette rencontre entre Keble et Froude, puis, par Froude, entre Keble et Newman. Tout le mouvement d'Oxford est dans ces trois noms. Mais il nous suffit de constater comment ces relations universitaires confirmèrent, chez le tiitor d'Oriel, les dispositions religieuses qu'il tenait de son éducation à Fairford et dans lesquelles son mariage et la pratique du ministère paroissial devaient le confirmer pour toujours.

Le fond de des dispositions était, comme nous lavons vu, une grande douceur de sentiments, une exquise réalisation de la présence et de Faction de Dieu et l'habitude de mêler les idées du ciel à ce que les joies et affections de la terre ont de plus suave et de plus saint. En communiquant discrètement à ses élèves cet évangile^ de divine et d'humaine tendresse, dont il avait vécu

lui-même au presbytère familial, il en éprouvait mieux chaque jour le sérieux et la force, et il s'attachait davantage à ces idées et à ces sentiments, qui passaient de sa vie dans celle de ses amis.

Sans doute les sujets de tristesse ne manquaient pas, et Keblenc se faisait pas illusion sur Tétatdo lamentable décadence où TEglise anglicane était tombée. Mais cette vue ne troublait en rien sa paix intérieure. 11 se rappelait que TEglise des premiers siècles avait connu de semblables épreuves; il se rassurait en pensant aux nombreuses transformations morales que la grâce opérait autour do lui, et il saluait comme un signe évident; d'une providence particulière de Dieu sur l'Eglise anglicane la récente conquête de Newman.

Et puis, pour lui rendre comr, pour tout apaiser en lui et pour lui faire trouver dans la tristesse môme un charme céleste, la poésie était là. En 1827, il se décida à faire paraître un petit livre de poésies intimes, écrites au jour le jour, et qui se trouvaient à la longue avoir formé comme un commentaire poétique dorAnnée chrétienne. Il nous faut dire un mot de ce livre, où l'auteur s'est peint lui-même tout entier.

La poésie telle que Keble la comprend, est une sœur jumelle de la dévotion et qui ressemble à sa

sœur de telle façon que la plus délicate des analyses a de la peine à les distinguer. Chez lui, en effet, comme chez certains autres privilégiés, toute poésie tourne à la prière et toute prière est poésie. Il ne s'agit point ici de la haute contemplation mystique, oùTimage devient sublime par son insuflisance môme et sa nécessaire obscurité. Non; Keble n'est aucunement un mystique au sens propre du mot. Cet homme d'Eglise, nourri de respect pour la tradition et la liturgie anglicane, ce chrétien à qui toutes les pages de la Bible sont familières, ce poète formé à Técole d'Homère et de Wordsworth, écoute avec ravissement ce que rhistoire divine et humaine et ce que la nature lui apprennent sur les perfections et l'amour de Dieu. Il sait bien que Dieu est plus beau que tous les symboles, et qu'aucun sacrement ne nous rassasie pleinement de lui ; mais celte ume pure et harmonieuse se contente, en attendant une plus directe rencontre, des splendeurs que laissent entrevoir les symboles et de la suavité que recèlent les sacrements. En attendant la pleine lumière qui n'est pas de ce monde, Keble chantera la douceur du crépuscule et verra, dans l'incertitude môme où nous sommes, je ne sais quelle jouissance et quelle vertu.

Il y en a qui, seuls dans les ténèbres, Souhaitent voir la nuit finir,

Alors même que Taurore devrait leur découvrir

Le secret de leur propre souffrance.

Plus que le tourment du doute

Ils acceptent la torture de la douleur.

« Disperse le nuage, » crient-ils à Dieu.

Et si nous devons mourir,

Donne ton soleil et laisse-nous mourir î

Ils ne sont pas sages, ceux-là, ils n'ont pas compris combien il est bon de se laisser mener dans la nuit par la main invisible du Tout- Puissant, « et de laisser leur frôle barque dans l'étroit sillage de Tarche bénie ». Cette pièce, très imporportante pour Fétude qui nous occupe, est intitulée : Bienfaits de T incertitude : The henefits ofuncertainly^.

Une autrefois, il loue le Seigneur des imperfections qu'il a laissées à nos sens. Notre œil voit si peu et si imparfaitement, notre mémoire laisse échapper ses plus précieuses richesses! C'est vrai, et cela est excellent. L'infirmité de notre vue nous épargne bien de tristes spectacles, et il y a tant de choses qu'il est si bon d'oublier !

Et puis, et surtout :

Ces yeux qui, maintenant, clignent de faiblesse, Éblouis devant les atomes qui brillent dans un rayon de Verront le plein éclat de la gloire du roi [soleil

Et ne se fermeront pas devant cette vision bénie 2.

4. Christian Year^ VI» Dimanche après TEpiphanie. 2. Ibid., IV» Dimanche de T Avant.

Comment nous plaindre d'ailleurs de la part qui nous est faite, à nous qui avons le Christ et qui pouvons l'aimer comme un frère et comme un ami ?

u Tu es mon père, et ma mère chérie Et mon frère aussi, doux époux de mon cœur ! » Ainsi parle Andromaque dans l'angoisse du pressentiment. Quand elle embrasse Hector pour la dernière fois. [foi,

— Ainsi nous, à tout jamais, à la lumière immortelle de la Nous nous fiançons au crucifix pour la souffrance et pour

[le bonheur ^

Mais il faut le lire et le relire pour sentir combien le Christ lui est intimement présent :

Mon Sauveur, est-il vraiment possible

Qu'il me soit bon d'être loin de vous.

La mère veille et reste près du berceau.

Alors même que le sommeil a fermé les yeux de son enfant.

C'est qu'il lui serait trop dur d'entendre sa plainte.

Mais moi, je suis plus faible qu'un enfant,

Et tu m'es plus cher qu'une mère ;

Sans toi le ciel serait un désert.

Comment puis-je vivre ici sans te voir 2.

U se plaint, mais il se résigne bien vite, en pensant aux dons du Saint-Esprit qui l'unissent plus profondément à Notre-Seigneur. Ainsi presque chacun de ses poèmes commencé dans la tristesse s'achève dans la consolation et dans la paix !

i . Christian Yeat\ lundi de la Semaine sainte. 2. Ibid., IV* Dimanche après Pâques.

20 AMES UELIGIEUSES

Pour que rien ne manque h la suavité de son inspiration religieuse, le poète invoque avec tendresse celle que la prière catholique appelle « notre douceur et notre espérance ».

Avo Maria ! Vierge bénie

r.ys embaumé du paradis...

Ave Maria! Mère bénie,

Contre qui dans un échange de caresses

Se serre TEnfant Dieu...

Ave Maria, toi dont le nom,

Sauf Tadoration, a droit à tous les amours'.

u S'il y a un écrivain anglican — écrivait Ne wman en 1840 — qui ait fait preuve d'une dévotion profonde, tendre, loyale à la sainte Vierge, c'est bien l'auteur de rAmirc chrétienne. L'image de la Vierge et de TEnfant semble ôlre Tunique vision qui ait formé son eirur et s(m inlelligence, et les ancien d'Oxford disent que, il y a vingt ou trente ans, tandis que les autres chambres d'étudiants étaient ornées du portrait de Napoléon à cheval, ou de sujets mythologiques, il y avait un homme jeune et plein d'avenir, qui avait suspendu aux murs de sa chambre la Madone de saint Sixte et le saint Jean du Dominiquin-.»

Mais je ne puis songer à donner ici une idée de cet exquis petit livre de cantiques. Peu de lec-

\. Christian Year^ Annoncialion, 2. Newman, Essnys. 11.

tures sont plus pieuses, plus pleines, plus bienfaisantes, et, pour me servir d'une image chcVe aux tractariens, jamais Dieu ne fit porter, aux tribus séparées, par un plus aimable prophète, un plus tendre et plus gracieux message, [.a plupart de ceux qui l'ont reçu et qui en vivent encore sont restés anglicans, et Keble, lui-môme, nVst pas allé jusqu'au bout des soft^meek, tender wciys du Dieu qui n'est pas dans le tonnerre ou dans la tempête ; mais ceuxqui, formés par ce livre, sentirent la nécessitéd'aller plus loin ont pu cependant lui rester fidèles et n'ont eu à rétracler aucune de ses leçons. Dans une de ses strophes les plus parfaites, Koblc parle de ces hommes, qui, au milieu du monde, dans la poussière des rues et les cris du marché, écoutent, au dedans d'eux-mêmes, une musique délicieuse :

Faisant avec plus de cœur la besogne de la Journro, Parce qu'au fond de leur âme chante un refrain du ciel 3.

11 ne pouvait plus exactement se dépeindre luimôme, et la facilité naturelle et surnaturelle qu'il avait de faire taire en lui les raisons de trouble et d'inquiétude pour écouter la musique de la confiance et de Tabandon. 11 voit très clairement — et en cela il diffère de Pusey — les difficultés presque insolubles du chemin, mais il va quand

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