Domestique
ans peut-être, qui cherche vainement sur la cuisse de sa mère à quel bout d'étoffe il pourrait s'accrocher. Et, digne, elle appelle son boy Ahmadi, lui demande ses pagnes et ses boubous étendas sur le sable chaud.
Mais les femmes ont repris leurs cris, leurs « bissimilaï ! » d'admiration, leurs « Hiat Hia ! » d'acclamation.
— « Bon pour vous, le lieutenant, bon pour vous deux 1
— Aminata est la femme du beau sergent!
— Aitcha celle du vieux tirailleur !
— Le lieutenant a choisi Aitcha pour le compliment ! Il a choisi madame vieux tirailleur ! »
Et elles rient à grands éclats, féroces, stupides, satisfaites du chagrin qui tout à coup crispe le visage rieur de la petite mousso.
Aitcha a bien été choisie par Tofficier parce qu'elle est la femme du plus ancien tirailleur; ce choix marque une pensée de tou-
chante attention vis-à-vis du vieux serviteur de la cause française. Mais, dans son cerveau obscur, elle ne démêle pas les causes ; elle ne saisit que les effets, ne s'arrête qu'à ceux du moment. Elle est triste. Les femmes viennent de la railler, de se moquer de son vieux mari qui n'a pu lui donner un petit et ne lui en donnera pas.
N'aura-t-elle donc jamais le bonheur?
Enfant, elle était captive avec Aminata dans les pays du Sud, chez un riche Dioula, trafiquant de la gomme, des plumes d'autruche, des kolas, de l'ivoire et de la poudre d'or. Le maître les avait emmenées à Sikasso^; là elles vivaient heureuses, très jeunes encore, bien traitées. Elles ne connaissaient ni leurs
1. Sikasso, ville du Soudan français, fut la capitale des états du sultan Babemba. Celui-ci ayant pris parti pour Samory, Sikasso fut enlevée d'assaut en 1898 par le colonnel Audéoud après une résistance acharnée de Babemba qui se fit sauter pour ne pas se rendre.
mères, ni le village OÙ elles étaient nées; elles s'aimaient comme deux sœurs, étant tout l'une pour l'autre.
Un soir le tonnerre gronda autour de la ville. Trois jours entiers, il se fit entendre, comme si les rafales d'une violente tornade avaient balayé la brousse d'alentour. Les guerriers avaient couru aux remparts, suivis des captifs portant les vases pleins du poison où trempaient les flèches tueuses d'ennemis. Elles, craintivement, étaient restées enfermées dans une case. Le fracas de la tornade avait redoublé. Des boules de fer et de feu s'étaient abattues sur Sikasso, renversant les murs de pisé, éventrant les toits, allant chercher et frapper leurs compagnes dans les réduits les plus cachés. Une ralale encore plus formidable avait comme soulevé le sol, couvrant la ville d'une pluie de pierrailles. Le Dionfoutou, maison fortifiée du roi Babemha, venait de sauter. Etait-ce là quelque épouvantable punition d'Allah?
A moitié enfouies dans les décombres, à moitié mortes de peur, de faim et de soif, elles avaient vu passer, parmi les flammes et les ruines, des hommes pâles comme des lunes, suivis d'autres, noirs comme elles et vêtus de bleu. Elles avaient entendu des hurlements de mort, des gémissements d'agonie, tout un fracas de formidable tam-tam K
Puis, avec la nuit, le silence s'était fait peu à peu. Elles se tenaient immobiles, tremblantes dans la case éventrée, quand deux des Noirs vêtus de bleu entrèrent précipitamment, se jetèrent brutalement sur elles, les violèrent et les emportèrent, au milieu des débris fumants, dans un camp où se trouvaient quelques chefs blancs, des centaines de guerriers noirs et des femmes, des femmes, des femmes de tout âge et de toute race.
Depuis lors, elles étaient restées les épou-
1. Sorte de concert indigène ou instruments à sons très retentissants servant à ce concert.
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ses des deux Noirs qui les avaient prises, Aminata du beau sergent et, elle, du vieux tirailleur.
Et, Aminata avait été heureuse, honorée, obéie par tous, bénie d'Allah qui lui avait donné deux fils. Elle, au contraire, était pauvre, raillée pour sa stérilité, rudoyée et souvent maltraitée par son vieux mari. Pourtant, elle tenait la case propre, préparait avec soin le couscous \ discutait aux distributions de vivres pour avoir les meilleures parts de mil, de mouton et de sel, faisait tout pour que la maître fût content.
Peine perdue, son gri-gri ne la servait pas. Il lui avait donné le vieux et brutal mari, il ne lui apportait pas les enfants attendus. Cependant — et sa figure s'éclairait — il avait su obtenir du lieutenant qu'elle saluât le Gouverneur.
Cette pensée de joie fut de courte durée.
1 Mil pilé avec ou sans viande hachée.
Sur ]a berge, apparut le sergent, suivi de Sambo Badié, et elle vit celui-ci si cassé, si misérable derrière Dara Koubi, robuste, puissant, la poitrine plastronnante, que toutes ses peines lui montèrent aux yeux et faillirent en faire jaillir les larmes.
— (( Allons! au village! » lui dit d'une voix rude son mari, sans même s'apercevoir qu'elle était entièrement nue.
Elle enroule son pagne autour de ses reins, remplit sa calebasse des linges qu'elle a lavés et, la chargeant sur sa tête, se dirige lentement vers le camp à la suite de Sambo Badié.
Aminata la précède, marchant auprès du sergent, causant joyeusement, s'abritant du soleil sous un vaste parasol de couleur écarlate. A ses côtés, gambade tout nu le plus âgé de ses bambins. A quelques pas en avant, le boy Ahmadi porte les calebasses pleines des boubous frais et propres.
Aminata semble se prélasser, être fière de
sa corpulence, se sentir digne du beau Koubi, comme si elle formait avec lui un couple de majestueuse beauté. Son allure, ses manières, sa réserve même deviennent celles d'une femme libre, de haute caste. La captivité est chose bien lointaine pour cette heureuse !
Le cœur de la petite Aitcha se gonfle toujours à cette vue. Certes, elle aime son ancienne sœur de misère. Mais, pourquoi ellemême n'a-t-elle fait que changer de maître?
Au village des tirailleurs, dont les larges antennes s'ouvrent bordées de cases semblables à des ruches d'abeilles géantes, tous se hâtent pour être prêts à faire honneur au puissant visiteur. -
Les femmes préparent sur les nattes les^ uniformes de leurs maris^, font briller les cui*
MKSIJAMES TIRAILLEURS 2o
vres des équipements, polissent soigneusement l'acier des baïonnettes et des fusils. Les calebasses, poteries et marmites sont rangées dans l'intérieur des cases ; pas une loque ne sèche au soleil. Dans les allées, le sable reslendit, net et pur de toute souillure, tacheté seulement par endroits de l'ombre de quelque colossal palmier.
Puis les femmes se sont parées elles- mêmes. Au seuil du désert, les costumes sont simples et la mode bonne enfant. Mais, d'instinct, le bout d'étoffe y est aussi savant que la plus civilisée des robes; il cache ou découvre comme s'il était conscient et savait discerner.
La vraie toilette d'Aitcha eut été sa nudité. Mais le Gouverneur, toute une foule d'Européens seraient là. La pudeur se commandait.
Aitcha tire d'une peau de bouc, suspendue au mur de sa case, les plus précieuses de ses richesses : un carré de soie jaune, des ran-
gées de cauris S quelques petites pièces d'argent percées de trous, des boules de verre de couleur, des babouches de cuir rouge.
Elle appelle Kani, autre jeune Bambara, qui, depuis son récent mariage avec un tirailleur voisin de case, lui témoigne son affection par mille gentillesses. Elle se débarrasse du pagne qui lui ceint les reins, s'accroupit sur les nattes, tend à son amie le foulard de soie et lui laisse le soin de l'en coiffer.
Les cheveux des Soudanaises sont tout aussi instruits que les étoffes de leurs toges. Longs et souples, ce qui est rare, ils se disposent en nattes ornées de pendeloques d'ivoire et de métal ou s'échafaudent en casques, en lourdes chenilles noires, imprégnées de beurre de karité^ Plus courts et crépus, il s'enferment
1. Petits coquillages blancs, qui servirent longtemps de monnaie au Sénégal et au Soudan.
2. Graisse extraite d'un arbuste, le karité; est très employée dans la cuisine indigène, sert aussi de pommade. Les karilés sont très répandus dans le haut et le moyen Niger.
MESDAMES TIUAILLELKS 25
dans (les foulards de teintes éclatantes, bizarrement noués et relevés, avec des coins, des pans, des bouts et des pointes de toutes formes et de toutes dimensions.
• Kani est une habile coiffeuse. Elle campe hardiment sur le haut de la tête d'Aitcha, en une sorte de bonnet bouffant, le carré de soie d'or. Tout autour courent les frisures des cheveux courts, tout luisants de pommade. Elle y fixe quelques pièces d'argent, y sème des boules de verre étincelantes, consolide le tout d'un lacis compliqué de fils, de longues épingles de bois durci, attache autour du cou, des poignets et des chevilles des rangées de cauris : c'est si charmant sur les peaux fines et noires ces alignements de coquillages nacrés s'irisant au soleil !
Satisfaite de son œuvre, elle fait lever Aitcha, regarde longuement son amie, dont la nudité semble celle de quelque vierge d'Afrique parée pour un barbare sacrifice, prend dans la calebasse la guinée d'une blancheur
immaculée, la jette sur les épaules, la dispose en longs plis, qui couvrent les bras, se ferment sur le cou et vont tomber à terre en une large toge llottante.
Aitcba avait laissé faire. Elle rit de se voir une chose toute blanche, informe et vague. Lentement elle enlève la toge.
Vraiment, ses épaules rondes et lisses, ses seins fermes ont bien quelques droits aux caresses du soleil et elle drape elle-même la guinée sur son corps, la croisant sur Tépaule gauche, laissant libre la droite, cachant bien à regret l'un de ses seins, découvrant à demi l'autre dont à chacun de ses mouvements la pointe apparaît et disparaît, se gonflant agacée par les frôlements de l'étofle. Ses bras sortent nus des plis harmonieux.
Elle se dandine, contente de sa trou-vaille, lorsque entre Aminata suivie des femmes qui se sont empressées autour d'elle pour Taider, l'habiller et la parer*
Sous l'immense boubou qui la couvre comme d'une vaste cloche et emprisonne dans ses plis le négrillon toujours attaché sur ses reins, « Madame Sergent » est énorme, toute gonflée de dignité. Des bijoux d'or et d'argent brillent à ses oreilles, dans ses cheveux, autour de ses poignets; des pendentifs d'ambre et de corail se mêlent à ses précieux gris-gris. Elle tient à la main le luxueux parasol de couleur éclatante.
Aminata s'arrête comme suffoquée par ce qu'elle voit. Son regard s'allume de colère ; brusquement elle ordonne :
— (( Cette tenue pour recevoir Monsieur le Gouverneur! Il faut changer cela! »
Aitcha se résigne et change. Les petits seins indiscrets, le bout d'épaule lustrée, les bras ronds s'enferment sous l'étoffe.
Maintenant le Niger s'anime pour la solennelle réception du Gouverneur.
Entrés dans l'eau jusqu'à la ceinture, les Somonos, qui exercent de père en fils les fonctions de pêcheurs comme un sacerdoce, s'essaient aux saluts dont tout à l'heure ils accueilleront le grand chef blanc. Leurs torses nus, émergeant du fleuve, marquent d'un alignement de statues le chenal que suivra le chaland. Ils semblent, dans le lointain, la personnification des robustes divinités du puissant Niger, venu à travers les sables pour en couper la désolation d'une bienfaisante ligne de vie.
Sur les bords s'agite une foule bigarrée, faite de toutes les races qu'attire Tombouctou, ce carrefour de l'Afrique occidentale.
Les grands seigneurs du pillage, Maures
et Touareg, ces derniers le visage à demi caché par le voile légendaire des nomades du désert, promènent, superbes d'arrogante gueuserie, leurs têtes de bandits ou de Christs, leurs chevelures broussailleuses, leurs loques sombres, au milieu des visages prétentieusement graves, des crânes rasés, crépus ou frisés, des cafetans et burnous emphatiquement colorés des chefs indigènes.
Ceux-ci, suivis de leurs cortèges de notables ou de captifs, n'ont besoin d'aucun protocole pour faire respecter l'importance .de leur caste ou de leur origine.
L'Ouoloff noir comme du jais, le Toucouleur de ton mat, qui s'enorgueillissent tous deux d'être de race supérieure et de sang guerrier, imposent leur solennelle fatuité. Ils se drapent, dans des étoffes de couleur blanche ou bleue, en des gestes amples qui déploient leurs boubous comme des ailes de chauves-souris géantes.
Le Peuhl pasteur va lentement de groupes
en groupes, une longue gaule de berger à la main, le visage de teinte claire indifférent, figé dans un masque immuable de sphinx égyptien.
Puis, c'est l'amas de toutes les races et castes de rang inférieur, de tous les innombrables croisements, des faces plus épaisses, des silhouettes plus grossières, des cheveux laineux, des peaux couleur de charbon, de suie, d'acajou et de cuivre.
C'est le Malinké, le Sarracolet de tempérament commerçant et industrieux, dont l'œil rusé cherche la bonne place où se glisser; le Songoy, ce dominateur d'autrefois, dont le regard vide accuse la légendaire lascivité des femmes de son sang ; le Bambara, la figure bestiale, balafrée des trois entailles de la servitude, qui s'efface aux derniers rangs dans une attitude d'humilité.
Derrière enfin, se pressent des groupes de moussos \ de celles qu'une condition