Femmes
élevée ne tient pas enfermées dans leurs cases. Leurs têtes seules se voient à distance, en un fouillis de petites boules noirâtres que bariolent les teintes éclatantes des serretêtes et les disques de blanc vif des yeux. On dirait des bandes d'oiseaux à crêtes et à huppes, venus des forêts tropicales voisines et dont le caquetage rapide et aigu crépite au-dessus de la foule.
Sur ce fond d'extravagantes couleurs flamboyant au soleil, dans ce grouillement de faces de bronze où pétillent les éclairs des yeux si mobiles, dans toute cette exubérance de vie, les Européens avec leurs visages pâles et amaigris, leurs vêtements blancs et étriqués, leur taille peu élevée, leurs gestes rares et lents, semblent les tristes représentants d'une très vieille race prête à disparaître — sortes de spectres jetés brusquement à la lumière et aveuglés par son éclat.
Soudain, une sonnerie de clairons fait
respectueusement s'écarter les indigènes et, le long de la berge, vient s'aligner un peloton de tirailleurs noirs, à la haute stature, aux mouvements souples, vêtus de vestes et de courtes culottes couleur de ciel que coupe de reflets d'or le jaune des cuivres et des passementeries.
Le beau sergent Koubi est à leur droite, rayonnant de ses galons, de ses croix, de son uniforme d'azur, de sa chéchia de feu. A ses côtés, le vieux Sambo Badié redresse sa taille cassée; ses yeux s'éveillent, brillent de fierté.
Les faces des tirailleurs sont graves, impassibles. On les sent crânes et disciplinés, mais d'une violence prompte à se déchaîner. De temps à autre, ils caressent leurs armes luisantes — les Lebels qui tuent loin et sûrement, les baïonnettes qui éventrent — du même regard qu'ont les indigènes pour les gris-gris puissants, qui donnent ou écartent la mort.
Dans la foule, maintenant attentive et presque silencieuse, l'éclat des tons violents s'éteint devant le flanaboiement des chéchias. Celles-ci sont les reines. Aussi, lorsque le grand chef blanc pose le pied sur la rive, dans le grondement des canons du fort Bonnier, c'est vers elles qu'il se dirige tout d'abord pour saluer dans leur rayonnement le svmbole même de la domination française.
A l'entrée du village, sur l'allée principale, les femmes des tirailleurs s'étaient groupées.
Devant elles se tiennent, droites sous les guérites de leurs toges, comme des soldats sous les armes, Aminata et Aitcha, celle-ci toujours insouciante et espiègle, avec des mines de petit singe enchaîné, très empêtré
de gênants vêtements; celle-là avec un air soucieux, encore plus grave que d'ordinaire, son front étroit creusé de profonds plis, comme sous l'effort de quelque travail intense du cerveau.
« Madame Sergent » marmotte des paroles qu'elle semble craindre d'oublier. Par instants, elle replace de son mouvement familier de croupe son négrillon fort mal à l'aise sous la toge. Le fracas des canons, le bruit des acclamations qui retentissent sur la rive^ la font tressaillir, elle dont les nerfs sont faits à de bien autres vacarmes. Ses yeux ne quittent pas la direction du fleuve et, lorsque le Gouverneur paraît, suivi d'un imposant cortège, elle les roule effarés, se raidissant sou- 1 dain dans une immobilité de pierre.
Arrêté devant le groupe des femmes, le grand chef blanc attend aimablement.
Rien ne sort de la gorge contractée d'Ami- ||i nata. Elle aspire de larges bouffées d'air,
MESDAiMES TARAILLEURS 35
ouvre ses lèvres épaisses, tourne de tous côtés ses yeux blancs, se balance en de lourds mouvements qui ballottent sur ses reins la tête de son négrillon, tout heureux qu'enfin
l'on se remue un peu
Le grand chef attend toujours^ quand une voix nasillarde crie aux côtés d'Aminata: (( Mesdames tirailleurs, salut à Monsieur Gouvernement ! » Et la petite Aitcha, qui vient de jeter ce bout de phrase, s'incline, comique de sérieux Sans laisser à « Monsieur Gouvernement » le temps de répondre, sans s'occuper d'Aminata restée bouche bée sur place, elle disparaît au milieu des « Hia I Hia ! » enthousiastes de ses compagnes.
Les femmes se dispersent, courent à leurs cases, en une envolée d'oiseaux piailleurs, en rapportent les instruments de tam-tam.
On saisit les tambours, troncs d'arbres évidés ou mortiers à mil grossièrement gar-
nis d'une dépouille d'animal, et l'on frappe dessus à tour de bras. On embouche les pipeaux taillés dans les roseaux des bords du Niger. On fait grincer les cordes des primitives guitares, demi-calebasses tendues de quelque peau. On se jette sur les balafos, dont les tubes de bois creux semblent sonner tous à la fois.
Aitcha accourt, sa longue toge retroussée à pleins bras. Grisée par son audace de tout à l'heure et par les acclamations, elle se promène très fière, brandissant un vieil accordéon, dont elle tire les sons les plus discordants. Des femmes rangées en demicercle poussent des cris stridents, battent furieusement de leurs mains osseuses, qui claquent comme des castagnettes.
C'est un charivari de sabbat, une assourdissante cacophonie de bruits sourds et graves, de grincements et de sifflements aigus, d'appels criards, de roucoulements prolongés.
Mesdames tirailleurs sont tout à leur affaire ! Elles s'excitent et excitent leurs négrillons à frapper, crier, soufller. L'entraînement devient tel que les tout petits eux mêmes — ceux qu'on porte attachés sur les reins — « font tam-tam » sur le dos de leurs mères.
Alors les danses commencent. « Monsieur Gouvernement » a droit à mieux qu'aux évolutions ordinaires, qu'aux figures langoureuses du foulard ou du poignard que rythment de lentes et plaintives mélopées.
On lui doit des danses violentes et les têtes sont ivres de bruit, de soleil, d'imbécile fanfaronnade! Le tam-tam redouble, les femmes hurlent, comme subitement frappées de folie hystérique.
Aitcha, dont la toge n'est plus qu'une draperie enroulée autour de la taille, se jette devant ses compagnes, la tête en arrière, son corps de petit démon secoué de brus-
ques soubresauts. Aminata, dont le négrillon se cramponne plaqué contre son dos, Kani, Zaacha, puis d'aulres et d'autres encore l'y rejoignent. Les boubous s'entr'ouvrent. Les pagnes se détachent. Mesdames tirailleurs oublient que les Blancs sont là. Elles redeviennent les primitives négresses.
Leurs figures se bestialisent. Dans leurs yeux, flambent les lueurs de la femelle en rut. Leurs mâchoires se contractent presque hideuses. Leurs dents grincent. Elles lancent des appels obscènes, se précipitent en avant comme à la rencontre de quelque mâle ardemment désiré, étendent les bras, les referment en une bestiale étreinte. Les vêtements sont à moitié tombés. Les hanches roulent, les croupes se tendent, les têtes se renversent.
Le tam-tam dont le charivari scandait d'éclats croissants les mouvements de cette effrénée bacchanale espace maintenant ses coups^ assourdit son fracas et, tout à coup,
se tait. Les femmes s'arrêtent épuisées, l'écume aux lèvres, les yeux à demi-tournés. Le silence les rend à elles-mêmes ; elles se reprennent, recroisent leurs étoffes et, redevenues conscientes, s'enfuient honteuses en dehors du cercle des spectateurs.
Un nuage de sable soulevé par ces rondes d'enfer a couvert leur fuite. «Monsieur Gouvernement », les yeux brûlant de poussière, les oreilles bourdonnant de l'épouvantable tapage, est sorti du village, suivi de son cortège toujours aussi solennel de grands chefs du pays.
Le lendemain, sur la plage des bords du fleuve, c'est la même affluence de femmes, le même bruit de discussions, de cris et de
rires Aitcha est l'héroïne du moment.
Les plus âgées, les matrones corpulentes enragent de son succès de la veille, n'appellent plus la petite mousso que « Madame vieux tirailleur. »
Mais, elle est trop heureuse « Madame vieux tirailleur » pour s'occuper de ces railleries.
Elle est venue au Niger, légère et gaie, deux grandes calebasses se balançant doucement aux extrémités de la gaule qu'elle portait sur l'épaule. Elles les a remplies de l'eau transparente, les a posées sur le sable qui les maintient inclinées et, penchée en avant, elle est tout à la tâche de s'y regarder comme en un double miroir.
L'eau lui renvoie l'image de sa tête de diablotin, de ses épaules frôles et rondes, de ses seins menus et fait scintiller dans leur sillon l'or d'une étoile à sept branches, qu'attache à son cou une longue tresse de cuir fauve.
D'an doigt elle remue l'étoile pour la faire miroiter dans l'eau immobile, la retourne, la fait danser, écarte le vieux gri-gri si fané et si terne pour qu'elle soit en bonne place, bien au centre, sans être gênée par les rondeurs de ces deux globes d'ébène.
C'est qu'elle brille d'un éclat si vif l'étoile d'or que vient de lui envoyer « Monsieur Gouvernement » ! Elle est Semblable à celles dont les feux étincellent dans la splendeur des nuits soudanaises.
La petite Aitcha réfléchit. Les Blancs sont si forts. Rien ne peut leur résister. Ils ont « des manières de tout faire » que l'on ne comprend pas. Dara Koubi, qui est savant, raconte sur eux des histoires étranges, des choses qui les montrent aussi puissants qu'Allali. Ils ont des fils de métal qui courent dans la brousse et dans l'eau, qui vont dans leurs villages, très loin, très loin, vers le Nord, et, par ces fils, ils causent tous les jours avec leurs femmes, aux corps de lait, aux cheveux de soie
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dorée. « Madame Sergent » disait même que chaque soir « ils couchaient par ces fils avec leurs épouses. » Mais, ceci, Dara Koubi ne le savait pas. Oui, ils peuvent tout, les Blancs. Ils peuvent faire tonner, pleuvoir. Ils peuvent bien prendre aussi, s'ils le veulent, les étoiles du ciel et les donner.
Et puis cette étoile, que l'on porte suspendue au cou, c'est peut-être le grand gri-gri des Blancs, qui les rend forts, riches, maîtres de tout. Et « monsieur Gouvernement » lui a fait présent d'un de ces merveilleux talismans.
Maintenant, elle est tranquille; le bonheur qui la fayait sans cesse lui viendra comme il est venu à Aminata. Et, elle rit, danse devant le miroir de ses calebasses, indifférente aux lazzis des femmes, quand levant la tête elle voit, campée face à elle, la sévère « Madame Sergent. »
Sur le boubou d'Aminata brille, parmi les
autres gris-gris, le bijou aux sept branches d'or. Le Gouverneur a fait aux deux mous- SOS le même cadeau de remerciement. Aitcha n'en est nullement jalouse : voilà les deux sœurs de jadis réunies par le même talisman, l'amitié d'autrefois peut-être retrouvée; toutes deux en seront doublement heureuses. Le gri-gri du chef blanc commence à faire des miracles. ^
« Madame Sergent » regarde immobile, le visage inerte. Elle lance à terre, avec un sifflement de dédain, un jet serré de salive qui creuse le sable comme d'une pointe d'épée. Lentement, elle descend vers le fleuve, où son boy Ahmadi nettoie les calebasses.
— « Aminata! Aminata! » crie la petite mousso et elle court à elle.
— « Aminata ! Dis I Qu'a fait Aitcha? » Qu'a fait Aitcha? Elle a pris hier la place
de « Madame Sergent ». La femme du vieux tirailleur a dit le compliment au Gouverneur. Aminata le savait, le compliment! Elle allait
parler. Aitcha n'avait pas le droit de causer poar elle ! Aitcha est une envieuse, une méchante^, une ambitieuse I
Et les femmes approuvent, discutent, se bousculent, se tirant, renversant, dans leur agitation, les calebasses alignées sur le sable. Les groupes s'éloignent de celle qui a mérité la colère de « Madame Sergent ».
Seule, Kani la bambara, reste près de la petite mousso, qui pleure et serre sur sa poitrine, comme en un geste de supplication, l'étoile aux sept branches d'or.
Six mois se sont écoulés Une troupe
chemine lentement, si petite qu'elle semble une bande de fourmis perdue dans l'immensité.
Aucun sentier, aucune piste ne sont tracés.
La petite troupe va chaque jour de point d'eau en point d'eau, de puits en puits, de mare en mare, dans un continuel vallonnement de dunes successives, tantôt en plein sable, tantôt au milieu d'arbrisseaux rabougris, sans rien qui lui permette de s'orienter.
Un lieutenant marche en tête, sa boussole à la main, contrôlant autant qu'il le peut les affirmations des guides qui sont auprès de lui. Car ils sont le mystère, les ouvriers de vie ou de mort, ces guides-sorciers qui partent de jour ou de nuit dans la direction voulue, trouvent des repères là oii il n'en existe pas et arrivent à l'eau attendue, à l'eau sans prix, souvent bourbeuse, pleine de crapauds et de bêtes immondes, mais bonne tout de môme, parce qu'elle est le salut.
Et derrière le chef blanc, suivent, aveugles et confiants, entraînés tous ensemble dans son sillon, les tirailleurs, leurs femmes, les boys, les chameaux chargés de caisses de munitions, de vivres, de pacotille d'échange ou de
peaux de bouc, grossières et solides, pleines de l'eau formant la suprême réserve.
Depuis plus de quatre mois on a quitté Tombouctou, descendu le Niger, pour s'enfoncer de là vers l'orient, dans l'aridité des sables inconnus, à la découverte de nouveaux mondes. Et la même ténacité anime toujours le chef, la même ardeur de foi et de dévouement les soldats.
On a traversé les steppes du nord de Sokoto ^ marchant groupés, les femmes et les bagages au centre pour les protéger contre les attaques des Touareg, dont les cris et les tamstams de guerre vibraient dans le lointain ; bivouaquant la nuit en carré, les feux allumés, une partie des hommes debout derrière un rideau de buissons épineux; doublant sous un soleil brûlant les étapes dangereuses; ne vivant souvent que d'une poignée de mil et d'une