A la limite nord de la Nigeria anglaise
eau rare qu'il fallait demander aux entrailles de la terre.
Le succès a répondu aux efforts. Le chef blanc sait conduire la colonne. Elle va atteindre le territoire de Zinder ^ et, bientôt, elle sera sur les bords de cette mer de féerie, de ce Tchad magique, dans les champs miraculeux de coton, de mil, de maïs qui couvrent ses rives.
La pensée du chef, jeté en enfant perdu sur ces terres nouvelles, meut cette poignée de primitifs; ils croient en lui. ils vont déguenillés, les beaux uniformes couleur de ciel ternis et râpés, les cuivres des équipements sans éclat, le noir du visage et des membres devenu d'un brun sale, les pieds calleux, durcis de corne, la poitrine dégoûtant
1. Territoire aujourd'hui français, à mi chemin environ entre le Niger et le Tchad. Le capitaine Gazemajou qui se portait en 1898 du Niger sur le Tchad, avec une poignée de tirailleurs noirs^ fut assassiné à Zinder avec son interprète.
de sueur, les « lebels » seuls en bon état, tenus prêts, tout chargés; ils vont, instruments inconscients de l'affranchissement humain.
Les tirailleurs ne sont qu'une vingtaine, mais tous de vieux routiers du Soudan, choisis pour leurs services et leurs campagnes.
Le beau sergent Dara Koubi, les caporaux Bokar et Koubali les commandent. Sambo Badié est à leurs côtés. Hâtant prié, l'ancien, tant demandé à être de la petite colonne que le sergent a imploré pour lui. On l'a emmené, malgré son âge, par égard pour son glorieux passé, et il marche, redressant sa taille, sans défaillance, solide comme un jeune.
Les femmes sont là au complet: Aminata, Aitcha, Kani, Zaacha et les autres. Elles accompagnent leurs maris à la guerre, puisent l'eau, préparent la maigre cuisine, soignent les blessés ou les malades.
Mais, où sont les frais boubous, les coiffures savantes, les peaux lustrées? Les perru-
ches ont perdu leurs crêtes et leurs huppes éclatantes. Laguinée dont elles s'enveloppent n'a plus de teinte. Les pieds, que protègent de simples semelles de cuir, fixées aux orteils par d'étroites lanières, ont usé leur couleur et leur forme à marcher, marcher toujours sur ce sol brûlant. Les visages, les corps, les étoffes, les cheveux sont comme incrustés de sable : c'est lui qui sert aux ablutions journa lières, aux nettoyages, à tout ce que l'on demandait aux eaux du bienfaisant Niger.
Seule, « Madame Sergent » peut encore faire quelque toilette. Son bo}^ la suit portant dans une calebasse des étoffes de rechange, des onguents et des huiles; elle-même se prélasse à califourchon sur un bourriquot ou hissée tout au haut d'un chameau.
Les autres n'ont pas droit à ce luxe. La petite Aitcha chemine au côté de Kani. Elle porte précieusement suspendu au cou le gri-gri du Gouverneur, l'étoile aux sept branches d'or, mais combien terne, salie, bosselée déjà ! Car,
elle ne veut pas se séparer du talisman magique. Elle ne le quitte pas^, comme Aminata qui l'a placé sur un lit de coton sauvage, au milieu des boubous de sa calebasse. Et, le diablotin, que la poussière costume en une sorte de nonnette vêtue de bure, reste toujours gai, alerte, toujours dispos pour le service du vieux tirailleur.
Le cœur simple d'Aitcha s'émeut aux spectacles de la route. Des esclaves, hommes et femmes, se sont échappés des campements de nomades dont les tentes piquent l'horizon de points sombres. Ils sont accourus vers la colonne, vers la liberté que la protection des Blancs donne aux captifs maltraités, et on n'a pu les accueillir. La troupe de tirailleurs, est trop faible, trop isolée; la région trop dangereuse^, inconnue, parcourue par de fortes bandes de Touareg ennemis ; il faut passer vite, en évitant tout prétexte de combat, si l'on veut arriver au but. Et les misérables ont
dû s'en retourner, abandonnés aux cruels châtiments qui attendent les fugitifs, à la bastonnade, aux fers, aux supplices d'épouvante et d'horreur qu'Aitcha a vu infliger autrefois.
Unejoie anime maintenant la petite colonne.
Demain on arrivera à Tessaoua^ On pourra s'y refaire, s'y approvisionner, retrouver l'odeur du mouton grillé aux grands feux de bois. Ce soir, on campe en vue d'un village dont les cases pointues frangent le bleu rosé du ciel.
Les tirailleurs, les femmes ont salué d'acclamations l'apparition lointaine des paillotes, oasis d'Allah après tant et tant de morne solitude. Le bivouac est installé à l'abri d'une dune.
En avant et à courte distance du village, au pied d'un petit monticule, hérissé de cotonniers, d'aloès et de mimosas, une étroite