A Touest de Zinder
nappe de hautes cultures marque remplacements des mares qu'ont sigaalées les guides. Dans la verdure apparaissent et disparaissent des indigènes, pucerons noirs sautant par bonds de place en place.
Le lieutenant a envoyé au chef un courrier, porteur de cadeaux, pour l'assurer de ses intentions pacifiques et demander le libre passage. Sur la réponse favorable qu'il en reçoit, il décide, comme d'habitude, d'aller lui-môme le saluer ; l'interprète et deux boys sans armes l'accompagneront.
Dara Koubi a pris le commandement du camp. La nuit s'est passée calme; mais, au point du jour, ni le lieutenant, ni son interprète ne sont rentrés. Le sergent s'apprête à envoyer un courrier au village, lorsqu'accourt haletant l'un des deux domestiques partis la veille avec l'officier : « Le lieutenant et l'interprète ont été massacrés, les deux boys mis à la barre. Lui, a pu s'échapper par ruse, promettant qu'il reviendrait avec sa
femme et ses armes et donnerait son fusil à celui qui lui enlèverait ses fers. » Et il ajoute des détails avec une volubilité que rien n'arrête plus, regardant par instants en arrière, épouvanté à la pensée qu'on aurait pu le poursuivre.
Les tirailleurs se sont groupés autour de lui; ils écoutent, le visage inquiet. Les femmes se pressent effarées. Le chef blanc n'est plus là ; tout est perdu; elles seront réduites en captivité. On est si loin de tout secours et entouré de tant d'ennemis ! Rien qu'au village, dont maintenant les cases semblent innombrables, il y a certainement des milliers et des milliers de guerriers ! Et on parle, on se querelle presque. Les cerveaux s'échauffent. Les imaginations surexcitées ne se contentent pas des plus incroyables exagérations.
Dans ce brouhaha de panique, le sergent reste calme. Son parti est vite pris. Le lieu-
tenant est mort. Son devoir à lui est de le venger et de se faire rendre son corps.
D'un mot il impose silence autour de lui, fait prendre les armes, rassembler les femmes et les animaux de bât, puis donne l'ordre de se porter aux mares voisines de l'enceinte du village.
Le monticule qui les domine est rapidement occupé par les tirailleurs ; les femmes et les bagages sont groupés en arrière sous la garde de boys armés. Dara Koubi et ses hommes fusilleront les indigènes qai viendront à l'eau; ils assoifferont le village ou obtiendront satisfaction. Les tirailleurs se sont vite repris et le sergent sait qu'il peut compter sur eux.
Un courrier va sommer le chef indigène : « Le corps du lieutenant, la punition des coupables, ou le village mourra de soif. » Il ne rapporte que ces mots : « Les guerriers répondront. »
Et, bientôt, se jettent vers le monticule des
groupes de cavaliers qui s'élancent à plein galop, couverts d'un immense bouclier en peau de bœuf tannée. Des bandes à pied d'autres indigènes les suivent à courte distance. On voit briller au soleil les canons de quelques fasils, les fers barbelés des javelines, les cuivres des arcs énormes et des carquois, où sont fichées les flèches empoisonnées. On entend les cris de guerre, les tams-tams d'alarme, qui résonnent lugubrement.
Les (( lebels » des tirailleurs découpent des tranches sanglantes dans ces paquets de corps humains qui roulent serrés, se disjoignent, s'enfuient jusqu'à l'enceinte du village, en ressorlent bientôt, gagnant cette fois les flancs.
Des cavaliers débouchent sur les derrières, sont reçus par les fusils des boys, glissent à toute allure le long du monticule, jettent au passage leurs coups de feu, leurs javelines et leurs lances. Des hommes rampent dans le sable, se faufilent de dunes en dunes, déco-
chant à bonne portée leurs flèches empoisonnées. Les « lebels » sauvent encore une fois la petite troupe.
Le caporal Bokar, le vieux Sambo Badié, trois autres encore gisent déjà à terre.
Aitcha était étendue à plat ventre au sommet du monticule, les coudes enfoncés dans le sable. Elle jouissait du combat qui plaisait à ses instincts comme une vision de fête. Prise par une sorte respect de la force, elle admirait Badié; elle oubliait l'âge de son mari, à le voir si calme, si puissant avec son « lebel », s'exposant plein de mépris pour ces sauvages et leurs armes d'enfants, quand subitement elle l'aperçut qui tournait sur luimême, s'abattait d'un coup, cherchait à se relever.
Une flèche, lancée à petite distance venait de traverser le bras droit de Badié ; la violence du choc l'avait renversé.
D'un bond la petite mousso est auprès de
lui. Elle retend sur la pente de sable, soulève le bras inerte, cherche à en arracher le fer, qui va porter dans le sang le poison meurtrier du strophantus. Le vieux tirailleur, se raidissant contre la douleur, s'asseoit, fait effort sur la llèche qui résiste; les barbes qui en hérissent la pointe la maintienent encastrée dans les chairs. D'une pesée, avec Aitcha, il en brise le haut, fait de bois durci. 11 ouvre la blessure, dégage les griffes de l'arme, parvient enfin à l'extraire, frangée de lambeaux sanguinolents.
Exténué, Sambo Badié s'est laissé retomber.
Accroupie près de lui, Aitcha entoure le bras, au-dessus de la plaie béante, de longues bandes de guinée vigoureusement serrées.
Elle dispose les pansements que lui apporte un bov.
Peut-elle faire plus, la petite mousso? Elle cherche... et, tout à coup, regarde l'étoile d'or aux sept branches qui pend à son cou. Elle
la détache vivement et la place délicateineut sur la poitrine de son mari, qui semble dormir. Le gri-gri du Blanc guérira le tirailleur; il leur apportera le bonheur à tous deux.
La nuit est venue; les indigènes se sont enfermés dans le village.
Aitcha veille Badié. Le gri-gri est puissant : le poison de la flèche n'a pas tué le maître ; elle le croit sauvé. Au lever du jour, le vieux brave veut aller réprendre son rang au milieu de ses camarades.
Mais, il peut à peine se soulever ; tout le côté droit de son corps, le côté blessé, est comme engourdi, inerte, refuse a'obéir à sa volonté; puis, peu à peu, les jambes, le tronc, le bras encore valide se prennent. Badié reste étendu sur le sol, comme crucifié, les yeux brillants de toute la vie qui s'y est réfugiée.
Près de lui, Aitcha garde la même pose accroupie. Elle reste immobile, frappée par le mystère de cette mort lente. Son regard
se fixe sur l'étoile d'or, dont elle attend tout et 15adié ne remue toujours pasi
Le soleil est haut dans le ciel. Les assauts contre le monticule ont repris et cessé. Ni l'éclat de la lumière, ni le fracas des attaques, ni le poids du silence ne la tirent de son attitude d'hypnose. Et le poison, que la flèche ne portait pas assez frais pour tuer d'un coup, s'attaque maintenant au cerveau, voile les yeux, contracte les mâchoires, crispe les memhres, raidit pour toujours le vieux tirailleur.
Vers la fin du jour, les indigènes, saisis d'etïroi devant le nombre de leurs morts, déposent, à mi-chemin entre le village et les mares, les corps sanglants du lieutenant et de l'interprète. Quatre tirailleurs les transportent au monticule, où s'alignent déjà cote à côte les cadavres de six d'entre eux.
Koubi fait placer les morts sur des chameaux, charge les blessés sur des lits de branchages que porteront les boys et, à la nuit,
la petite troupe reprend la direction du couchant.
Elle s'arrête quelques heures après dans un site désert où le sable est coupé de roches abruptes. Une longue tranchée est creusée; les huit corps y sont descendus. Le lieutenant repose au milieu de sa garde de héros.
Ecrasées sur les bords de la fosse, les femmes poussent de lugubres ululements, auxquels répondent, dans le lointain du steppe, des appels d'hyènes atfarnées. Aitcha seule se tait, comme anéantie. Elle ne quitte pas des yeux le corps de Sambo Badié, couché à la droite du chef blanc.
Déjà le sable et les rocailles que jettent les tirailleurs ensevelissent à demi son mari, quand elle se dresse et montre sur la vareuse toute maculée de sang l'étoile d'or qu'elle y a laissée et qui s'allume sous les rayons lunaires.
Le vieux tirailleur est mort; le paradis
d'Allah est ouvert aux braves. Le gri-gri aux sept branches d'or est son unique bien, son unique protecteur, à elle, la Veuve, plus seule maintenant que lorsqu'elle était captive. Son Sambo le sait; il ne voudrait
pas garder l'étoile d'espérance On la
rend à la petite mousso et vite — car il faut se hâter, s'éloigner au plus tôt — on comble la tranchée, on entasse sur les corps les blocs de rocher qui les défendront contre toute profanation et l'on se remet en marche vers le Niger.
Oh, la dure et longue route que celle de ce retour, avec la crainte perpétuelle des attaques, l'encombrement des blessés, l'obsession des camarades et du chef laissés
dans le sable, si loin derrière soi, en pays perdu!
Les premiers jours, Aitcha suit, sans parler, ce groupe d'hommes et de femmes qui est pour elle toute la terre. Où ira-t-elle, quand ils se seront dispersés, une fois rentrés au Soudan? Son Sambo n'est plus là pour la rudoyer et la protéger. Elle n'est plus « Madame tirailleur », ni « Madame jeune », ni « Madame vieux »; elle n'est plus rien, rien. Elle n'aura plus dans le camp, près de Tombouctou, la case aussi aimée que si elle était le village où elle est née.
Oh! cette étoile d'ori ce gri-gri du Gouverneur! il a donc menti, menti! Il devait lui donner le bonheur ! C'est encore quelque « manière de Blanc », qui ne peut servir aux pauvres Noirs.
Des envies la prennent de le briser, de l'enfouir dans le sable. Mais une terreur
l'arrête, une résolution lui vient Elle
va vers Aminata, et, lui présentant l'étoile:
— (( Madame Sergent, dit-elle respectueusement, prends-la. Dépose-la avec la tienne sur le lit de coton sauvage, dans les étoffes de la calebasse. »
Aminata consent.
— « Merci, merci bien. Madame Sergent. » Et la petite Aitcha s'adresse des reproches : elle traitait mal, sans déférence, le précieux talisman, le salissait, le bosselait, à l'avoir toujours sur elle, comme un simple gri-gri de Noirs: il fallait faire ce que faisait la sage Aminata.
Peu à peu, elle sort comme d'un long sommeil.
•Le sergent Dara Koubi est bon. Il veille sur elle, a soin qu'elle mange son couscous, lui offre, la voyant lasse, exténuée de désespoir et de fatigue, de monter sur un chameau, lui parle de Sambo Badié, son vieux cama-
rade qu'il aimait; et, il lui répète: « ïu étais la femme d'un brave, Aitcha! » Aminata ellemême est maintenant sans dureté, sans colère dans les yeux.
La petite mousso recommence à exister.
Elle est reprise par le besoin de servir quelqu'un; elle aide le boy Ahmadi, s'empresse soumise pour satisfaire aux désirs d'Aminata, marche derrière elle comme une suivante, vit à l'abri des galons d'or de Dara Koubi.
Deux mois après, l'héroïque petite troupe atteint Say sur le Niger et;, de là, rentre à Tombouctou
Sur la vareuse du beau sergent, à côté
des deux décorations dont il s'enorgueillissait déjà, brille la médaille militaire que vient de lui remettre le commandant du Territoire.
Dara Koubi, joyeux et émU;, appelle Aminata et la petite Aitcha:
— (( Aitcha, dit-il, le vieux Sambo Hadié dort sous le sable. Il méritait la médaille. Veux-tu être ma femme comme Aminata?
Vous serez mes deux épouses. Moi et Badié nous serons contents. »
Madame « vieux tirailleur » devint ainsi très simplement la seconde « Madame Sergent. » Dix mois après, elle porte sur
ses reins un petit négrillon, bedonnant et dodu comme celui d'Aminata.
Elle est heureuse Parfois, une pensée
la rend songeuse pour un instant : l'étoile aux sept branches d'or du Gouverneur lui a apporté le bonheur depuis qu'elle a eu soin de la coucher douillettement sur le blanc duvet de coton sauvage; elle aurait pu sauver Sambo Badié, si le Gouverneur lui avait appris « la manière défaire » « Monsieur Gouvernement » avait sans doute averti Aminata, mais il ne lui avait rien
dit, à elle Peut-être ne voulait-il pas
que la petite Aitcha pût conserver un vieux
mari
Et rieuse, gaie, insouciante, elle court vers Dara Koubi, admire sa prestance, les ors de ses manches et de sa poitrine, se coule câline contre lui, espérant bien qu'il lui donnera bientôt un second négrillon, tout comme à Aminata.
MENNA LA PEUHL
A u peintre Edouard Mérite en souvenir du Soudan,
Dans le poste de Balle, entre Goumbou et Nioro S sur la lisière des steppes infinis et incultes qui s'étendent au nord du Soudan français, la jeune Menna surveillait les captives qui, de leurs lourds pilons, broyaient dans de grossiers mortiers de bois le mil destiné
1. Les postes de Nioro^ Goumbou, Sokolo, Nampala, Tombouctou, situés à la lisière nord du Soudan français, marquent en même temps la limite septentrionale des populations noires sédentaires. Plu? au nord, nomadisent les tribus Maures et Touareg.
à la préparation du couscous. Le clair soleil de janvier faisait flamber l'horizon.
Près de Menna, Maelick, magnifique Ouolofl' d'un noir d'ébène, se tenait accroupi sur les talons, à la mode du pays.
« Ma douce Menna, disait-il, ma jolie petite fleur, tu sais combien je t'aime. Le grand soleil s'éteindra avant que ne cesse mon amour, aussi immense que l'immense désert. Et toi, Menna, as-tu bien pensé à cela? Veux-tu m'aimer? »
Menna minaudait sans répondre.
(( Je te veux pour femme, continuait Maelick. Marions-nous; quittons ce pays de la soif, où l'eau reste emprisonnée sous la terre. Retournons sur le grand Niger, dans les cases de tes ancêtres, les Peubls. Rappelle-toi, Menna ! Ils y retrouvèrent leur vie d'autrefois, la douce vie des bords du Nil. Comme eux, nous serons heureux, toi tissant de jolis ouvrages de cuir, moi menant dans les riches pâturages les beaux troupeaux de bœufs et de moutons. »