‹ Ames soudanaises. Préf. de Paul AdamChapitre 20 sur 46 · Sortes de talismans ou amulettes · texte numérisé non relu

Sortes de talismans ou amulettes

La petite Peuhl ne répondait toujours pas. Elle se tourna vers les captives, dont les pilons, si lourds pour leurs maigres bras, ne battaient plus que lentement le mil et les morigéna de leur indolence.

Alors Maelick, dont l'orgueil supportait mal de supplier sans être entendu, se leva vivement; d'un geste rapide, avant même que Menna eût pu deviner ses intentions, il lui jeta autour du cou l'amulette sainte, dont la vertu magique enchaînait à jamais les cœurs, et, précipitamment, il s'enfuit en dehors du poste.

Maintenant le gri-gri de cuir fauve pendait sur la poitrine de Menna songeuse, au milieu des colliers étranges d'ambre, de faux- corail, de pièces d'argent, d'anneaux de cuivre, de boules de verre de couleur; il tranchait, par sa teinte claire et immaculée, sur ce bariolage de colifichets de tons violents, et Menna n'osait le toucher et encore moins l'enlever. Une pauvre et chétive petite Peuhl peut-elle com-

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mettre cette profanation de rejeter un talisman sacré, venant du saint et puissant marabout de Nioro?

Les conteurs de sa tribu lui avaient façonné l'âme.

Ses ancêtres, elle le savait, vivaient autrefois au delà du grand désert, là-bas où le soleil se lève, sur cette terre qu'arrose le Nil béni d'Allah. Ils possédaient d'immenses troupeaux, riches en taureaux puissants, en génisses fécondes, en chèvres et en moutons aux longues laines soyeuses. Leur vie était calme, faite toute de paix, entièrement consacrée à leurs occupations de pasteurs. Mais, ils avaient osé mépriser les volontés divines et les malheurs avaient fondu sur eux.

Des femmes d'abord avaient été punies, pour avoir refusé, par caprice, des époux marqués par le Prophète; elles avaient été saisies par des génies, sortis des eaux du Nil, et nul ne les avait jamais revues»

Puis, la colère d'Allah s'était abattue sur

des groupes entiers dePeuhls, qui avaient négligé de porter à ses prêtres les habituelles olfrandes. Le Nil, lui-même, quittant brusquement son lit à la voix du Dieu mécontent, les avait engloutis, eux, leurs tentes, leurs troupeaux, leurs femmes et toutes leurs richesses.

Alors, avait commencé le long exode des tribus épouvantées, la fuite vers le couchant à travers le désert, l'enfoncement dans l'aridité des sables. Bien des fugitifs y périssaient de faim et de soif; les superbes troupeaux ne comptaient plus que quelques bêtes amaigries, et, pourtant chaque jour, au coucher et au lever du soleil, on implorait Allah en de longs et solennels salams; on lui jurait obéissance et fidélité ; on lui promettait de riches et nombreuses offrandes.

Le courroux du Dieu tout puissant se laissait enfin fléchir et les bandes affamées trouvaient devant elles un nouveau Nil, le grand Niger, aux verdoyants pâturages, fécondés comme ceux d'Egypte par de bienfaisantes

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inondations. Elles s'y arrêtaient, bénissant Mahomet et sa clémence, reprenant leurs fonctions de pasteurs, poussant certains de leurs groupes jusqu'aux côtes de l'Océan et aux limites du Sahara, observant partout, avec un zèle farouche, les lois sacrées du Prophète. Allait-elle, enfant craintive d'une race errante, frêle créature jetée dans un pays de sang et de violence, mépriser, elle aussi, les volontés du Maître du Monde et attirer, encore une fois, sur elle-même et sur tous les siens sa redoutable vengeance?

Menna rêvait, et si profondément que les captives, accablées par leur dur travail sous ce soleil de feu, pouvaient enfin se laisser gagner par la fatigue. La tête appuyée sur l'une de ses mains, elle lissait machinalement de

l'autre les tresses de ses cheveux qu'ornaient des cercles d'ivoire.

Que de pensées devaient agiter cette petite cervelle d'oiseau de la brousse, pour donner à cette menue personne, d'habitude si rieuse et si remuante, une telle attitude de profond recueillement!

Un appel la tira tout à coup de sa rêverie et les pilons des captives, attentives au réveil de la maîtresse, se remirent à battre plus vivivement les mortiers.

« Un beau foulard de soie pour la jolie mousso ^ Anissagai! ^ Menna! Anissagai ! »

C'était Paul Revin, un jeune Européen qui, arrivé à pas de loup derrière la petite Penhl^, la surprenait de ce gai bonjour en idiome du pays et lui déployait, devant les yeux, un morceau de soie rouge écarlate, coupée de longues rayures d'or.

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