‹ Ames soudanaises. Préf. de Paul AdamChapitre 21 sur 46 · Btau, magnifique · texte numérisé non relu

Btau, magnifique

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« Voilà pour rendre encore plus belle la belle Menna ! »

Et, avant que Menna éblouie eut fait un geste, il couvrait ses frôles épaules de la soie éclatante et lui tendait une petite glace, où elle pouvait admirer combien lui seyait cette rare et désirée parure.

« Merci, Mossile blanc! Menna bien contente! Menna dire bien merci. » Et une belle révérence accompagna ces paroles, une révérence à laPeuhl, avec une main sur le cœur.

Revin se méprit-il à ces démonstrations, mais il parut enchanté. Depuis si longtemps il cherchait à gagner l'amitié de Menna, sans que rien vînt le récompenser I Toujours la jolie mousso se refusait à l'écouter, fuyant en bonds de gazelle, dès qu'il essayait de lui dire quelques paroles d'amour. En vain lui avaitil offert jusqu'alors les plus brillants colliers de faux-corail, les plus riches babouches exportées de France ; elle avait accepté ces dons, mais sans un geste; aujourd'hui, elle

remerciait, la main sur le cœuri L'effet de la soie coupée d'or avait été magique; l'émerveillement de Menna tel que la gentille sauvageonne n'avait pu cacher sa joie et sa reconnaissance.

Revin se hâta de mettre l'occasion à profit :

« Alors, dis, tu es contente, Menna, et tu veux bien aimer un peu « Mossi le Blanc? »

Les yeux de la petite mousso se fermèrent à demi.

« Menna pas pouvoir, répondit-elle; malheur à Menna! Menna doit épouser Maelickl Menna captive du gri-gri ! »

Et elle indiquait d'un geste désolé l'amulette de cuir fauve, qui pendait sur sa poitrine.

Revin souriait, insistait, multipliait les arguments. Qu'étaient Maelick et son amulette? Avec lui, au contraire, Menna serait comme une petite reine, toute parée d'or, de pierreries et de soie, au milieu de ses esclaves empressées à la servir !

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Quelle jeune et jolie Soudanaise serait restée insensible à de si grisantes promesses? Et pourtant, Menna gardait son masque impénétrable, comme dominée par quelque force supérieure. Silencieusement, elle hochait la tête, en de lents mouvements qui secouaient les cercles d'ivoire des tresses de sa chevelure.

Artiste d'une ardente imagination, Paul Revin était venu dans les solitudes du Soudan chasser les grands fauves, étudier leur vie et leurs attitudes dans les libres espaces delà brousse.

Aucun obstacle ne l'arrêtait lorsqu'il s'agissait de courir sur les traces d'un lion ou d'une panthère. Il partait avec quelques Noirs, disparaissait pendant plusieurs jours, sans que l'on sût exactement ce qu'il était devenu,

et revenait triomphalement, chargé de quelque dépouille d'animal.

Nous étions au poste de Balle une poignée d'officiers ; et, toujours nous redoutions que le tempérament aventureux de Revin n'attirât sur lui une catastrophe. En vain, lui prodiguions-nous les recommandations! En vain, Tadjurions-nous de nous avertir de ses départs, afin que nous lui fournissions une escorte de sûreté ! Il n'en continuait pas moins à courir à travers les peuplades à demi-soumises avec autant d'insouciance que s'il se fût trouvé dans les plaines delaBeauce, et il n'aurait certes pas montré plus de prudence ou d'hésitation pour pénétrer au milieu des Maures ou des Touareg, dont notre poste limitait au sud les terrains de parcours.

Heureusement, Revin était aussi bon que témérairement brave.

D'abord facile avec les Noirs, sachant leur parler, entouré parmi eux dé ce respect qui va partout au courage, il en était adoré et, le

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soir dans les palabres, on parlait autant de ses exploits que de ceux du sultan Ahmadou^

On racontait le cortège triomphal que lui avaient fait les indigènes d'Youri, lorsqu'il avait réussi a les délivrer de la panthère qui enlevait audacieusementles moutons de leurs troupeaux. On se redisait les tams-tams battus en son honneur par les habitants de Khassambara, lorsqu'il avait tué d'une balle de son « express » le lion sacrilège qui n'avait pas craint de se jeter, à la nuit tombante, sur un jeune Toucouleur, priant au seuil de la mosquée.

Revin était devenu pour les indigènes enthousiasmés une sorte de héros que protégait Allah et auquel nul ne pouvait toucher. C'était là pour notre vaillant ami la meilleure et la plus sûre des sauvegardes.

1. Le Sultan noir Ahmadou avsit comme capitale Nioro qui lui fut enlevée en 1891 par le colonel Archinard.

Néanmoins, nous n'étions pas sans inquiétude, maintenant que nous le voyions aussi assidu auprès de Menna. Cette jeune Peuhl l'avait entièrement captivé par ce mélange d'espièglerie et de gravité que lui donnaient son masque d'énigme et l'enfantine vivacité de sa nature. C'était du reste une personne intéressante, très coquette, très soignée et tout à fait de race. On ne pouvait l'aborder sans être aussitôt charmé par son babil « petit nègre » et par ses airs de petite grande dame méconnue.

Revin ne parlait de rien moins que de l'épouser, suivant les rites et les usages soudanais. Il la comblait de menus présents, trop tentants pour qu'elle pût penser à les refuser. C'était plaisir si agréable de pouvoir aller se promener dans les grandes allées, qui avoisinaient le poste, avec quelque mousso amie et d'étonner les indigènes par le luxe de boubous de couleurs éclatantes! On prenait alors des mines précieuses et maniérées

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de chatte qui s'accordaient d'ailleurs à ravir avec ces costumes bariolés.

Innocentes minauderies, qui amusaient fort Revin, mais surexcitaient Maelick! Celui-ci était de trop pur sang Ouololï pour que sa confiance en soi-même et dans le gri-gri sacré pût être sérieusement ébranlée ; sa fatuité et son fanatisme musulman ne le permettaient pas.

Mais, comment supporter que sa « chère petite fleur » eût d'autres regards que pour lui ? Comment supporter auprès d'elle l'odieuse présence d'un Blanc, d'un infidèle, d'un ennemi, combattu par tous les siens dans le Cayor, sur le Haut-Sénégal, sur le Niger, et dont le joug pesait si lourdement à son orgueil? N'était-il pas, lui, Maelick, de la race supérieure, de la race guerrière qui toujours avait commandé? Quelqu'un avait-il jamais été assez osé pour lever les yeux sur les femmes de ses ancêtres? Elles étaient leur bien ; Menna devait être comme elles ; lui et le saint marabout l'exigaient. 5.

Aussi, sa surveillance ne se lassait-elle pas malgré les défenses et les rebuffades. A l'intérieur ou aux environs du poste, aux bords de la mare où la petite Peuhl allait faire nettoyer ses boubous par ses captives, partout il la suivait. Toute son hérédité de ruse et de fourberie se réveillait pour le servir. Le moindre creux de marigot, le plus maigre buisson lui devenaient des postes d'observation, d'où il sortait souvent les poings fermés, les yeux sombres et haineux.

Nous sentions tout cela; nous connaissions le caractère vindicaiif de cette race présomptueuse des Ouoloffs; mais, à tous nos avertissements, Revin répondait par des éclats de franc et bon rire.

La saison sèche approchait de sa fin. Sous

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l'épouvantable chaleur du mai tropical, les rudes herbes de la brousse s'étaient desséchées; les rares arbres des steppes du Sahel * dressaient à l'horizon leurs silhouettes squelétiques, comme si quelque incendie les eût léchés de sa flamme; la nature entière gisait accablée.

Bientôt viendraient les pluies, dont les violentes tornades feraient jaillir du sol la luxuriante végétation de la saison humide et, alors, Menna devrait suivre la destinée, qu'imposait à son atavique superstition le gri-gri fatal de Maelick.

Dans l'embrasement de cette fournaise, les fauves jetaient aux alentours du poste la terreur parmi les indigènes. Chassés par le manque d'eau des régions désertiques qui touchent au Sahara, ils accouraient, plus au sud, vers les mares encore pleines qu'abandon-

1. Nom qui signifie « bordure » et sous lequel on désigne la région qui borde à la fois le nord du Soudan français et le sud du Sahara.

natent devant eux les troupeaux effrayés ; c'était au poste un afflux de plaintes, un pressant appel des Noirs aux chefs blancs « qui peuvent tout. »

Un couple délions surtout se signalait par ses exploits, à deux journées de marche au nord de Balle. Deux fois chaque jour, il venait régulièrement s'y désaltérer à une mare fort importante, dont nul n'osait plus approcher. Nous résolûmes de débarrasser la région de ces hôtes par trop audacieux.

Nous partions donc, un beau matin, par un superbe clair de lune. Paul Revin était, il va sans dire, de la fête. Maelick, armé d'un fusil « Gras », suivait mêlé à quelques chefs indigènes qu'abritaient majestueusement de larges chapeaux de paille tressée. Menna elle-même avait demandé à nous accompagner.

Montée sur un petit bourriquot du Sahel, elle trottinait toujours aussi rieuse à quelques centaines de mètres en arrière, au milieu de

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la longue file de nos boys ^ cuisiniers et porteurs. Le carré de soie écarlate, coupée de rayures d'or, couvrait ses épaules ; mais, plus bas sur sa poitrine dansait, au trot du bourriquot, le sachet de cuir fauve ; et, ainsi, se manifestaient les sentiments de crainte ou d'espérance qui se partageaient le cœur de la petite Peuhl.

Bientôt nous laissions derrière nous les derniers villages de Noirs sédentaires, avec leurs cases rondes, leurs toits coniques en paille, leurs murs de pisé. Nous pénétrions, vers le nord, chez les nomades, dans un décor de brousse calcinée que coupaient par endroits de larges plaques de sable doré ou des groupes clairsemés de baobabs aux troncs tourmentés, d'arbrisseaux et de cotonniers épineux. Plus d'autres traces de vie que, parfois^, groupées autour de flaques d'eau croupissante, des tentes brunâtres de Maures

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