‹ Ames soudanaises. Préf. de Paul AdamChapitre 22 sur 46 · Domestiques indigènes · texte numérisé non relu

Domestiques indigènes

déguenillés ou, encore, le lent défilé d'une caravane de chameaux chargés de barres de sel.

Aussi, quand, le matin du deuxième jour, nous atteignîmes la grande mare d'où la terreur des lions avait chassé campements et troupeaux, ce nous fut un émerveillement de retrouver sur ses bords les vestiges d'une végétation encore verte, tranchant sur la monotone étendue de la brousse.

Une pente douce, qui menait à l'eau, portait moulées dans le sable les empreintes récentes de lions de grande taille. En face et à bonne portée, un ressaut de terrain, bordé d'arbrisseaux et surplombant la mare, nous offrirait le meilleur et le plus naturel des affûts; il suffisait de nous y entourer de quelques branchages; les Européens y seraient en parfaite place. Quant aux indigènes, il fut décidé qu'ils s'installeraient à une centaine de mètres en arrière et sur les flancs, pour fusiller les fauves qui tenteraient de s'échapper par les côtés.

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Dès cinq heures du soir, toutes nos dispositions une fois prises, nous nous portions à nos postes. Revin tenait la droite de la ligne. Menna était venue s'accroupir à ses pieds.

Maelick avait vainement tenté de l'entraîner auprès de lui; elle s'était obstinée à rester à la place qu'elle s'était choisie. Craignait-elle que Revin ne courût, face aux lions, quelque danger et voulait-elle alors partager le péril ou bien sa petite personne se trouvait-elle flattée d'afficher cette faveur du premier rang, que lui valait, dans une circonstance aussi solennelle, l'affection du héros de tant de chasses ? Sa figure sérieuse, comme celle d'une enfant sage, qui s'attend à quelque chose de grave, avait repris son immobilité de sphinx et, vraiment, Maelick perdait sa peine à prier. L'heure avançait du reste et, bon gré, mal gré, il dut, sur notre ordre, rejoindre son poste et s'y tenir tranquille.

A l'horizon, le soleil descend en un globe monstrueux d'un rouge de creuset en fusion ; derrière lui, l'azur du ciel se teinte d'or et de vert pâle. Après l'effroyable chaleur du jour, la lente disparition de l'astre meurtrier apporte une douce sensation de détente et de calme; de la mare qui est à nos pieds, monte une légère brise qui nous caresse de sa fraîcheur.

Soigneusement dissimulés, attentifs au moindre bruit, les armes prêtes à nos côtés, nous fouillons la brousse de nos jumelles. Soudain, Revin fait un geste et nous montre un point dans le lointain du steppe immense.

Notre attention est extrême. Dans le profond silence de cette fin du jour, dans l'immobilité de cette nature demi-morte, seuls tressaillent sur les bords de la mare quelques crapauds rappelés à la surface par la tombée du soir^ Alors, peu à peu se précisent les silhouettes de deux magnifiques lions, qui s'avancent fièrement, sans se hâter, comme

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en un domaine dont ils sont les maîtres incontestés.

Nous épaulons lentement et sans bruit, impressionnés par la majestueuse démarche des superbes bêtes ; le doigt sur la gâchette, nous les tenons au bout de nos armes, et, lorsqu'elles atteignent la mare, les coups de feu de nos quatre « express » éclatent presque simultanément. Au même instant retentit derrière nous une cinquième détonation et, à nos côtés, un long cri humain, cri de douleur et d'angoisse, répond aux rugissements des lions, qui bondissent sanglants sur les bords de la mare.

Qui a jeté cette clameur de mort? Nous regardons anxieux et nous précipitons pleins d'épouvante vers Revin, qui râle à terre, les lèvres teintes d'une écume sanguinolente. Menna, allongée près de lui, pousse de longs uiulements plaintifs et essuie avec son foulard de soie écarlate la bouche de notre pauvre ami.

La mort, en s'abattant soudaine, a ouvert le cœur de la petite Peuhl. Dans son âme obscure, l'amour triomphe de la superstition; il éclate en d'enfantins et douloureux gémissements: « Pas mourir, Mossi le blanc l Mossi le blanc! Menna pas vouloir ! Menna t'aimer toujours et beaucoup î » Elle court hagarde aux touffes de verdure les plus proches, les arrache et les rejette, n'y trouvant pas les herbes sacrées dont les sorciers guérissaient autrefois les guerriers de sa tribu. Ses clameurs sont coupées par les formidables hoquets des fauves qui expirent. « Mossi le blanc ! Mossi le blanc! » et elle s'abat sur le corps de Revin.

Celui-ci la regarde de ses yeux qui paraissent déjà ne plus la reconiîaître. Une convulsion le secoue; un flot de sang noir lui jaillit des lèvres ; il se soulève à demi et retombe inerte et roidi à côté de sa chère petite amie.

Alors, d'un brusque mouvement, la sauvageonne se dresse ; du doigt elle indique dans le lointain de la brousse un nuage de poussière

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à peine perceptible dansle demi-jour; les yeux en feu, le visage et les mains maculés de sang, elle nous jette ce cri: « Maelick ! Maelick ! » et disparaît, en une course folle, au milieu des buissons épineux.

Son instinct l'a brutalement lancée à la poursuite — vaine, hélas ! — du meurtrier.

Maintenant, au court crépuscule des climats tropicaux a succédé une nuit douce, argentée par le clair de lune. Un calme profond nous enveloppe. Sous la clarté des étoiles qui s'allument, le ciel a pris une pureté de rêve. Allah seul peut voir et entendre la galopade du criminel dans l'immensité du steppe.

Revin, dont nous avons pieusement clos les yeux, repose sur un brancard fait hâtivement de lances et de branchages. De l'autre côté delà mare, majestueusement étendus sur leur lit de sable, les deux lions superbes semblent comme parés d'or et de pourpre pour de royales funérailles.

Les crapauds, que le bruit avait rejetés au fond de l'eau, viennent reprendre dans les joncs leurs chansons à la lune.

Quand, après une marche hâtive, nous rentrâmes au poste de Balle, y ramenant le corps de notre malheureux ami, Menna nous y avait déjà précédés.

Elle y était arrivée, les pieds ensanglantés, ses coquets boubous déchirés par les ronces de la brousse, exténuée de faim et de fatigue, titubante, à bout de souffle. Elle avait rôdé dans le poste, comme un animal traqué, tournant sur place sans savoir où porter ses pas, poussant de rauques et longs gémissements, arrachant et brisant à terre les cercles d'ivoire de sa chevelure; puis, tout à coup, elle s'était jetée vers la case de Revin, où elle s'était enfermée.

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