‹ Ames soudanaises. Préf. de Paul AdamChapitre 24 sur 46 · Village situé au Sud-Ouest de Nioro · texte numérisé non relu

Village situé au Sud-Ouest de Nioro

dans des teintes de jaune éteint, de blanc d'opale, d'argent légèrement bruni; tout y dort; tout y est solitude et silence. Le village paraît un séjour élyséen, dont les fragiles édifices seraient peuplés de formes légères.

Vers l'est, cependant, un homme traverse le cimetière, où des pierres grossières, ramassées au creux du marigot voisin, marquent les places des tombes. Son passage dérange à peine quelques hyènes fureteuses, occupées à creuser le sable et à tirer les derniers cadavres de leurs linceuls de paille tressée.

Lui-même va sans se préoccuper de leur présence. La blancheur de son boubou, aux larges manches éployées, en fait, dans ce décor, une apparition de songe. Sa tête, cabochon de jais dont les facettes scintillent sous la lumière, émerge de toutes ces pâleurs.

Sa marche est souple et rapide, à peine

perceptible sur le sol feutré. Son ombre le précède gigantesque; se dressant le long des murs en pisé, trop bas pour la contenir, elle se recourbe pour s'allonger sur les terrasses et plonge de la tête dans l'intérieur des cours, où reposent -ici les troupeaux, là les esclaves, ici les femmes, là les hommes libres.

En longeant un vaste enclos qui enferme de multiples cours, a-t-elle cette ombre curieuse découvert ce qu'elle cherchait ? L'homme s'arrête; il avise, à l'écart, un vaste repli de sable, où se voit encore l'empreinte de corps allongés. Il s'y étend, prend sous son boubou une guitare à trois cordes et, les regards perdus dans la blancheur du ciel, il module à mi-voix une lente chanson :

« Fleur de ma vie! Lumière de mes yeuxl Le griot * Ghanem accourt vers toi ! Fine

1. Au Soudan, le griot remplit le rôle de conseiller, de héraut, de bouffon et, souvent, il est en même temps forgeron, c'est-à-dire confectionne des armes, des bijoux... etc.

AxMES SOUDANAISES

gazelle I Fruit de mon cœur! Le griot Ghanem t'attend dans la douceur de la nuit! Le griot est indigne de toi, mais l'amour a allumé des tisons dans son cœur I Fleur de ma vie ! Lumière de mes yeux ! »

La voix légère, les sons de la guitare à peine pincée, se propagent dans le silence comme un doux et discret appel et, bientôt, d'un angle du vaste enclos, sort, comme pour y répondre, une forme de grâce enfantine. Une course rapide, et la voilà palpitante, sur le lit de sable tiède, et se serrant déjà contre le griot chanteur.

(( J'ai pu m'échapper, Ghanem! Me voici 1 la vieille captive Fanima a cette fois encore aidé ma faite. Le maître puissant Yacoub a appelé Zokeida et s'est couché avec elle sur les nattes de cuir. Je suis à toi, Ghanem, pen* dant que le maître dort. Je suis à toi et j'ai peuri »

Elle se blottit tremblante contre Ghanem, dans le refuge de ses bras : « J'ai peur ;

Zokeida me hait. Ce soir, ses yeux brillaient de lueurs mauvaises. Elle me jalouse d'avoir été choisie comme seconde épouse par le maître et je crains sa colère ; car, j'ai trahi mon serment. »

Ghanem la tient de plus près enlacée.

Il ouvre le pagne de cotonnade blanche, qui s'enroule sur les reins de Nantéma et il regarde longuement la nudité de l'adolescente qui s'étend sur le lit de sable.

Allongée, muette, la jeune Songoy se prête complaisamment à cette contemplation. En elle se réjouissent tout l'atavisme de sa race, toute l'hérédité de ces courtisanes de Tombouctou et des confins du désert, dont l'enivrante corruption attirait et retenait les riches caravaniers, venus du Maroc^ d'Alger ou de Tripoli.

L'antique puissance des Songoy a sombré; mais leurs femmes dominent encore par la volupté. De génération en génération, les

taches d'amour ont affiné leurs traits, modelé leurs formes, avivé leur sang.

Nantéma leur doit ses attitudes abandonnées, ses poses provocantes, le soin de son corps, toute cette science innée qui la rend désirable. Sous la douce clarté qui la baigne et atténue les tons trop violents de sa peau, elle sourit de se sentir caressée par un ardent désir. Elle s'étire nonchalamment, les bras repliés sous sa tête aux cheveux frisés, dont les nombreuses et courtes boucles luisent d'éclats d'acier bleui. Le nez mince, à l'arête vive, coupe d'une raie de lumière le visage de cuivre bruni. Les lèvres trop épaisses se perdent dans l'éclat des dents, qui rayonnent phosphorescentes.

Ghanem est à demi penché sur le corps jeune et délicat, tout enveloppé d'une lourde senteur de musc ; il se grise de cette vue et de ce parfum. Griot, il est quelque peu poète; il sent se presser dans sa mémoire les contes, les naïves légendes de la tradition et chanter

en lui les mots magiques qui célèbrent la beauté. Griot, il est aussi forgeron; il est de ceux qui savent créer et façonner avec de primitifs outils ces ébauches de joyaux, bagues, colliers et bracelets, dont se pare la femme noire. Il est tout l'art et toute la poésie de ce commencement de monde.

11 suit les lignes harmonieuses du corps couché devant lui. Le cou menu est cravaté de verroteries qui, sous les blancheurs lunaires, paraissent de miel figé. Les seins, plantés haut, se bombent en deux grenades jumelles ponctuées aux sommets de grains d'ambre noir. Les hanches, encore frêles, s'entourent d'une rangée de larges boules d'ivoire qui descendent jusqu'aux jambes, s'enroulent autour des cuisses fragiles, cerclent de lumière le ventre lisse et brillant. Les rayons des astres s'y arrêtent, comme attirés, puis courent plus bas, danser sur les bracelets des chevilles et dans les miroirs nacrés des ongles soigneusement polis.

11 regarde..., mais le rut monte en lui, bestial, et éteint les lueurs de son âme. Brusquement, il saisit d'une brutale étreinte le corps si délicat... Dix mains l'appréhendent et le rejettent sur le sable... Yacoub, le maître, est là avec ses esclaves: averti, il a surpris les criminels et, maintenant, Ghanem gît étroitement garrotté. Il voit le corps aimé de Nantéma, la délicieuse poitrine, écrasés sous le poids d'un vigoureux mâle, qui meurtrit sa chère amante de liens sauvagement serrés. Elle n'est plus qu'un paquet, étouffant et râlant, qu'un esclave enlève sans le moindre effort et va jeter dans une des cases du maître. Lui-même y est violemment traîné par deux autres Noirs. La guitare, chanteuse de rendez-vous, gît brisée sur le sable.

Le pâle et clair décor de lune a disparu, emportant avec lui les visions d'amour.

Laissé à terre, dans l'obscurité du réduit où il est enfermé, Ghanem songe résigné à l'accomplissement du Destin.

Sous les feux du soleil qui monte au zénith le village a repris son intensité de vie. Sur le sable des ruelles tortueuses, sautillent des myriades d'étincelles. Les murs de pisé semblent tendre aux ardentes caresses de l'astre flamboyant leurs bases élargies, leurs flancs bossues et ventrus; de larges et profondes crevasses les barrent de raies d'ombre, où s'abritent les lézards et les caméléons. Audessus du sol, les terrasses, alignées en des teintes cuivrées, se bombent sous la chaleur comme prêtes à éclater ; l'air, en les touchant, danse, tournoie, se zèbre de zigzags étincelants, les enveloppe d'une buée éblouissante de diamants et de topazes.

Dans les ruelles, les captives passent lentement, portant, sur leurs têtes, en des gestes de Rebecca, les calebasses pleines de l'eau qu'elles ont été chercher aux puits voisins.

Sur la place, la foule des indigènes est nombreuse. Le Cadi musulman et le chef du village s'y tiennent assis sur des mortiers à mil, sous le gigantesque dioubabé *, dont le feuillage découpe à terre une draperie d'ombre et de lumière.

Ce sont deux vieillards à l'aspect vénérable, prétentieusement drapés dans leurs boubous de guinée bleue, les pieds chaussés de sandales de cuir fauve. A leur cou pendent les gris-gris sacrés; à leur ceinture est fixé l'étui (( porte-coran », fait de peau tannée aux éclatantes couleurs. Leurs visages d'Ouoloffs aux larges lèvres, au nez fort, aux yeux petits et luisants sous de lourdes paupières, portent cette empreinte de sérénité que donne la conscience de l'inéluctable fatalité. Leurs cheveux crépus sont grisonnants, leur peau crevassée de rides. La solennité naturelle et d'ordinaire patriarcale de leur attitude s'accroît de toute

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