Arbre assez répandu dans le nord du Soudan français
L\ PEINK \)\] TALION 105
la grandeur de leurs fonctions. Moitié marabouts et juges, moitié chefs, ils sont à la fois la justice divine et la toute-puissance humaine. Derrière eux, un simple enclos de terre battue, avec, à l'est, un mât grossièrement équarri, marque l'emplacement de la mosquée. En face,, s'élève, à quelques pieds au-dessus du sol, sous une rustique toiture de chaume, le clayonnage de branchages, où, pendant les heures chaudes du jour, les principaux du village viennent se reposer, palabrer et écouterles conteurs de légendes. A deux montants de cet abri ont été fixés des bois de justice, dressés en forme d'X; près de ces bois, sous des feux dont l'éclat est perdu dans l'éblouisse ment de la lumière, rougissent de longues tiges de fer.
Un cortège débouche d'une ruelle.
C'est d'abord Yacoub, le puissant maître, dont les troupeaux, les cases, les captifs et les femmes, sont les plus nombreux du vil
lOC) AMES SOUDANAISES
lage. Son teint bistré, son nez en bec d'aigle, ses yeux d'un bleu sombre, son lourd turban de toile blanche, son burnous de laine, ses bottes de cuir vert, rehaussé de glands d'or, indiquent en lui un descendant de ces Marocains, autrefois maîtres de la région de Tombouctou *; son regard perçant et cruel impose l'obéissance.
Derrière lui, s'avancent ses huit fils, drapés de blanc et de bleu, bottés de rouge et de jaune. Leurs types, visages brunis ou noirs, nez droits ou larges, lèvres épaisses ou minces, démarches aisées ou solennellement altières, disent les croisements dont ils sont issus.
Puis, viennent les femmes du maître : Namissa la Peuhl, Kani la Sarracolete, Sahiba la Malinké, Naïma la Toucouleur, Soubhiala Pourogne, précédées de la première épouse,
1. Les Marocains occupèrent Tombouctou à la fin du xvie siècle. On y trouve encore aujourd'hui de leurs descendants, connus sous le nom de : Arma ou Rouma,
Zokeida de sang Ouoloff. Leur marche est lourde, empêtrée de sandales de cuir aux talons élevés dont leurs pieds ne chaussent que l'extrémité. Sous les étoffes de violentes couleurs, dont elles sont affublées, leurs reins se cambrent, leurs hanches se balancent. Leur peau luisante a des reflets de cuivre et de bronze. A leurs poignets, à leurs cous, dans leurs cheveux crépus ou lisses, brillent les verroteries multicolores, les bijoux d'or et d'argent, œuvres des griots forgerons.
Quatre esclaves suivent, portant Nantéma et Ghanem, garrottés des mêmes liens que la nuit précédente.
Enfin, marchent, serrés au nombre de plus de cent, la foule des captifs, propriété du riche Yacoub, hommes et femmes, Bambaras, Sarracolets et Malinkés de tout âge. La vieille Fanima est à leur tête. De grossiers pagnes d'un bleu sale leur ceignent les reins; les mains et les pieds sont calleux; les bras et les jambes, d'un noir poussiéreux, comme déformés et
108 AMES SOUDArsAISES
tordus. Dans leurs faces hébétées, aux nez largement épatés, aux bouches lippues, les yeux s'entr'ouvrent inquiets; les regards craintifs se fixent tous dans la direction du maître.
Yacoub s'asseoit auprès du Cadi, ses fils et ses femmes auprès de lui. Les esclaves se tassent en arrière.
Ghanem et Nantéma, débarrassés de leurs liens, sont jetés nus sur le sable, face à Yacoub. Deux esclaves les maintiennent du pied, le front contre terre, si complètement immobiles qu'ils semblent déjà des cadavres.
Pauvre Nantéma! Pauvre fine gazelle! les cordes violemment serrées ont marqué de stries sanglantes ta fine peau, que le maître, pour son plaisir, faisait soigneusement lustrer chaque jour de beurre de karité et d'huile de palme.
« Ghanem, dit le Gadi, tu appartiens à une caste méprisable. Griot, tu as osé voler l'épouse de Yacoub. Tu as osé cultiver le champ
LA PKlXl!: JJi; TALIOX 109
qui ne t'appartenait pas. Griot, tu as ensoicelé par tes chants et tes artifices. Tu as mérité la colère d'Allah ! Le saint Coran ordonne contre toi la peine du talion. »
« Toi, Nantéma, femelle impudique, tu as trahi ton serment. Le puissant Yacoub t'avait choisie parmi ses esclaves et t'avait faite sa femme. Tu as souillé dans le rut un corps qui ne t'appartenait pas. Zokeida, l'épouse fidèle et sage, a averti le maître. Yacoub te renie. Femme adultère et esclave rebelle, tu subiras la peine qui est écrite. »
Le Cadi a parlé; de robustes esclaves s'approchent des coupables.
Ghanem est porté aux bois de justice. Ses membres sont liés à leurs quatre branches ; le torse est fixé au montant central. 8ous la pression des cordes que tendent de fortes pesées de levier, ses regards, où passent des lueurs d'angoisse, vont de Yacoub, impassible et farouche, à Nantéma, qui gît toujours inerte, la face contre terre.
Maintenant les esclaves vont à elle. Deux la prennent aux poignets, deux aux chevilles et la tiennent, croix vivante, suspendue ausus du sol. Deux autres s'avancent, faisant tourner dans l'air, en de vigoureux moulinets, des cordes de chanvre neuves.
Alors, les premiers coups s'abattent sur les reins délicats. La peau d'un noir brillant se marque de rayures blanchâtres. Le corps fléchit vers la terre; par de violentes tractions, les esclaves le redressent. Nantéma pousse des plaintes étouffées et les cordes continuent à tournoyer et à frapper.
Dans la blancheur des premiers sillons perlent des gouttes de sang. Les yeux des bourreaux s'y fixent comme hypnotisés. Leur zèle s'en échauffe. Tantôt ils espacent les coups, tantôt ils les précipitent, tantôt ils semblent chercher la place où les porter, celle où le second coup viendra ajouter à la douleur du précédent.
Au vagissement des premières plaintes de
Nantéma ont succédé des cris stridents, des appels lamenlables qui scandent le halètement de ses bourreaux et excitent leur ardeur. Zokeida regarde avide. Yacoub et leCadi attendent immobiles, sans un tressaillement sur leur visage ridé. Et les coups se pressent plus cruels, et les esclaves, que la servitude fait plus impitoyables que leurs maîtres,, redressent le corps pliant de la victime.
Les reins ne sont plus qu'une plaie. Sur les hanches si harmonieuses coule, mêlé à des lambeaux de peau noirâtre, le sang que boit le sable. Nantéma ne gémit plus sous le fouet. Sa tête pend inerte entre ses bras étendus et suit, dans son balancement, les mouvements de son corps.
La pauvre amoureuse, à bout de forces, est évanouie.Mais, le maître a dit cinquante coups de corde, et il faut le compte exact. Nulle voix ne s'élève en faveur de la misérable. Elle n'est qu'une chose abandonnée à la brutalité sadique desbourreaux, qu'une victime expia-
112 AMES S0UJ)A.\A1SES
toire olFerte à la férocité et à l'orgueil musulmans. Et, lorsque, les derniers coups donnés, Nantéma roule lamentable sur le sable rougi, le troupeau des captifs garde le môme air hébété et craintif. Seule, parmi eux, la vieille Fanima se penche en avant, fait un pas, comme pour se porter à l'aide de sa petite amie; un regard qu'elle jette sur le maître impassible la cloue en place et elle s'arrête, les yeux rivés sur le pitoyable spectacle.
Le Cadifait un signe. Les bourreaux se retirent pour être remplacés par d'autres. Ne faut-il pas, pour que le supplice soit complet, que les tortionnaires aient toute leur vigueur et tout leur sang-froid? Les premiers sont fatigués de frapper; leurs nerfs, si longs à s'émouvoir, se sont exaspérés sur ce frêle corps d'enfant, tordu dans d'atroces douleurs. Allah ne serait pas satisfait si quelque inconscient élan de fureur erotique venait abréger sa vengeance.
Nantéma est traînée aux bois de justice, dressés à côté de ceux de son complice. Et, quand les esclaves veulent l'y placer, ses jambes sans force ploient ; elle s'écroule lourdement. Lespoignets sont enfin fixés aux branches supérieures, puis, l'une après l'autre, les chevilles sont attachées.
Les liens serrent si étroitement que de légers craquements se font entendre. Sous cette nouvelle douleur, les yeux clos s'entr'ouvrent légèrement ; un court tressaillement parcourt le corps de Nantéma. Les cordes enserrent sa poitrine, disloquant et rejetant en arrière les épaules, comprimant les seins dont une rugosité du chanvre a arraché une pointe ; la grenade s'est mûrie au soleil et laisse échapper un à un ses grains, qui lentement tombent vers la terre.
Sur un geste du maître, les femmes, épouses et captives, se sont rapprochées. Elles vont assister de plus près au dernier acte de l'ignoble torture, à celui qui doit vouer à. une
vie pire que la mort celle assez osée pour se croire la maîtresse de son corps.
C'est Zokeida, la première épouse, la délatrice honorée, l'Ouoloff orgueilleuse et cruelle qui officie. Sa haiue de femelle aura cet assouvissement, sa traîtrise cette récompense.
Les esclaves tirent des brasiers les tiges de fer rougies. Zokeida en saisit les extrémités, bandées de guinée bleue, et s'approche de la douloureuse victime. Triste Nantéma! Voilà ce que tu étais hier, sous les rayons de la lune ! Cette peau lustrée, si douce aux plaisirs de l'amour, ces pieds et ces mains soignés, aux ongles lisses et brillants, aux bijoux d'argent massif ou de filigranes d'or, étaient les tiens. Mais ton corps offrait trop de voluptés; tes seins étaient trop tentants dans leur jeune croissance, ton ventre trop rond et trop lisse. Zokeida te regarde avec des éclairs de rage dans les yeux ; elle voit ses mamelles tombant lourdement jusqu'à son ventre plissé. Elle oublie que deux fois elle a
donné des fils à Yacoub et qu'elle ne pouvait être répudiée, puisqu'elle avait enfanté. Elle te hait, par bestiale sensualité, par besoin de dominer; elle hait en toi la Songoy, aux caresses savantes qui pouvaient ensorceler le maître. Elle t'a perdue, et la voici te tenant à sa merci.
Les pointes rougiesdes tiges de fer s'approchent du visage de Nantéma, dont les paupières battent désespérément. Zokeida les applique, sans trembler, sur le front de l'adolescente; deux fois elle trace dans la peau le signe qui doit marquer la femme adultère. La chair grésille ; de larges bourrelets encadrent les sillons de feu. Des viscosités s'en échappent et se mêlent aux larmes qui, sans sanglots, coulent des yeux de la malheureuse; elles s'étalent en larges plaques sanguinolentes sur les joues encore imprégnées des onguents précieux et viennent border les lèvres, que la douleur relève et fait paraître plus épaisses.
Zokeida contemple cette laideur subite
liG
qui a transformé le visage de sa rivale. Elle s'arme de tiges nouvellement rougies et trace sur le ventre honni les mômes marques infamantes. Dans son mouvement, que troublent des frissons de spasme, elle a frôlé les seins délicats qui la tentent et l'exaspèrent; elle a regardé la pointe qui saigne ; elle a vu leur peau fine tressaillir et se contracter à l'approche du feu, et elle s'est arrêtée au ventre. Car, c'est la place ordonnée, le tabernacle de la volupté coupable, la seule âme reconnue à la femme, ce triste ventre, auquel il est commandé de concevoir dans la douleur et de donner le plaisir, sans que l'excision lui permette d'en recueillir les délices.
Le fer vengeur y a imprimé en larges boursouflures les signes d'opprobre. Que n'est-il entré plus profondément pour atteindre aux sources mêmes de la vie?
Nantéma morte serait délivrée. Vivante, elle va être jetée nue dans la brousse, sans aide, sans défense. Les marques du feu éloi-
gneront d'elle le passant, écarteront tout espoir de secours. La crainte des outrages et des coups la détournera des villages et des pistes fréquentées. Elle errera là où ne vivent que les animaux; elle se nourrira d'herbages et de racines. Son sort est écrit terrible : si elle ne peut atteindre quelque centre de fétichistes, où elle cachera sa honte, elle succombera sous la dent des grands carnassiers ou sera ramassée comme une esclave, dont nul ne pourra avoir pitié, par des Maures ou des Touaregs plus cruels et plus redoutables que les fauves eux-mêmes.
Son destin dira l'omnipotence du maître musulman, dont le Dieu, sous ce climat de folles violences, s'est fait plus sanguinaire et plus despotique.
Ghanem, qui a pu suivre dans une cruelle attente les souffrances de Nantéma, va sentir à son tour toute la farouche colère de l'Allah soudanais. C'est le moment pour
lui (le subir, dans sa plus épouvantable horreur, cette peine du talion qu'ordonnent les livres sacrés.
Dans cette société, où tout n'est que force bestiale, lutte, conflagrations, écrasement, quel inutile rebut que ce misérable griot, ce boufl'on que l'on paie en le méprisant, ce poète conteur de billevesées et célébrateur d'exploits, ce forgeron faiseur de riens charmants et créateur de fragiles bijoux! Précurseur ignoré, perdu dans d'impénétrables ténèbres, il endure le supplice qui vaut à Abèlard la pitié de dix siècles; mais, avec quelle férocité et quelle brutale sauvagerie lui est infligée cette torture! Un nœud de cordes, de . violentes tractions, un arrachement atroce et justice est rendue!
Ghanem a poussé un long cri, un rugissement de fauve, qui va se répercutant de murs en murs, de terrasses en terrasses, pour s'enfouir dans les profondeurs de la brousse. Il sent sa vie lui échapper.
Sous l'effort de l'horrible ablation, tout son corps s'est arc-bouté et tendu en avant; les bosses des muscles gonflés, la saillie des côtes, la cambrure des reins creusés le montrent contracté comme celui d'un lutteur pour une résistance suprême. Malgré l'étroitesse des liens, les pieds et les mains ont glissé. Le chanvre des cordes, la rugosité des bois en ont râpé la peau et en ont fait des moignons sanglants.
Une fontaine de sang s'échappe du ventre béant, dont la peau décollée frange les bords de la plaie profonde. Ghanem cherche à la regarder couler, la tête penchée en avant, les yeux noyés dans des vapeurs de mort. Son visage est figé dans une sorte d'hébétude et il cherche à voir, comme s'il ne s'agissait pas de lui.
Mais, un esclave est monté au sommet des bois et y attache le sanglant trophée. Ghanem redresse la tête pour regarder maintenant làhaut du même œil toujours inconscient, puis
la rabaisse, rappelé par les flics-flacs de la fontaine qui coule. *
Alors, la douleur qu'il semblait ne pas ressentir dans cette sorte d'anesthésie due à la violence de l'arrachement des fibres, le saisit, atroce, et il gémit, tantôt sourdement, tantôt en longs et stridents éclats, élevant, penchant la tête, la ballottant de droite et de gauche. Et il gémira, et il hurlera, le misérable griot, jusqu'à ce qu'il meure, sur ces mômes bois, d'épuisement, de faim, de perte de sang, pendant que sur la place, à la fin du jour, gronderont les tams-tams que guidaient sa voix et sa guitare ; pendant que se lèvera au ciel la lune, inspiratrice d'amour, et que s'accoupleront bestialement, sous sa pâle lumière, dans les cases, dans les cours des vastes enclos, les esclaves producteurs d'esclaves, les maîtres et celles qu'ils choisirent pour femmes; et que partout, dans les parcs de bétail, dans les repaires de fauves, dans les refuges de gazelles, dans les herbages de
LA PEINE Dlî TALION 121
la brousse immense, s'accomplira l'acte brutal de création^, dont ses chants voulaient affiner et multiplier les voluptés.
La lune, qui éclaire à son lever Ghanem râlant sur la place du village, éclaire aussi Nantéma gisant sanglante au creux d'un marigot desséché, voisin de l'enceinte.
Elle y a été abandonnée, presque sans vie et, peu à peu, la fraîcheur du soir la rappelle à elle. Elle se tient tristement accroupie dans cette solitude, sans pensée et sans force, trop cruellement meurtrie pour oser s'étendre sur le lit de sable, trop affreusement découragée pour songer à affronter les périls qui la guettent dans la brousse mystérieuse.
Elle restera là, résignée, y attendant la mort et, douloureusement, d'un geste d'enfant blessée, elle porte ses mains à ses reins déchique-
tés, à son front et à son ventre boursouflés que lui semblent enserrer de lourdes calottes de plomb. A peine ses doigts ont-ils effleuré les cuisantes blessures qu'elle les retire d'un mouvement brusque, pousse de faibles plaintes et reprend sa craintive immobilité.
Des touffes d'berbes desséchées, qui légèrement bruissent auprès d'elle, la jettent vivement de côté dans une attitude d'épouvante. Ses bourreaux sont-ils revenus ? De quel nouveau supplice vont-ils la torturer? Mais, elle se reprend à la voix connue qui lui parle: « Ne crains rien, chère Nantéma ! Fanima est près de toi. » Et, la vieille captive, qui a su tromper la surveillance des gardes du village, déroule son pagne de guinée, en tire une petite calebasse, quelques noix de kola • et de larges feuilles de dioubabé et de palmier qu'elle y avait soigneusement cachées.