‹ Ames soudanaises. Préf. de Paul AdamChapitre 26 sur 46 · Ce fruit a des propriétés toniques et excitantes · texte numérisé non relu

Ce fruit a des propriétés toniques et excitantes

Sur l'étoffe déployée, elle dépose Nantéma, avec des précautions d'une infinie tendresse, et, la voilà nue, vieille carcasse osseuse, usée d'années et de fatigues, sautillant sous la lune, qui se hâte vers un coude du marigot. Sa calebasse remplie d'une eau claire où se jouent les rayons d'argent, elle fait boire Nantéma, tamponne doucement les chairs meurtries, applique délicatement sur les plaies les feuilles fraîches de dioubabé, les recouvre avec celles de palmier et complète ce pansement, en déchirant dans son pagne de quoi ceindre et cacher le front, les reins et le ventre de la pauvres suppliciée. Ce qui reste de guinée sert à couvrir sonimairement sa propre nudité. Dans les plis de l'étoffe sont placées les dernières feuilles, guérisseuses des blessures, et les noix de kola, réparatrices des forces, seules ressources restant à ces deux êtres de misère.

Fanima a mis debout sa jeune amie. Elle la soutient, et toutes deux lentement se met-

tent en marche, en suivant les méandres du marigot^ dont les bords élevés les dissimulent et les protègent. Elles vont pitoyables, sous la lune qui rayonne au haut du ciel, symboles de faiblesse au milieu de ces immensités et de ces clartés.

Un instinct paraît guider la vieille captive ; elle n'erre pas à l'aventure. Elle quitte le lit du marigot, se dirige au nord vers un baobab, semblable à l'horizon à un géant aux cent bras, et atteint, vers le lever du jour, après mille arrêts, un amas de rochers abrupts- où nul ne semble avoir jamais pénétré. Elle y cherche l'endroit le pins sauvage et le plus écarté, y fait une couche de branchages et de feuilles, arrachés aux buissons voisins, renouvelle les pansements de Nantéma et la laisse s'y endormir, brisée de douleur et de fatigue.

Elle, la vieille captive, ne s'attarde pas au repos. Non loin existe un village, où peut se trouver quelque nourriture. Qu'importe si

le maître Yacoub a déjà lancé des esclaves à sa poursuite. Elle s'y dirige résolument. Elle y entre, psalmodiant des vieilles légendes d'autrefois, chantant d'une voix cassée des fragments de chœurs ou de rondes, parcourant le marché, où les vendeurs se tiennent accroupis à terre derrière leurs étalages. A tous elle tend sa calebasse, et tous lui donnent,, pris de pitié pour cette vieille que parait avoir touchée la folie; et tous accomplissent, en donnant, le devoir sacré de l'hospitalité.

Les offrandes sont faibles : ici quelques grains de maïs, de riz, de mil ou quelques boulettes de couscous tout préparé; là, un fragment de sel ou de sucre. Mais, la récolte est suffisante,, et Fanima l'emporte à l'abri caché où repose Nantéma.'Elle fait manger et boire son amie, comme une enfant sans volonté et sans conscience; et, la nuit venue, elle l'entraîne toujours vers le nord, vers le but qu'elle poursuit opiniâtrement.

Et les jours et les nuits passent; car la marche est lente et prudente. Le matin du cinquième jour enfin, Fanima pousse un cri de joie. Elle montre, dans le lointain, des toits coniques de paille, entourés de champs de culture, et, à quelque distance à l'horizon, au centre d'un important village, la flamme d'un pavillon aux trois couleurs flottant sur une agglomération de cases plus grandes que toutes celles qu'elle a vues.

Ce pavillon est celui de la France; ces toits coniques, ces champs de culture appartiennent à l'un de ces « villages de liberté » que les Blancs, protecteurs des faibles, ont fondés près de chacun de leurs postes. Dans ces phalanstères de toutes les infortunes, sont recueillis et vivent librement, comme en un asile inviolable, — car nul indigène ne peut y pénétrer sans autorisation, — toutes les victimes de la barbarie, de la superstition et du despotisme: captives et captifs maltraités, qui se sont

enfuis et que leurs maîtres ne pourront venir y rechercher; esclaves, arrachés à la traite, dont quelques bandes parviennent encore à tromper la surveillance des postes trop espacés; malheureux, accusés de sorcellerie ; misérables, jetés à la vie de la brousse.

Dans sa longue existence de captive, qui l'a menée du Bornou au Sahel, du Mossi au Sénégal, la vieille Fanima avait appris l'existence de ces refuges. Des caravaniers, venus à Youri, avaient conté qu'en se dirigeant vers le nord, on en rencontrait un, sur les bords d'un marigot, à la lisière des forêts de gommiers oii nomadisent les Maures.

Et, guidée par ses sens de primitive, elle s'était mise en marche pour y mener Nantéma et y vivre avec elle. L'atrocité des supplices, infligés à sa petite amie, avait rompu en elle les liens séculaires de la captivité; elle lui avait donné l'audace

de S'enfuir et la volonté d'atteindre son but, d'aller vers l'avenir libérateur.

Maintenant, toutes deux sont installées dans leur case, protégées contre toute représaille. La vieille captive, alerte et comme rajeunie, entoure Nantéma des soins les plus touchants

Celle-ci passe ses journées accroupie, sans mouvements. Elle regarde aller et venir autour d'elle, mais ne semble pas voir. Ses yeux restent fixes, comme attachés à quelque épouvantable spectacle. Le moindre bruit l'airole. Le pourpre des strophantus ^ et dés caroubiers, qui s'ensanglantent sous les rayons du soleil, l'emplit d'elïroi. Et, quand la lune brille, éblouissante, frangeant de brins d'argent les toitures de paille, elle se presse craintive contre sa vieille compa-

1. Arbres ou arbustes à fleurs et fruits rouges. Du strophantus, certaines tribus extraient un poison végétal, qui sert à empoisonner les flèches

gne; elle murmure, comme en dormant, des souvenirs de poèmes: « Fleur de ma vie! Lumière de mes yeux! Le griot Glia-

nem »; et, elle se jette tremblante à

terre, porte les mains à son ventre, serre les bandes d'étoffe qui cacbent aux yeux de tous son infamie, reprend plaintive la douce mélopée, pour tomber dans les bras de Fanima, qui la berce, la dorlote, l'endort et la porte sur les nattes où les cauchemars vont encore la secouer.

A Madame Paul Adam,

Une longue et douloureuse file d'esclaves serpente lentement sous l'implacable soleil à travers la brousse épineuse du Sahel K

En queue, derniers anneaux de cette chaîne de misère, cheminent péniblement deux petites captives, Soghda et Nazha, êtres de famine si amaigris et si frêles que leurs dix ans se plissent de rides de vieillesse.'

1. Nom qui signifie « bordure » et sous lequel on désigne les territoires qui bordent à la fois le nord du Soudan français et le sud du Sahara.

— « Je suis lasse, bien lasse, gémit Soglida, se tournant à demi vers sa compagne qui la suit. Je ne peux plus marcher, je ne peux plus 1 »

Nazha s'approche, réconforte son amie :

« Courage ! Me voici près de toi, malgré les ordres du chef, tu sais, celui qu'ils appellent Mahmadou. Je te soutiendrai et t'aiderai. »

Doucement, d'une voix basse, d'une voix qui est bien celle de ces corps squelétiques, les deux petites captives, qui, maintenant, vont côte à côte, se content leurs peines : le départ, il y a plus de quatre lunes, de leurs villages si loin dans le Sud ; la séparation d'avec les leurs ; les longues marches en queue de cette pitoyable file, par les pays de forêts, par les lougans immenses de maïs et de mil ; la traversée du redoutable Niger, où elles ont pensé mourir, accrochées désespérément anx calebasses que tiraient des nageurs ; la férocité de leurs maîtres d'aujourd'hui, de ces Maures aux faces de diables

dont la seule vue les fait trembler d'épouvante.

Les plaintes de Soghda continuent en litanies de souffrance et de crainte :

— <( Je n'avais jamais foulé dans les pays du Sud que l'herbe fraîche des bords des marigots ou la terre humide des grandes forêts profondes. Ici, les pierres et les épiyes me déchirent les pieds; le sable me brûle ; le soleil trop blanc m'aveugle.

— Courage ! repète Nazha. Le Dinné S le bienfaisant génie du village, ne t'abandonnera pas ! »

Et elle prend sous le bras son amie qui bute parmi les rocailles. « Regarde, lui ditelle, le soleil s'éteindra bientôt, et tu sais, on ne marche pas la nuit.

— Oui, Nazha ! Mais on repart toujours plus

L Les fétichistes sont nombreux dans les pays de forêts du sud du Soudan français. Ils croient habituellement à deux sortes de génies protecteurs : le Dinné, génie du village et le Soubara, génie du foyer,

loin. Sais-tu où nous emmènent ces diables?

— Dans un pays^ m'a dit la vieille Kanita, où les pierres sont du sel».

— Oh 1 Nazha 1 Nazha I Nous serons trop loin 1 Jamais, jamais nous ne retrouverons nos villages. Et je ne peux plus; non, je ne peux plus. »

Soghda s'arrête, chancelante. Mais, brusquement elle se redresse, comme frappée de terreur à la vue de Mahmadou, le chef, qui accourt au galop de son cheval. Vivement Nazha se jette en arrière pour reprendre sa place derrière son amie.

C'est bien un diable, ce Maure, avec ses longues étoffes de guinée sombre qui s'enflent au vent de la course, avec ses jambes nues nerveusement serrées, les pieds aux flancs de sa monture efflanquée, les gros orteils accrochés comme des doigts auxétriers.

1. Carrières de sel gemme de la Sebkha d'Idjilet de Taoudéni, situées dans le Sahara et qu'exploitent les Maures au moyen d'esclaves noirs.

Tout son orgueil de race est exaspéré de ce mépris que de vils esclaves osent avoir pour ses ordres. Une sorte de rage précipite sa course. Sa tête, aux longs cheveux broussailleux qui encadrent son visage tanné, cuit et recuit, semble, avec l'éclair des yeux tout enflammés de colère, quelque buisson ardent.

Il se jette sur les petites captives, qui se garent si vite qu'elles tombent à terre. De violents coups de longues lanières de cuir qu'il brandit du haut de son cheval, il fustige les pauvres corps émaciés que ne protège aucune étoffe, les fait relever, les pousse à leurs places de file ; il détache de sa selle deux peaux de bouc et, les ayant fait remplir de sable, les lance à la volée à Nazhaet Soghda.

Les misérables ont compris. La souffrance vieillit vite et leur extrême jeunesse a une expérience que la maturité ne donne pas aux heureux. Elles ramassent les peaux de bouc, chargent sur leurs têtes ces inutiles fardeaux

et reprennent, pensives et tristes, leur marche de calvaire.

Dans la longue file qui ondule maintenant à travers les cotonniers sauvages, nul ne s'est enquis de ce qui est advenu à ces pauvres enfants. L'excès de malheur rend égoïste, et chacun de ces misérables esclaves de traite, qui vont là demi-nus, harassés de fatigue, ne s'occupe que de son propre sort.

Se connaissent-ils, du reste? Ne parlent-ils pas, la plupart, des idiomes différents ? N'ont-ils pas été groupés, les uns dans le pays de Kong, les autres dans le Gourounsi, le Macina, le Mossi \ achetés malgré les lois, comme du bétail, aux hasards de la route, cruellement traités par ces Maures qui les emmènent vers les déserts du nord et qu'ils savent des maîtres impitoyables?

Leurs pieds sont enflés par les longues

1. Dans le Sud du Soudan français, près de la Côted'Ur et de la Côte d'Ivoire.

CAPTIFS 16i

étapes, leurs jambes déformées, leurs têtes chargées de lourds ballots. Mais il faut aller sans se plaindre, sans pouvoir même apaiser sa douleur de l'espoir d'une délivrance. Car on évite les villages, on évite les abords des postes où commandent les Blancs, libérateurs des malheureux. La route s'en trouve allongée; la marche par des sentiers non tracés en est plus meurtrissante. Mais qu'importent les souffrances de la marchandise humaine. Elle arrivera chez les nomades, qui la paieront en bestiaux, en barres de sel S en bijoux de filigranes d'or, en femmes — pourognes ou noires — expertes aux besognes d'amour.

Mahmadou va au pas de son cheval le long de la file de misère, où mâles et femelles suivent par rangs de taille.

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