‹ Ames soudanaises. Préf. de Paul AdamChapitre 29 sur 46 · Pistes allant du poste de Goumbou à celui de Sokolo · texte numérisé non relu

Pistes allant du poste de Goumbou à celui de Sokolo

de la colonne, envoya deux d'entre eux vers des groupes de bois qui se voyaient à une portée de fusil et lui-même s'y dirigea, suivi de la longue file qui, docilement, marchait dans sa trace.

Quelques instants après, les bois ayant été reconnus libres d'indiscrets, .le campement s'y installe au bord d'une mare et, d'euxmêmes, les esclaves s'empressent de se mettre au travail.

Quelques-uns vont se poster dans les branches de dioubabés ou de baobabs, fouillant du regard les larges clairières de la forêt clairsemée, étant ainsi leurs propres geôliers. D'autres dressent la tente du chef, disposent auprès d'elle les charges de kolas, de beurre de karité ou de toiles de guinée, font boire les chevaux, abattent des arbres, allument les feux où se préparera le couscous des Maures, puisent l'eau qui leur est destinée.

Tous savent qu'ils ne doivent s'occuper

d'eux-mêmes que lorsqu'ils auront satisfait maîtres et aimaux. Seuls, les petits, les enfants si fatigués que tout sentiment, même celui de la crainte, et tout besoin, même celui de la soif ou de la faim, se sont éteints en eux, se sont laissés tomber au hasard sur le sable et s'endorment profondément, d'un sommeil si lourd qu'il ne peut leur apporter la divine consolation du rêve, la sensation d'une autre vie de bonheur, qui leur eût donné l'illusion de ces deux choses si chères : la mère aimée et le village natal.

Brusquement, la nuit s'est faite. Dans le silence que troublent seulement, comme des appels lointains, les « You ! You ! » assourdis des esclaves postés en sentinelles, la voix de Mahmadou appelle tout à coup : « Soghda ! Soghda! ))

La petite, serrée contre son amie Nazha, dormait, la tête appuyée sur une racine géante de baobab. Près d'elle, le fond d'une calebasse était encore pltin de mil pilé et d'eau, mai-

gre repas auquel elle n'avait pas touché.

— « Soghda ! Soghda ! » reprend la voix.

La petite tressaille, se soulève à demi, étire longuement ses membres, dont chaque mouvement lui cause une souffrance. La voix commande, plus impatiente, éraillée déjà de colère. Nazha, debout, fait lever son amie.

« — Va, Soghda, va vite, niurmure-t-elle. Le chef est si cruel ! »

Et Soghda, sans conscience et sans volonté, fléchissant sur ses frêles jambes, butant contre des corps étendus, se dirige lentement vers la tente du maître.

Le silence retombe sur le sommeil des misérables gisant pêle-mêle aux pieds des arbres, et c'est à peine si quelques-uns s'éveillent un instant quand un long cri aigu^, cri strident d'enfant déchirée de douleur, clame à tous l'acte immonde, symbole de leur martyre commun.

A la tombée de ce même jour, à une petite demi-journée de marche au nord du campement de Malimadou, le chef du village d'Akhor \ le Malinké Bpkrani, rentrait dans sa c( concession » ^ suivi d'une dizaine de ses fils, de ceux assez âgés déjà pour l'accompagner à cheval et Taider à surveiller les lougans ^ et les troupeaux.

C'était une arrivée biblique que celle de cette caravane groupée autour du père, au milieu de cette plaine infinie, largement ondulée, dont les sables se teintaient de rose et les pointes des hautes herbes de filets d'or fauve sous les reflets du soleil descendant lentement.

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