‹ Ames soudanaises. Préf. de Paul AdamChapitre 30 sur 46 · Champs de culture · texte numérisé non relu

Champs de culture

Robuste et grand, monté sur un cheval blanc, drapé dans un péplum de même couleur, le visage grave et tranquille, Bokrani était bien .l'homme dont la silhouette s'harmonisait au calme et à la majesté de ce décor de fin de jour.

Il s'arrêta face à l'orient, s'inclina avec les siens en de longs salams, puis jetant un regard sur la plaine immense, il désigna à son fils Kary les troupeaux de bœufs à bosse, de moutons et de chèvres, dont la masse imposante s'avançait, conduite par quelques bergers Peuhls :

— « Va aux troupeaux, dit-il, et veille à leur rentrée dans les parcs. Puis, se tournant vers ses autres fils :

— Toi, Maréba, va aux lougans de coton que le commandant de Goumbou a fait planter près de la grande mare, et vois si les captifs leur ont donné l'eau nourricière. Toi, Moussa, rends-toi aux tissages ; tu me diras si les bandes de cotonnades ont leurs fils serrés et

sont fournies de couleurs. Toi, Taraouré, passe aux cases où se conservent le mil et le sel précieux ; remets aux captifs le nécessaire pour demain. Toi, Scheikou^ tu conduiras cette nuit la patrouille entre Akhor et Boudjiguiré. Rassemble tes captifs, arme les des fusils du commandant de Goumbou et veille à ce que le chef blanc soit content de toi. Rappelle-toi ses paroles : « Les fusils ne partent que pour délivrer les malheureux et punir les méchants. Allez et faites. Allah est tout-puissant. »

Suivi de ses autres fils, Bokrani entra dans le village, chemina quelques instants par les étroites et sablonneuses ruelles, dont les murs de pisé rayonnaient encore de toute la chaleur du jour, puis, mettant pied à. terre devant une porte basse, il pénétra dans sa concession, dont les cases, les cours et les parcs occupaient à eux seuls près de la moitié d'Akhor.

Il en parcourut, l'œil attentif, les différents quartiers, ceux des femmes, ceux dos captifs.

ceux des animaux, ceux des marchandises, du sel, du mil, du riz, des kolas, du coton, de la guinée, et vint enfin s'asseoir sur les jarrets au milieu d'une vaste cour centrale. Ses fils s'étaient rangés autour de lui, les petits comme les grands, tous d'une gravité presque comique chez les plus jeunes, mais qui disait le respect pour le chef de famille.

La nuit rayonnait, limpide, éclairant de lumière diffuse cette assemblée qui semblait quelque cénacle de disciples réunis autour d'un patriarche.

Peu à peu, sur les côtés de l'immense cour, à la sortie de chacun de leurs quartiers, d'autres groupes, les femmes libres, les captifs des deux sexes, s'étaient formés et accroupis en silence.

Les calebasses débordantes de mil fumant, qu'arrosait une sauce verte faite d'herbages et de beurre de karité, les Canaries ^ pleines

1. Grands vases en terre cuite, de formes se rapprochant de celles de l'amphore.

d'une eau claire puisée au puits creusé dans la profondeur des sables, étaient apportées, et le repas commençait, le même pour tous, confondant dans l'égale simplicité d'une vie toute primitive maîtres et serviteurs.

Car, chez Bokrani, ils étaient serviteurs plutôt qu'esclaves, ces «captifs de case » * qui ne pouvaient être ni vendus, ni séparés des leurs, naissaient, vieillisaient, mouraient comme d'anciens domestiques attachés à la même famille, défendus contre les excès d'autorité parles lois de la colonie, et encore si frustes d'esprit, si enfants, si incapables de se conduire eux-mêmes que la liberté semblait les effrayer, comme trop lourde de charges : « Tu me fais libre. Nourris-moi, puisque je n'ai plus de maître. »

Et la même égalité des premiers âges règle le sommeil ou les plaisirs d'amour du puis-

1. La captivité de case est la seule encore tolérée au Soudan français. La traite y est formellement interdite et sévèrement réprimée.

sant Bokrani et des déshérités qui l'entourent.

La nuit est tiède, le solde sable fin et moelleux. De simples nattes seront les lits où reposeront maîtres et captifs, sous la splendeur du ciel.

Les femmes de Bokrani, tenues par leur condition, se retirent dans leurs cases personnelles; mais bien des captives restent là, mollement étendues; des chants très lents et très doux s'élèvent de coins d'ombre.

— Célébrons tous notre village, le plus beau du Ouadagou. Chantons son chef, le vaillant Bokrani.

— Bokrani! Bokrani! répondent des voix perdues à la voix tendre et grave, une voix de paix et de nuit, qui semble psalmodier dans le lointain.

— Célébrons la beauté des grands troupeaux, l'éclat des laines tissées, le don précieux du sel. Chantons le maître, le puissant Bokrani.

— Bokrani I Bokrani !

— Célébrons la finesse des sables d'Akhor, la douceur de la nuit, le mil fumant dans les calebasses. Chantons le maître, le généreux Bokrani !

— Bokrani I Bokrani !

Dans l'air immobile, le chant s'étale en larges nappes qui flottent sur les groupes épars. Des corps s'enlacent silencieusement, laissant lentement monter en eux la volupté sainte, productrice des générations que ne décimera pas la guerre et qui pourront connaître la liberté entière...

Déjà de grises lueurs annonçant le jour ont réveillé quelques-uns des dormeurs, quand un bruit confus, encore éloigné, mais bientôt grossissant, puis un galop de cheval et des coups rapides frappés à la porte, derrière laquelle se tiennent les veilleurs, mettent debout maîtres et captifs.

Un des hommes de Scheikou pénètre dans Li grande cour et, saluant militairement,

comme pour affirmer les droits que lui donne son fusil Gras :

— « Maître, dit-il, ton fils, le vaillant Scheikou, revient. Il a surpris des cavaliers Maures se dirigeant vers les steppes des nomades et traînant derrière eux de nombreux esclaves. Il te les amène, maître. Allah est toutpuissant. »

Les grises lueurs de l'approche du jour s'éclairent rapidement de coulées d'opale et, bientôt, le ciel entier s'irradie des premiers rayons du soleil.

Bokrani a écouté, sans mot dire. Lentement, il sort, suivi de ses captifs, qui se pressent sur ses pas, curieux et presque inquiets, comme le sont des enfants à l'annonce de toute nouvelle.

Dans l'étroite ruelle qui borde la concession, s'agite toute une foule que précède Scheikou à cheval. Ses hommes, joyeux et fiers, poussent des « You, you! » de triomphe et brandissent les beaux fusils du comman-

dant de Goumbou, qui les font, pensent-ils, les égaux des Blancs.

Aux queues de quatre chevaux, Mâhmadou et ses Maures sont attachés par des cordes si étroitement serrées qu'autour des liens la chair se gonfle en d'épaisses boursouflures. Les yeux fuyants des nomades disent, en même temps que leur rage impuissante, leur haine et leur mépris pour ces multitudes noires, si faibles autrefois, avant l'arrivée du Blanc, que des villages entiers fuyaient devant quelques-uns d'entre eux, livraient leurs femmes et leurs troupeaux, laissaient entre leurs mains de nombreux captifs. Aujourd'hui, c'est lui, Mâhmadou, qui est là, désarmé, la face sinistre, les broussailles des cheveux hérissées de brindilles de bois, les genoux ensanglantés par les chutes faites la nuit derrière le cheval de ce Bambara, de cet esclave dont il lui faut suivre le bon plaisir. Et il rêve des supplices de fer et de

feu pour toutes ces brutes qu'il voit groupées derrière Bokrani et dont les acclamations, répondant aux « You, you » des hommes de Scheikou, battent son cerveau d'appels de folie.

Bientôt, la foule se grossit des habitants d'Akhor, attirés par le bruit. Dans la ruelle, maintenant tout éclatante de soleil, c'est un entassement, un tapage de cris, d'instruments de tams-tams, que l'on s'est hâté d'apporter. Et toutes les voix, tous les gestes, toutes les faces expriment la fierté, le délire de joie de cette prise, de cette revanche de siècles d'humiliations et de misères sur les oppresseurs farouches et sans pitié. « Les fusils ne partent que pour punir les méchants, a dit le commandant de Goumbou; les Blancs sont maîtres partout. Ils protègent les malheureux. » Tous ces Maures qui, autrefois, volaient, tuaient, enlevaient les femmes et les enfants dans les villages des pauvres Noirs, sont maintenant à leur merci !

Seule^, la file des captifs de traite reste inerte, comme hébétée, accroupie contre les murs, attendant résignée. Quelques-uns, ceux qui savent, cherchent des yeux l'homme au visage pâle, celui qui, leur a-t-on dit, parcourt le Soudan, veillant à ce que chacun reste auprès de sa mère, dans la case de son village ^ Et leurs yeux s'angoissent de ne pas voir ce sauveur attendu ; leur inquiétude croît d'être là, au milieu de ces foules, dont ils ne comprennent pas la langue, d'entendre battre les tams-tams de guerre, qui leur rappellent les combats et les pillages d'autrefois, ceux où les leurs ont été massacrés et euxmêmes réduits en captivité.

— « Scheikou,dit Bokrani, fais prévenir le commandant de Goumbou. Enferme les Maures dans une case solide sous la garde de tes hommes. Place leurs captifs à l'ombre

1. Le Noir a un amour profond pour sa mère et pour son^vilhige natal.

du dioubabé de la grande cour et fais-leur donner à manger et à boire. »

La file douloureuse se lève et pénètre dans la concession.

Soghda entre la dernière, soutenue par son amie Nazha. Cette nuit semble avoir épuisé ce qui lui restait de forces. Elle chancelle, lamentable, les yeux à peine ouverts, la poitrine gonflée de brusques soubresauts, qui font saillir les côtes sous la peau, comme si elles allaient briser leur mince enveloppe.

Lorsqu'elle s'arrête, la pauvre petite captive s'affale sur les genoux, les cuisses repliées touchant les talons, le buste raidi, les bras plaqués au corps, tout son squelette visible comme s'il eût été dépouillé, cassé en angles que renflent les épaisseurs des articulations.

En vain, Nazha s'empresse; en vain Bokrani lui fait laver le visage et dépose auprès d'elle une calebasse de lait frais. Soghda de meure immobile, insensible à tout ce qui l'entoure.

Et, trois longs jours, elle fut cadavre avant la mort. Ses compagnons de chaîne, dirigés sur le « village de liberté » de Goumbou, y goûteraient en paix ce que la vie pourrait leur donner loin de la case natale. Elle, s'éteignit à genou, dans sa même pose de martyre, sans qu'un dernier souffle eût plus vivement soulevé sa maigre poitrine.

A Madame Fix Masseau.

Sur son tara^ indigène, rude couche faite de branchages sommairement équarris, le lieutenant Pierre Montreuil cherche en vain à s'assoupir pendant les lourdes heures de la sieste. Ses vêtements qu'il a rejetés gisent en désordre aux quatre coins de la case, comme de gênantes inutilités. Son corps est moite, tout imprégné d'une sueur, dont les gouttes glissent, sans s'évaporer, tant est

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