Lacs Faguibine, de Télé... etc, à l'ouest de Tombouctou
s'ils eussent été éclairés par de colossaux projecteurs qu'une main puissante aurait successivement fermés.
Les hautes tiges de maïs et de mil, tout à l'heure fièrement immobiles sous le soleil, s'agitent et battent les unes contre les autres. Au loin, les grandes herbes des pâturages se creusent de larges vagues ; les eaux des inondations, devenues une mer de plomb, se raient par places de coupures sombres et de crêtes argentées. Sur le steppe vole une ténue poussière de sable.
Les appels des captifs effaroucheurs d'oiseaux disparaissent dans le bruit de la tourmente qui se lève. Les branches craquent. Les herbages ploy es font entendre de longs gémissements et emplissent l'air de frémissements. Des bandes de merles métalliques, vêtus de bleu acier, et de cardinaux, coquettement corsetés de rouge, fuient à tire d'aile vers l'ouest.
Près de Pierre Montreuil, perdu dans une
longue rêverie, la case gémit, tous ses toits et panneaux de chaume secoués par le vent. Gomme . subitement réveillé, il regarde vers l'orient.
Là, sur le fond du ciel, c'est un amoncellement de houilles, un chaos de lourds et profonds nuages enchevêtrés les uns dans les autres. L'horizon est barré d'une masse impénétrable de noir bleuté, d'oii se détachent, vers le haut, de larges nappes d'un violet sombre. Et toute cette masse de suies et de fumées entassées s'avance, monte lentement, coupant peu à peu l'immensité du paysage, supprimant les inondations du fleuve et atteignant déjà les pâturages qui les bordent.
Alors, apparaissent en avant d'elle de longues colonnes fuligineuses qui tourbillonnent, se tordent sur elles-mêmes, viennent raser le sol, creusent dans les vagues des hautes herbes des sillons qui ne se combleront plus, puis se relèvent et s'amincissent en
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cônes dont les pointes vont ficher dans le ciel.
« Dans quelques instants, la tornade, » murmure Pierre Montreuil ; et il rentre dans l'atmosphère suffocante de sa case, y reprend sa marche nerveuse, s'assied, feuillette quelques papiers, se saisit la gorge comme pour en arracher une grilFe qui l'étreindrait, regarde vaguement vers un angle obscur, hésite, puis vivement s'y dirige, pour se laisser tomber sur un tara semblable au sien.
Zahra la Pourogne, métis de Maure et de Songoy, y était étendue.
On l'eût dite assoupie; mais son regard filtrant entre ses paupières demi-closes avait attentivement suivi les mouvements du Blanc. Elle attendait, fatale comme une divinité de ce pays de feu, qu'il tombât à sa merci.
Doucement, elle le recueille auprès d'elle,
l'allonge comme elle eût fait d'un enfant, et,
le sentant vibrant au plus léger contact, elle masse doucement ses membres endoloris.
Montreuil tressaille à ces attouchements aussi légers que des frôlements d'ailes. Ses nerfs, si exaspérés qu'ils lui semblaient à nu, se calment peu à peu. Ses jambes, ses bras s'étendent délicieusement, sans ces crispations aiguës, qui tout à l'heure en tordaient les extrémités. 11 se sent dans un parfait bienêtre. Les mains courent toujours sur son corps, alertes et douces, et voici qu'une profonde langueur le pénètre.
11 fait un geste pour arrêter la Pourogne... Mais, elle n'a d'attention que pour son délicat travail. Elle masse les reins qui se cambrent sous les savantes frictions, les hanches qui se bombent, le torse qui se creuse et se gonfle dans de fortes aspirations de vie. Le Blanc, comme dominé, ne résiste plus et mollement s'abandonne.
Au dehors, la tornade gronde. La case ébran" lée par les assauts du vent paraît chanceler ;
les panneaux de la véranda battent à demi arrachés; sur la toiture, de larges bandes de paille tressée se soulèvent et retombent. Un arbre, qui s'abat tout auprès, coupe l'air de grincements sinistres.
La Pourogne reste tout à sa tache. Aussi savante que le plus savant anatomiste, elle palpe et triture le corps étendu devant elle, s'attardant maintenant sur les vertèbres du dos, dans le creux des aisselles, là où elle sait devoir provoquer cette vigueur factice, qui lui livrera le maître plus faible qu'un esclave. Elle se penche, s'allonge, s'accroupit, se ploie en de souples poses qui la rapprochent, puis l'éloignent de Montreuil. Elle lui donne le contact de sa peau douce et tiède, lui offre la tentation de ses hanches découvertes, lui effleure la moustache des pointes éveillées de ses seins; mais, ce n'est qu'un instant,... quelque inconscient mouvement de l'habile et diligente masseuse.
Maintenant, le Blanc se sent fort, d'une
force infinie qui demande à être employée. Un roulement effroyable — roulement de trains, de canons, de charges, de torrents qui dévalent — le fait se dresser à demi. La tornade a frôlé la case d'un de ses tourbillons, la frappant de graviers, de branchages arrachés. Sous cet effort, la véranda s'est ouverte, la toiture déchirée de longues fissures ; des flots d'eau s'abattent sur la terre dammée.
Dans l'angle qu'a respecté la tempête, Zahra maintient doucement Montreuil. Le demi-jour, qui maintenant pénètre, la lui montre d'une sculpturale et sensuelle beauté, (( dans la nudité d'ambre de la solide courtisane », dont rêvent les poètes arabes. Son corps si souple a toutes les rondeurs de la pleine éclosion. Ses yeux, avivés d'un cercle d'antimoine, luisent de lueurs tantôt bestiales, tantôt soumises et langoureuses; ils sont tout un appel à la volupté barbare et sans retenue. Sa peau soigneusement épilée glisse au toucher, comme une soie de la plus fine
trame. Les parfums qu'elle exhale — parfums indéfinissables de musc exacerbé par la chaleur, de sables et de pierres surchauifés, d'ambre et d'encens roussis, d'aromates sauvages — troublent, détruisent la conscience et la volonté.
Montreuil ne songe pas à lutter. Il n'existe plus. Il y a une heure, avant la tornade, il était quelque lieutenant résidant dans le poste de Nampala; il avait, quelque part, par delà les déserts et les mers, une patrie qu'il aimait et devait servir, une famille qui l'attendait anxieuse et lui reccommandait mille soins d'hygiène sous ce climat tueur d'hommes. De tout cela, il n'a aucun souvenir. Le Soudan le tient par tous ses sens et toutes ses facultés. Anémié, abattu, il appartient à la Pourogne, à cette bête superbe. Sa vie s'arrête à elle. Il n'entend ni la tornade qui bouleverse sacase, ni l'eau qui tombe en torrents. Il ne voit, ne sent, ne veut, que Zahra; il se
presse contre elle, comme frappé de folie...
Toutes les ardeurs des fièvres, toutes les brûlures du soleil, tous les poisons de l'Afrique le pénètrent à la fois. Son être entier tressaille, jusqu'en ses moelles les plus profondes, d'une volupté si aiguë qu'elle semble une délicieuse douleur.
Les violences de la tornade se sont apaisées. Une pluie fine succédant aux tourbillons et aux rafales a lavé l'atmosphère et, dans l'air limpide, le soleil brille de tout son éclat.
Seul dans sa case dévastée, aux flancs éventrés, à la toiture déchiquetée, Montreuil songe, accoudé sur les quelques planches qui lui servent de table. Ses membres sont brisés, sa tête vide ; son cœur bat en brusques sursauts.
(( C'est folie, ses faiblesses avec la Pouro-
gne, ses perpétuels recommencements de cho ses qu'il ne faut plus vouloir l »
Et, sa vie passée lui revient inconsciemment à la mémoire : l'embarquement à Bordeaux, il y a quelque quinze mois, les larmes des siens, son enthousiasme à lui, partant enfin, après mille démarches, pour le mystérieux Soudan, avec l'espoir des grandes chevauchées, des combats héroïques peut-être, ou, tout au moins, de la noble tâche civilisatrice, dont il sera un actif ouvrier. C'est une exaltation de tout son être. Les deux maigres galons de ses manches vont, là-bas, lui permettre de faire quelque chose et ce quelque chose sera du bien. Il le veut de toute la puissance de sa volonté.
Le voilà débarquant à Dakar, remontant le Sénégal, atteignant le Niger qui doucement le porte à Tombouctou.
Ah ! les beaux souvenirs ! la joyeuse route, en convois de bateaux, de chalands, de piro
gues, de chevaux ou de mulets, avec les longues files de porteurs, l'installation au soir dans quelque case de village, ou sous la tente, dans la brousse, — la brousse tant rêvée en France, tant admirée, aimée maintenant ; car elle donne la gloire.
Et la gaieté de ces migrations d'Européens où tout est mis en commun, où les popotes fonctionnent comme en famille! Et les émerveillements du chemin, la sensation de vie libre et large, par les sentiers à peine tracés, dans les forêts clairsemées, toutes peuplées des oiseaux éclatants de l'Afrique, où l'on chemine, au lever du jour, sous un ciel transparent et toujours limpide, dans une atmosphère d'idéale pureté, au milieu des baobabs centenaires, des strophantus parés de pourpre, des mimosas piqués d'or, des cotonniers dont les boules blanches duvètent le sol de flocons neigeux !
Et la navigation tout aussi captivante, sur le Séné£]fal — le Bama-Ba, fleuve des caï-
mans, qui dorment philosophiquement au soleil — , sur le Niger, le grand Nil de l'ouest, avec ses pirogues effilées, ses rives verdoyantes et fertiles, peuplées de toutes les races, ses grands centres de Bammako, Ségou, Sansanding, Mopti,où ce sont à chaque escale réceptions des résidents, des officiers ou des chefs du pays !
Le trajet a été une fête de plaisir et de lumière. Et voici Tombouctou, la cité au nom magique, où l'on entre tout ému, parlant presque bas comme en quelque lieu sacré. La fierté de pénétrer dans le fort Bonnier, de s'y asseoir à la table des officiers, d'y écouter les récits des vieux Soudanais ! Les promenades dans les rues tortueuses de la ville, parmi les ruines témoins de la domination sauvage des Touareg, au grand marché où, dans la foule tapageuse des moussos ^ de tout âge, des nomades déguenillés viennent,
l. Femmes.
avec des airs de grands seigneurs, troquer contre du mil, du sel, de la guinée ou de clinquants bijoux, quelque autruche ou quelque bête de leurs troupeaux ! Et aussi la visite au cimetière, que l'on regarde avec une sorte d'orgueil, comme si le nombre des tombes alignées et à demi enfouies dans le sable attestait et élevait la valeur des vivants !
Ah, le petit lieutenant a grandi et il est impatient de se mettre à l'œuvre.
Un ordre lui arrive : prendre le commandement du poste de Nampala...
Commander un poste, à la limite des populations sédentaires, en contact journalier avec les nomades 1 Être le maître I Régner presque I Le petit lieutenant fait joyeusement, avec ses porteurs et une escorte de tirailleurs noirs, les quelque 350 kilomètres qui, par les grands lacs du Niger, le mènent, vers l'ouest, à Nampala.
Il s'y installe, prend la consigne : les se-
dentaires du village sont peu nombreux et tranquilles; à surveiller parmi eux quelques dangereux espions des nomades; ceux-ci, Maures et Touareg, ont fait leur soumission ; mais, c'est cho3e relative; leurs instincts de pillards les entraînent de temps à autre et l'attrait d'un bon coup à faire... Aussi, éviter toute provocation, ne pas s'éloigner du village sans escorte ; du reste la section de tirailleurs du poste est juste suffisante pour la garnison réglementaire et pour le service de patrouilles sur les pistes de Sokolo, Bassikounou ^ et Tombouctou. Voici les registres d'impôt, pour la perception des droits de pacage, de douane. . . Voici la caisse de pharmacie : la seringue Pravaz ne fonctionne plus très bien... Ah, le médecin le plus rapproché est à Ségou -, 250
kilomètres seulement
Les recommandations sont sévères, mais
1. Centre de Maures Ouled Allouch, au nord de Nampala ; comprend des puits et quelques huttes.