‹ Ames soudanaises. Préf. de Paul AdamChapitre 35 sur 46 · acte de violente énergie, de celle qui remue · texte numérisé non relu

acte de violente énergie, de celle qui remue

et réveille, lui est interdit! Et ce steppe immobile et monotone qui lui compte jusqu'à l'eau dont il a besoin ; tout ce pays toujours également plat et broussailleux; ce ciel implacablement bleu, cet éternel beau fixe, cette même cbaleur torride, qui lui donnent l'horreur du soleil; toute cette uniformité de vie, de couleurs, de tons, d'impressions qui lui fait ardemment désirer, dans des accès de nostalgie, quelque coin frais de France, où le ciel soit chargé de pluie, où l'eau coure dans des vallons accidentés, dans des ravins, sous des arbres robustes, où la terre vive et nourrisse! Et, de ce cher là-bas, les nouvelles lui semblent si rares, avec les courriers lui apportant des lettres vieilles de plusieurs mois, avec le télégraphe coupé, tantôt par des coureurs de brousse, tantôt par des bandes de girafes 1 En lui monte, maladive, la sensation qu'il est loin, très loin, seul, dans un abandon absolu.

Les premières bourrasques de la saison

des pluies le tirent de sa torpeur, il rit de bonheur aux larges gouttes qui claquent et s'étalent sur le sol; il tend le dos aux bienfaisantes averses; il admire la fureur sauvage des tornades.

Autour de lui, tout change d'aspect en quelques jours, comme à un coup de baguette magique. C'est un paj's nouveau!

L'herbe, le maïs, le mil croissent littéralement à vue d'œil, envahissent le village, cachent les cases, animent même le vieux steppe. Mais, c'est aussi la fin de tout trafic commercial. Sur les pistes de Tombouctou et de Sokolo, les marigots subitement grossis arrêtent les convois. Sur celles de Bassikounou, les caravanes de barres de sel ne circulent plus; les nomades sont allés vers le désert chercher les climats secs pour y abriter leurs chameaux.

Alors, l'isolement du poste est plus complet, l'activité de Montreuil plus restreinte. La fièvre frappe le petit lieutenant d'accès

répétés; les moustiques s'acharnent sur son repos. Anémié, la volonté atteinte, sans goût à ses repas solitaires, sans calme sommeil pendant ses nuits, il va lentement vers la désespérance. Mais, il luttera; aussi peu nombreux que soient les sédentaires deNampala, il se mêlera à leur vie, s'intéressera à leurs cultures, cherchera les améliorations à réaliser, prendra part aussi à leurs fêtes, assistera à ces enfantins tams-tams, dont le bruit lui arrive confus, étouffé par les touffes épaises de mil et de maïs.

Maintenant, les souvenirs lui reviennent avec une étonnante précision.

Il est là, un soir, au village, regardant indifférent une danse qu'exécutent en son honneur le chef du village, le griot, le sorcier, le bon génie, les femmes du chef et quelques autres' indigènes. C'est la mise en action d'une vieille légende, dont son esprit distrait suit mal le développement quand, tout à coup.

dans le cercle da tam-tam, paraît une superbe fille, aux formes pleines, au teint cuivré, presque blanche sur ce fond de visages noirs et de sombres boubous.

Son buste et ses reins sont gainés d'une étoffe souple et légère qui plaque aux moindres plis de sa chair. Ses jambes et ses bras nus sont cerclés de bracelets d'argent. Ses cheveux, si lisses qu'ils semblent d'une Européenne, sont relevés en un casque qu'éclairent, comme des gouttes de soleil, des boucles de verre d'un jaune transparent.

Elle tire de sa poitrine un carré de soie pourpre et commence à mimer la danse dite <( du foulard. »

Ses mouvements, scandés par de sourds battements de mains des assistants accroupis, sont nonchalants, pleins d'une voluptueuse mollesse. De ses deux bras, courbés en anses d'amphore, elle porte au-dessus de sa tête le carré de soie et ce sont, sur place, d'onduleux renversements de buste, de lents roulements

de hanches, des flexions de taille, des étirements paresseux, tout un jeu d'attitudes abandonnées et lasses qui dessinent, sous l'étoffe tendue, la rondeur des seins et du ventre, le plein épanouissement de la croupe déjà lourde.

Tout à coup, les spectateurs s'éveillent. Ils jettent des appels aigus, tendent têtes et bras en avant, comme pour crier leur désir à la danseuse.

Elle se met lentement en marche et, à petits pas comptés, avec un dandinement de tout le haut du corps, elle se dirige sur Montreuil, dont les yeux brillent intéressés, dont les narines s'ouvrent à l'étrange et forte odeur de cette femme demi-nue. Il la voit mimer une sorte de poursuite, comme si quelque amant cherchait à lui dérober la soie précieuse. Elle la cache à ses côtés, derrière elle, au creux de ses aisselles et de sa poitrine, pousse des cris perçants de joie ou d'effroi, se dérobe en de souples ondulations,

S'arrête subitement, reprend sur place les mouvements lascifs qui vont stimuler l'ardeur du poursuivant, repart, se défend et, enfin, pendant que les indigènes à demi dressés paraissent la supplier de se donner, elle jette le foulard éclatant, comme un hommage, aux pieds du lieutenant, et se campe debout, face à lui, haletante, les bras ouverts, les seins tendus en avant en un geste de brutale offrande, le regard noyé de langueur, le corps secoué de courts tressaillements.

Montreuil était resté comme fasciné, les yeux rivés sur la danseuse, la gorge serrée, toute sa virilité, déjà exaspérée par l'abstinence et le climat, surexcitée maintenant par la sauvage volupté de ce corps, par tout ce qui se sentait, sous la mince gaîne d'étoffe, d'inexprimable sensualité.

Ce soir-là, il était rentré au poste, les jambes veules, le dos zébré par des frissonnements de fièvre, les mains moites, et il avait

vainement cherché le sommeil. Et, le lendemain et les jours suivants, il était retourné au tam-tam ; et, chaque fois, plus hardie, plus provocante, se sentant devant le chef, devant le maître du pays, devant celui qui pourrait la faire riche et puissante, la danseuse s'était montrée plus étrangement lascive, ensorcelant le Blanc de toute sa chair, de ses roulements de hanches, de ses frémissements de jambes, de la morbide langueur de ses poses, de l'âcreté grisante de ses parfums.

Il la lui avait fallu. Il l'avait amenée dans sa case. D'abord, elle y avait rompu le mortel isolement et, maintenant, elle était la chose dont on ne peut se passer.

Qu'importait qu'il pût à peine suffire à ses besoins de richesse? Il lui avait donné volontiers de quoi acquérir troupeaux, captifs, bijoux, étoffes et tapis, tout ce qui fait la fortune au pays noir. Mais, lui, son but, sa

tâche, sa vie mêmel Le Soudan l'accablait déjà de toutes ses violences, de son soleil, de sa fièvre, de sa monotonie, de sa solitude, de sa désespérance et, lui, complétait l'œuvre d'épuisement en y ajoutant l'élément le plus dévorant, celui qui les renferme tous.

Et, parmi toutes les femmes de races si diverses qui s'offraient à lui, il avait choisi celle que son atavisme désignait comme la plus redoutable, une de ces danseuses Pourognes, issues de croisement entre Maures et Noirs : la mère de celle-ci était une courtisane Songo3^ capturée autrefois par les nomades aux environs de Tombouctou, butin précieux pour tout ce qui s'y attachait de savantes et traditionnelles pratiques d'amour ; le père quelque Maure vivant de rapines et de meurtres.

Cette femme avait dans les moelles la mollesse, la lente volupté, la brûlante corruption Songoy, la. traîtrise, le mépris de la vie d'autrui, la fatuité, la féroce cruauté des Maures,

coureurs du désert. Elle associait en elle toutes les ardeurs de la plus lascive des races africaines aux crimes d'une race antique, usée de vieillesse et de vices. Elle était une effroyable et délicieuse destructrice de virilités.

« Il est tenaps de s'arrêter », murmurait Montreuil, parlant maintenant, comme si le son de sa voix eût dû rendre plus durable cette affirmation de sa volonté. « Oui, il le faut à tout prix. Ce suicide lent et sûr est chose trop absurde. Du reste, d'ici peu de temps... ». Et, il tirait de papiers amoncelés l'avis, reçu il y a une huitaine, de l'arrivée prochaine de son remplaçant à Nampala et l'ordre de rejoindre Tombouctou, sitôt son service passé. ,

« C'est cela, c'est cela », se répétait-il.

pour s'aguerrir; « je ne la préviens de rien; je pars, soi:disant pour quelques jours, en reconnaissance, et^ une fois là-bas, c'est la délivrance, le salut... Tout ce que je lui laisse la fait très riche ; j'y ajouterai encore ; mais, ellei... »

Et, il se sentit plus calme, moins surexcité, moins indécis, comme chaque fois qu'il se redisait ces résolutions, dans un inconscient désir de se prémunir contre toute faiblesse. Il se leva ; ses pas étaient incertains. La tornade et la Pourogne lui avaient rompu les nerfs, fouillé la chair et les moelles. C'est presque chancelant qu'il atteignit son tara et s'y abattit pour s'endormir d'un lourd sommeil.

La rentrée de Montreuil à Tombouctou était pour lui un retour à la vie, à toutes ses espérances.

Sur la piste qu'il suivait par Sompi et Goundam, à la limite des inondations du Niger, dans le décor d'exubérante fertilité que laissait derrière elle la saison des pluies, tout lui semblait en fôte, et les riches pâturages où les troupeaux de bêtes à cornes s'enfonçaient jusqu'au poitrail,, el les champs de culture encore parés des dernières récoltes de mil et de maïs, et la magique féerie des grands lacs, qui se lamaient d'argent sous l'éclat du soleil de Novembre.

Ce soleil, il lui pardonnait ses extravagances passées; il l'aimait, en ce moment où son ardeur était sans violence, il l'aimait pour les couleurs dont il ornait les choses, pour la fraîcheur que sa modération présente permettait aux nuits, pour la claire transparence dont il illuminait les matins.

Montreuil voyait en soi-même le temps et les choses; et, son moi était si fier d'avoir triomphé de la suggestion de la chair, d'avoir échappé à la déchéance irrémédiable ! Sa vo-

lonté était redevenue robuste; elle commandait au corps ; mais, ce corps ét'ait toujours bien las, secoué de frissons, tiraillé de crispations. Des vertiges affolaient son cerveau. La fatigue des longues marches ne parvenait pas à lui donner le sommeil des nuits, si douces cependant, sous la tente, dans le silence de la brousse. Et souvent, lorsqu'il avait fini par vaincre l'insomnie, il se réveillait brusquement, appelant des caresses, comme s'il eût senti les mains de Zahra glisser, légères et lentes sur ses membres endoloris. « Vieux souvenirs qui s'effaceront, pensait Montreuil; il suffit de vouloir, et je veux. » Et, avant l'aurore, il reprenait gaiement la route.

A son arrivée au fort Bonnier, un terrible accès de fièvre l'avait terrassé. Mais bast! c'est chose courante en ce pays. Quelques piqûres de quinine, un peu d'énergie, et il était vite remis debout.

Il fallait du reste paraître fort. Les camarades parlaient d'ane colonne, qui allait être envoyée au nord, du côté d'Araouan ^ pour châtier une tribu rebelle de Maures Berabicli. Tous sollicitaient l'honneur d'en faire partie. C'était une occasion si rare dans ces régions « où les temps héroïques étaientfinis. » Allait-il bêtement se heurter à quelque veto du médecin, quand dans cinq ou six mois il serait rentré en France et aurait tout le temps de se remettre à l'air aimé du sol natal?

Il se raidit et, quelques jours plus tard, il avait la joie de sortir de Tombouctou, dans les rangs de la colonne, avec son peloton de tirailleurs noirs...

Quelques jours après, entrait dans la ville

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