Entre Araouan et Tombouctou
cheveux rares, sa peau tannée, sa poitrine plate, ses jambes sèches, ses hanches étriquées. D'an morceau de toile sans couleur, qu'elle tient à la main, elle lire des noix de kola, les aligne sur le sable où elle s'est accroupie, les dispose en ronds, en croissants, en ovales, en carrés, les mêle, sept fois recommence et prophétise d'une voix cassée : « Les noix des carrés sont brunes; le maître est malade. Celles des ovales sont roses; le maître t'aime. Celle des ronds restent jaunes; tu l'auras à la première lune. »
Les yeux de la Pourogne s'allument un instant. « Retourne à la mare d'Hassein, ditelle à Abdallah, et annonce-moi l'arrivée des tirailleurs. »
Montreuil est rentré à Tombouctou avec la colonne. Son tempérament anémié a mal
résisté aux fatigues extrêmes de ces marches rapides, en plein sable, sous un soleil violent et à l'épuisement de ces nuits, passées eu partie à faire le quart dans le carré du bivouac que protègent des haies d'épines. Il a eu sa part de gloire, en atteignant avec ses camarades des fractions de la tribu rebelle; mais, sur la piste du retour, la fièvre l'a assailli; elle l'a trouvé sans force pour lutter; la « bilieuse » a failli l'emporter.
A peine remis, faible encore, étendu sur sa cbaise longue de paquebot, au seuil de sa case, il goûte la fraîcheur de la nuit que rendent plus douce encore les rayons de la lune nouvelle. Mais, est-ce une hallucination de son cerveau affaibli ou encore une de ces visions qui ne cessent de le poursuivre?
Là, tout à l'heure, devant lui, sur ce sable que blanchit la lumière lunaire, il n'y avait rien, et maintenant s'y dresse une forme qui fait frémir toute sa sensualité. Il la voit, le buste et les reins gaînés d'étoffe légère
C'est bien elle, la Pourogne Maintenant,
elle exécute la danse du foulard. Voilà ses roulements de hanches, ses renversements de buste, TolIVe de tout son corps de bête superbe. Voilà ses pas comptés, toute les tentations de la poursuite, l'enfouissement de la soie dans
la cachette des seins Toute cette langueur,
ces appels sauvages à la volupté, cette lente et énervante montée vers les délicieuses choses, ces parfums qu'il sent — car, il la voit, près de lui, si près qu'il peut la toucher — tout cela, c'est elle ; c'est la danseuse de Nampala et pourtant, il est bien à Tombouctou; il rentre de faire colonne
Devient-il fou? Il se dresse pour repousser la vision. La danseuse le reçoit dans ses bras. De ses mains légères et lentes, elle essuie les moiteurs de son front. Serrée contre Montreuil, elle l'enveloppe de toute la tiédeur de sa chair.
Le Blanc sent sa tête chavirer, toute son énergie se fondre en un doux anéantissement.
La vision l'entraîne; il obéit, inerte, pour aller tomber sur la conche de tapis, qu'abrite, dans la grande cour de la concession, le toit de chaume fraîchement disposé
Montreuil a réglé sa vie, ordonné ses plaisirs et son travail ; et, ainsi fait, il se croit maître de ses actes et de son destin.
Ici, ce n'est plus la solitude déprimante de Nampala. Les camarades sont pleins d'entrain, passionnés pour leurs tâches d'officiers ou d'administrateurs. Il doit être comme eux. Mais pourquoi se priver inutilement des caresses sans pareilles de la Pourogne? Pourquoi se surexciter les nerfs, se travailler le cerveau à penser qu'Elle est là et qu'il ne la prend pas? Pourquoi laisser son désir inas-
souvi se tendre peu à peu en épuisante obsession? Ne sera-t-il pas en France dans trois' ou quatre mois et quels regrets ne se préparerait-il pas pour si peu de risques? Le tout est d'être raisonnable, de faire ce que tout le monde ferait à sa place, de ne pas tolérer Zahra chez lui, dans sa case, où sa continuelle présence serait un danger, d'aller la voir librement, à intervalles réglés, à la concession.
Ses visites chez la Pourogne sont d'abord espacées, mais bientôt plus fréquentes. Chez Montreuil peu à peu le Soudanais se réveille, croît, commande à l'Européen.
Au fort, c'est presque la froide vie de France, letravail, la discipline, l'efTortlent et continu vers le but lointain. A la concession, c'est la vie libre, sans contrôle, le pouvoir absolu, le Soudan à demi barbare avec toutes ses séductions. La Pourogne y apparaît tout autre que sur le grossier tara de
Nampnla, au milieu de l'amonr-ellement des armes et des caisses d'Europe. Dans ce décor de tapis aux tons éclatants,, de nattes de cuir aux parfums forts, de coussins aux couleurs voyantes, au milieu de ces captives qui la servent sur un signe, comme quelque toute-puissante favorite, dans tout cet entourage d'Afrique, où s'épanouit son amollissante volupté, ses lentes caresses se prolongent, se multiplient par la prise de tous les sens et, sitôt que Monlreuil s'en échappe, les convoitises l'assaillent.
Maintenant, dès que son service le rend libre, il court à la concession. Il s'y attarde, s'y sent plus chez lui que dans l'enceinte sévère du fort. Il se complaît dans ce chaud déploiement de luxe soudanais, dans les plus intimes de ses manifestations.
La toilette de Zahra l'enchante. Moilement couché sur les tapis, il aime à suivre les longues et soigneuses ablutions, à voir le corps magnifique dont les captives aux
membres robustes, aux tons noirs, aux formes grossières, exaltent par contraste l'ambre de la peau, la rondeur des seins et des hanches, la lourdeur orientale de la croupe. Alertes et redoutant la colère si prompte à s'éveiller de la maîtresse, elles oignent toute la précieuse chair d'une huile odoriférante, la massent doucement, jusqu'à ce qu'elle luise d'une impeccable patine. D'autres lissent les cheveux, teignent délicatement au henné les ongles des pieds et des mains, rougissent les lèvres à la noix de kola, allongent de fards la ligne des sourcils, cernent les yeux d'antimoine, poudrent la poitrine d'un blanc argenté comme pour entourer la pointe des seins d'une auréole.
D'autres encore disposent les bracelets des poignets et des chevilles, les colliers et pendentifs d'or ou de pierres d'éclatantes couleurs, les rangées de faux-corail, d'ambre, de boules d'ivoire et de clous de girofle * qui