‹ Ames soudanaises. Préf. de Paul AdamChapitre 39 sur 46 · Les clous de girofle, dont le débit est important · texte numérisé non relu

Les clous de girofle, dont le débit est important

vont ceindre la taille et les hanches, entourer le ventre dont tout duvet a été soigneusement rasé. Le corps de la Pourogne resplendit, paré pour les voluptés, dont les fards et les bijoux encadrent de leur éclat les délicats instruments. Et, toujours indolente, elle reste étendue, se complaisant dans sa nudité, laissant inutiles à ses côtés sa large toge jaune d'or et ses babouches brodées du Maroc.

Le soir, dans la délicieuse tiédeur des nuits de mars, sous la claire lumière de la lune ou aux reflets de hautes torches de paille enflammée, c'est le moment des danses, que miment les Boundiambas, aux sons doux et traînants des balafos et des flûtes de roseaux.

et que les indigènes paient cher, sont conpîdérés comme ayant des verUis aphrodisiaques. Lesfemmes s'en confectionnent des colliers, des bracelets et des ceintures de corps.

Elles sont huit filletles de l'âge encore précoce où la nubilité commence à peine à s'éveiller chez la femme du Soudan. Pourognes comme Zahra, elles apparaissent drapées dans des toges de couleurs vives, d'où n'émergent que les mains et les pieds nus et, dans le haut, les huit petites têtes, têtes d'enfants par les mines innocentes et mutines et, pourtant, de femmes par les yeux profonds et languissants qui semblent dire qu'ils savent.

Les huit petites toges éclatantes se forment en demi-cercle, face aux tapis où Montreuil et Zahra sont à demi couchés. D'une main, elles tiennent de grossiers miroirs de traite, s'y regardent, inclinant latête, penchant le buste, se portant en avant ou sur les côtés. De l'autre, elles manient gracieusement des houppes en poils de chèvre, s'éventent, se caressent le visage, s'effleurent les cils et les lèvres.

Maintenant, les toges s'entre-bâillent, à l'appel de quelques notes plus aiguës des musiciens attentifs. Les corps apparaissent à peine

brunis, luisants comme des marbres jaunes, sans un bijou qui vienne en couper les lignes, sans autre voile que le simple karya, bandes d'étoffes claires, dont l'une entoure la taille et dont l'autre tombe devant les cuisses.

Les houppes courent sur les membres potelés, sur les seins naissants, sur les hanches qui annoncent l'éclosion prochaine de la femme, et, tout à coup, pudiquement les toges se referment; les regards un instant allumés s'éteignent, les houppes moins hardies ne frôlent plus que la figure et le cou.

Sur le visage émacié du blanc, dans ses yeux jaunis et caves, Zahra lit les luttes de la pensée. Il faut que le désir surgisse et, s'il tarde à son gré, elle se lève de la couche de tapis, se jette, comme animée d'une ardeur subite, dans le cercle des Boundiambas, qui l'entourent, la lutinent de leurs houppes en poils de chèvre, provoquent sa lascivité.

Dans cette chaude atmosphère de conti- {|

nuelle surexcitation, les nerfs surmenés de Montreuil se tendent et senablent se revivifier. Les moindres de ses sentations s'aiguisent jusqu'à la douleur; son cerveau a des moments d'extrême lucidité, d'autres de sombre nuit. Quelquefois, il se regarde vivre et agir, comme s'il était pour soi-même quelque étranger.

Au fort, il surprend les camarades par le feu de son regard, par une activité que semblerait vouloir démentir son aspect décharné. Mais, que d'efforts pour cacher à tous l'agitation qui lui secoue le corps et l'esprit, pour obtenir de son cerveau la plus légère attention ! Que de quinine absorbée à haute dose pour combattre la fièvre qui le consume sans relâche et écarter l'accès redoutable, qu'il sent prêt à l'assaillir!

Et pourtant, toute la faute est à lui! La Pourogne reste soumise, résignée à tout, perdue dans sa nonchalance. Il n'a rien à lui reprocher. Il ne saisit rien de la trame com-

plexe des projets qu'elle ourdit, presque inconsciente, obéissant aux appels des races qui vivent dans son sang. Elle a voulu Montreuil à Nampala comme on veut le roi. EII3 l'a rejoint à Tombouctou parce qu'elle voit toujours en lui le chef; elle le gardera malgré tous les obstacles. Son orgueil a une arme puissante, la volupté, et c'est à l'affiner, à la rendre plus destructive de volonté qu'elle travaille impassible.

Chaque jour maintenant, vient à la concession Tariba avec ses prophéties; chaque jour aussi, Marimé, le sorcier de race Malinké, mé-i decin et magicien, parfumeur et bijoutier, devin et conseiller, sorte de revendeur et de machande àla toiletta du pays noir. D'une vieille peau de bouc tannée, qu'il porte avec précaution, il tire et déballe sur le sable tout un attirail compliqué de choses étranges: gris-gris, fards et onguents, bijoux vieux et neufs, herbages delà brousse, fleurs fanées. Zahra achète

le talisman qui fait aimer, l'aromate de musc et de plantes inconnues qui énerve les désirs, l'herbe dangereuse dont le suc les ravive, les noix de kola ^ qui réparent et surexcil/ent les forces.

Sévère, elle fait travailler les Boundiambas, règle leurs nouvelles danses de gestes toujours également las, punit de coups de corde leurs fautes ou leur manque d'ardeur.

Et, lorsqu'arrive le maître, lorsqu'elle le voit abattu, indifférent, elle trouve l'artifice qui va réveiller un semblant de force dans ce corps épuisé.

Cependant, le moment du départ approche. . dans quelques semaines, peut-être dans quel-

1. Les noix deKolu ont des propriétés à la fois toniques et aphrodisiaques.

ques jours. Déjà viennent d'arriver à Tombouctou les officiers appelés à remplacer les rapatriables. Au débarquement des pirogues qui les ont amenés, Montreuil se jette dans les bras d'un ami d'enfance, Jacques Dironville, qui doit rejoindre, plus en aval, le poste de Gao K

Dans l'homme qui l'aborde amaigri, déjà voûté, avec un tremblement dans la main tendue, dans cette figure ravagée où brille fixement l'éclat fiévreux du regard, Dironville a à peine reconnu le petit lieutenant.

Cependant, il se reprend, cache son étonnement, et, tout de suite, il lui parle du coin de Bourgogne où l'attendent les siens : Il a été voir sa mère, prendre ses commissions, avant de s'embarquer. Elle n'a qu'un désir, qu'un mot à la bouche : « Qu'il revienne l qu'il revienne vite! dites le lui bien. » Et elle énumérait, elle répétait, comme si elle se fût

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