‹ Ames soudanaises. Préf. de Paul AdamChapitre 40 sur 46 · Poste sur le Niger, en aval de Tombouctou · texte numérisé non relu

Poste sur le Niger, en aval de Tombouctou

complu dans ses redites, tous les dangersdu Soudan, le soleil implacable, les pluies aussi dangereuses, les fièvres, les maladies dont elle citait les noms techniques. Et les Noirs qu'elle semblait considérer — les pauvres ! — comme altérés de sang européen ! P^t les nomades, les Maures, les Touareg surtout, dont elle connaissait les tribus et nommait môme quelques chefs... « D'atroces sauvages, disaitelle. Heureusement que le petit rentre. »

— « Ah, mon cher Pierre, ta brave mère est devenue plus savante que les plus vieux Soudanais, trop savante même pour sa tranquillité. Elle a lu, cherché partout des renseignements. Et tu sais, l'exagération des distances, la rareté des courriers, les fausses nouvelles, les légendes, toutes les fables sur l'Afrique! Mais elle rayonnait de me voir m'embarquer. Le départ des uns ne fait-il pas le retour des autres? Et, certes, je ne lui en voulais pas de sa joie; elle s'ajoutait à la mienne. Car, j'adore ce grand pays de vie li-

bre... Et toi, qu'as-tu fait? La fièvre, hein ! un peu de nostalgie.,. Ah! le Soudan, pour début, tout frais émoulu comme toi !...

— Oui, la fièvre, l'isolement à Nampala, où j'étais seul Européen. Et, tu te souviens, j'ai toujours été un nerveux, facilement impressionnable... » EtMontreuil énumère à son tour, mais il ne touche pas un mot de la Pourogne et, pendant les quarante-huit heures que Dironville passe àTombouctou, il ne paraît pas à la concession.

Sitôt son ami parti, il court, il est vrai, chez Zahra; il y multiplie ses visites — ce sont les dernières, sans danger certainement, et il ne faut pas les perdre — ; mais fiévreusement, dans une surexcitation, qui chaque jour va croissant, il fait ses préparatifs de départ, pour être prêt au premier ordre...

Un ordre arrive en effet... il n'est pas celui du retour. « Des cas de fièvre jaune ont éclaté à Saint-Louis du Sénégal. L'épidémie

a fait de rapides progrès. Les frontières du Soudan ont dû se fermer. La route de Dakar est coupée. Les rapatriements se feront plus tard. »

Il faut rester, attendre et combien de temps!.., Montreuil, remplacé dans son service par un des nouveaux arrivés, est presque inactif, sans occupation définie. La certitude du départ à date fixe ne le soutient plus; la vision qu'a évoquée Dironville s'elTace peu à peu. Toute sa surexcitation est tombée.

Il vit de plus en plus à la concession; car, là seulement, il retrouve la sensation qu'il existe. Ailleurs, il est comme hébété, rêvant tout éveillé. Il voit, par delà les immensités de la brousse, des sables et des océans, une petite flamme qui brille, vacillante dans le lointain. Un homme faible, courbé, presque

vieux, s'efforce de franchir le long chemin, d'atteindre la petite flam.me qui le guide. Il est sans force pour faire l'interminable route; des marigots gonflés d'eaux, des déserts, des forêts sans sentiers, l'arrêtent. Il tombe épuisé, se lève et repart. La petite flamme s'est éteinte, l'homme n'en a plus les lueurs pour se diriger; il reste perdu dans une nuit profonde... Mais, cet infortuné voyageur, il le reconnaît; c'est lui-même, Montreuil^ lui dont la Pourogne a pris toute la vigueur. Il va la lui redemander et il se hâte vers la concession, marchant automatiquement d'une allure de somnambule.

Zahra la lui rend un moment, la force disparue, mais la lui enlève aussi vite. Elle veut garder Montreuil. Les officiers, elle le sait, peuvent prolonger leur séjour, et elle croit aveuglément aux prédictions de Tariba: « Tu es puissante, maîtresse; les kolas ont parlé. Le Blanc ne quittera jamais Tombouctou. — Les kolas savent l'avenir.

Le Blanc n'est pas parti. Les génies te servent; ils l'ont arrêté. Le Blanc ne partira jamais. — Le BJanc aime ta beauté ; ta beauté le fait ton esclave. Il ne reverra pas le village où il est né. »

Chaque jour plus affaibli, Montreuil ne se nourrit plus guère que des dangereuses noix qu'il mâchonne pendant de longues heures de demi-sommeil, sous le toit de chaume de la concession. La bouche brûlante de l'âcreté qu'elles y laissent, il boit des gorgées d'une eau sucrée, délicieusement aromatisée, qu'à fait préparer la Pourogne. Il s'abandonne à des suggestions de haschisch et, quand Zahra le sent sous leur influence, elle appelle les Boundiambas,

Ce sont toujours les huit fillettes Pourognes aux corps graciles, aux mines mutines, aux yeux à la fois naïfs et troubles ; elles manient, toujours gracieuses, leurs petits miroirs et leurs houppes en poils de chèvre. Mais quelles

sont ces danses nouvelles, que, malgré sa déchéance, le Blanc regarde les premières fois étonné, toute son éducation, toutes ses tra ditions ne lui laissant pas voir dans ces enfants la perversion de femmes qu'y a mise la Pourogne pour galvaniser ses forces éteintes.

Les toges ont été jetées à terre, les corps se campent, les cuisses barrées des bandes d'étoffes des karyas. Les danseuses se forment par groupes, se regardent, se penchent Tiine vers l'autre, se provoquent en des poses lascives, s'enlacent, se quittent, se reprennent, se lutinent de leurs houppettes blanches.

Les petits corps potelés semblent plus nerveux. Les fillettes ont pris de l'âge. Leurs seins naissants paraissent s'être gonflés. Dans leurs yeux commencent à briller les lueurs dont luisent souvent ceux de Zahra.

Et les danses continuent; et il faut bien que le Blanc voie, comprenne et sente, puisqu'il n'a plus l'énergie de les faire cesser,

LA GUL'LE 2i[)

puisqu'il reste sur les tapis de haute laine, puisqu'il observe maintenant plus surpris, se soulevant à demi. Et, tout à coup, le voilà pris de ces tremblements nerveux^ de ces vertiges de folie, qui le transforment subitement, lui obscurcissent la vue, lui serrent le crâne dans un étau brûlant, lui font perdre toute conscience et toute lucidité.

Les fillettes sont bien des femmes et de la plus rare, de la plus étrange corruption 1 Elles ont détaché et laissé tomber à terre les karyas, qui protégeaient leur dernière nudité. Elles s'excitent de cris aigus, des « Ilia » « Hia » des nomades du désert. Les couples s'étreignent plus amoureusement. Les caresses plus ardentes et plus audacieuses font tressaillir leurs flancs.

Montreuil ne voit plus qu'à travers un voile. Les corps enlacés des Boundiambas lui semblent autant de Zahras frémissantes de volupté. Tous ces seins palpitants, ces croupes mouvantes, ces hanches aux lents

roulements, sont ceux de la Pourogne... Là fièvre lui monte au cerveau, enflamme son sang, ressuscite sa vigueur. Il se dresse en bête de luxure...

Quelques semaines se sont écoulées. L'épidémie ferme toujours la route de France... Dans la case de Montreuil, quatre vigoureux tirailleurs le maintiennent difficilement sur son lit. Un violent accès de fièvre chaude s'est déclaré; une force infinie semble animer le corps décharné, tout ruisselant de sueur, du malheureux officier. Arc-bouté sur les , coudes, la tête et les pieds, il se débarrasse de ses gardiens par un brusque effort, arrache les compresses d'eau glacée dont le médecin entourait sa tête brûlante, se jette vers ]a porte, voulant courir à la concession, appe-

lantla Pourogne et ses Boundiambas. Il était replacé sur sa couche, et alors comiuençait une longue et atroce agonie, coupée de luttes, de dépressions subites, de spasmes, de gestes obscènes, de cris de folie...

Le petit lieutenant avait vite parcouru les étapes de sa vie. Son cadavre était celui d'un vieillard épuisé, et quand le lendemain les tirailleurs portèrent au cimetière la bière de sapin, elle leur sembla si légère qu'ils purent croire que quelque sorcier l'avait vidée à leur insu... « Tu es puissante, maîtresse ; les kolas ont parlé, le blanc ne quittera jamais Tombouctou. »...

Quelques jours plus tard, attiré par la renommée de Zahra, dont les indigènes vantaient les richesses, le luxe et l'amour, un des principaux Touareg Igouadaren entrait dans la concession.

Il y était accueilli comme naguère Montreuil, et la Pourogne s'accommodait de ce demi-chef, jusqu'à ce que, poursuivant incons-

ciente son œuvre de destruction, elle put trouver parmi les Blancs, les vrais chefs ceux-là, qui ensorceler et perdre.

A Madame Auguste Terrier.

Bandioukou Sidiké, chef du village fétichiste de Niaiitankoura ', eût dû être un homme heureux.

Les génies bienfaisants, le Dinné qui veille sur le village, le Soubara qui protège le foyer, ne lui marchandaient pas leurs bontés.

Par faveur du premier, Bandioukou avait receuilli et conservé intacts le respect et l'obéissance que les Bambaras, qui peuplent le

1. Village du Bagué, situé au confluent du Ba-Oulé et du Banding-Ko, en pays fétichiste (Haut-Sénégal).

village, avaient eus pour son père; l'heure venue, il pourrait rentrer dans le néant, certain que la bienveillance du dieu tutélaire ferait placer son fils, le beau et vigoureux Moussa, à la tête de Niantankoura.

Grâce au second, ses troupeaux étaient préservés des maladies, ses lougans * des ravages des sauterelles ou des tornades, ses femmes de la stérilité; grâce à ce bon génie, le vieux chef avait de nombreux enfants, déjà douze fils et sept filles, dont cette perle noire, Soubhia, si renommée pour sa beauté que, du Bafing au Kolimbiné, on l'appelait la lumière du Bagué. Elle avait, cette petite, des airs de jeune princesse qui la désignaient, mieux que des prédictions, comme devant être un jour la femme d'un homme de grande race, d'un Ouoloff ou d'un Toucouleur peutêtre! Il viendrait, cet époux riche et puissant, qui ferait la gloire de Niantankoura et de Bandioukou; tout le village le savait ; les sorciers

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