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l'annonçaient; les griots célébraient d'avance le couple de beauté que formerait avec Soubhia relu de son cœur, et composaient en leur honneur des rondes et des chants que jeunes gens et jeunes filles répétaient dans les tams-tams du soir!
Bandioukou n'était cependant pas entièrement satisfait.
Malgré ses prières et ses offrandes, les génies protecteurs n'exauçaient pas son vœu le plus ardent; ils n'obtenaient pas pour lui ce gri-gri qui force les regards et proclame mieux que les griots la puissance de qui le possède, cette médaille d'argent vif qui se suspend à un ruban de soie claire et que naguère, dans l'un de ses voyages, il avait vue briller sur les boubous des chefs indigènes de Kita et de Badumbé.
Toumané, « le marchis » comme oh l'appelait, qui venait de temps à autre à Nian-
tankoura à la tête de ses spahis, avait bien
d'autres décorations, autrement éblouissantes d'or et de pierreries, agrafées sur sa veste de pourpre.
Pourtant,, ce Toumané avait été autrefois captif au village même, chez le notable Samba Koné; il avait pris du service chez les Blancs, payé peu à peu sa rançon ; il était pauvre, tout jeune encore. Et lui, le vieux chef, qui était riche, de caste libre et commandait à des hommes libres, ne pouvait avoir cette médaille, si modeste et si simple à côté des croix de Toumané 1
Certes, Niantankoura n'était pas un gros village, ni d'aspect très prospère avec ses cases rondes de pisé, crevassées et étroitement serrées autour de la place où l'arbre sacré du Dinné étend sa ramure majestueuse.
Mais les habitants payaient régulièrement l'impôt. Régulièrement aussi, ils ensemençaient, comme le voulaient les Blancs, les immenses lougans qui couvrent les bords du
Ba-Oulé et du Banding-Ko. Cette année encore, les captifs n'avaient pas ménagé leur peine. Soigneusement, de leur piochons aux manches assez longs pour qu'ils n'aient pas à se baisser, ils avaient creusé dans les alluvions des deux grands marigots les trous où ils enfouissaient d'un coup de talon les graines de maïs, de riz rouge ou de mil, jetées de toute leur hauteur.
Et, maintenant que les semailles étaient faites, lui, le chef, n'avait-il pas prescrit aux sorciers de sortir sur la place du village l'énorme boule de bois, qui symbolise le soleil ? Ne leur avait-il pas ordonné de la faire rouler sans cesse à coups de maillet et n'était-ce pas, grâce à ces sages précautions, que les saisons continuaient leur cours et que bientôt tomberait en .abondance l'eau qui ferait lever les moissons pressées et fécondes?
Ah ! si Niantankoura était, comme Kita, Badumbé ou Bafoulabé, sur les bords du Bafing ou du Sénégal, là où passent souvent les
chefs blancs, là où les amènent ces macljines de fer et de feu, qui courent droit devant elles sans souci des forêts, des ravins ou des marigots, oh ! alors, depuis longtemps la médaille éclairerait de sa lumière la sombre guinée du boubou de Bandioukou!
Mais patience ! dans quelques jours le Commandant du cercle serait à Niantankoura et cette fois...
Dans quelques jours !... A cette pensée Bandioukou sent s'enflammer tous ses désirs.
11 multiplie à tous les recommandations, tient avec les notables d'interminables palabres à l'ombre de l'arbre sacré et, pendant ces entretiens, ses yeux vont, en regards d'invocation, vers les branches où mystérieux et invisible vient se poser le Dinné.
11 doit se plaire sur cet arbre paré de frondaisons nouvelles, le génie protecteur dont l'intervention sera toute-puissante auprès du Commandant. Il doit aimer tout ce décor de
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verroteries, de poteries, de fragments d'étoffes multicolores, dont Bandioukou a fait orner les branches centenaires. Il doit surtout être louché du don du collier d'ambre fauve que Soubhia la vierge est venue la nuit dernière lui offrir en grand secret.
Le précieux joyau oscille doucement, accroché très bas à l'une des dernières pousses, et le vieux chef regarde ému le sillon de lumière ainsi tracé dans l'ombre du feuillage.
« Chère petite Soubhia, pense-t-il. Le Dinné ne saurait lui refuser ce qu'elle demande pour son père. Chère petite Soubhia! Elle semblait si rêveuse depuis quelque temps! Elle aussi, songeait à la médaille! Chère petite étoile de Niantankoura ! »
Et dans le village, chacun escomptant peut-être quelque faveur du Blanc, « du Roi, » qui va passer, s'ingénie à se rendre favorable le Soubara de sa demeure. Dans les cases riches ou pauvres, petites ou grandes, toutes ventrues et coiffées de leurs chapeaux
pointus de chaume, ce sont des hécatombes de poulets et de moutons, dont les plumes ou les laines, liées de cordons écarlates, vont s'accrocher en offrandes, ici à la branche de cotonnier sauvage, là à celle de dioubabé, consacrées au génie du foyer, et dont les chairs accommodées avec du ri'z ou du mil, du beurre de karité, des tomates, des oignons ou de l'oseille des bords des marigots sont dévorées en de longues ripailles avec force rasades de dolo. Et, dans les cases, c'est une fête des Soubaras et une fête des ventres, qui met tout le village en liesse.
C'est dans ce décor d'arbres de Noël tout peuplés de génies, de dieux et d'esprits qu'apparaît au jour dit, sous la forme d'un jeune capitaine, « le Roi » si impatiemment attendu.
Bandioukou, qui s'est porté à sa rencontre suivi de tout un cortège de liotables aux boubous blancs ou bleus, le conduit respectueusement sur la place du village. Tous
S'assoient en cercle sous l'arbre sacré, ceuxci sur des mortiers à mil renversés, ceux-là sur de grossiers tabourets de bois aux trois pieds souvent inégaux et,, immédiatement, commence un de ces longs palabres où se traitent les affaires de Niantankoura.
A quelques pas se tiennent les spahis d'escorte du capitaine, sous les ordres du « marchis » Toumané. Il a soigné sa tenue, l'ancien captif de Samba Koné. Son casque de toile blanche que pique une étoile d'or étincelle comme s'il était d'argent; sa veste écarlate, ses décorations, les galons de ses manches, les cuivres de ses armes flamboient sous les rayons du soleil. 11 semble heureux d'être là, honoré et admiré, dans son Niantankoura qu'il aime parce qu'il y est né, parce qu'il y a souffert, et où il cherche toute occasion de venir.
Ses regards scrutent la foule, qui entoure le cercle du palabre, tout éclatante des couleurs vives des serre-têtes des moussos.
— « Tu ne vois pas Soubhia! » lui dit tout à coup une voix à ses côtés. Et Samba Koné, son maître d'autrefois, qui vient de l'interpeller, rit, les yeux plissés, la bouche largement fendue, toute la face arrondie, bombée en fond de calebasse.
— « Soubhia! ne parle pas de Soubhia! » réplique le marchis.
Mais, Samba Koné reprend, riant toujours :
— « Soubhia va être femme; le chef lui ordonne de rester maintenant dans sa case. Il cherche pour elle un mari riche et puissant. Et quand le chef parle, tout le monde se tait. »
La colère commence à gagner Toumané:
— « Je connais un seul chef, le capitaine !
— Oui, le capitaine est un grand chef. Mais Bandioukou commande dans le village et Soubhia est obéissante. Tu vois, ce collier d'ambre suspendu à cette branche; c'est
le sien. Elle l'a offert au Dinné pour l^andioukou, oui, pour la médaille que veut Bandioukou. Et c'est toi qui lui avais donné autrefois ce collier.
— Tais-toi, Samba! Tais-toi! Ne parle pas de Soubhia! » — et la main du marchis saisit violemment le poignet de Samba Koné
Mais la foule grouille autour de lui, jacassante et mobile, comme heureuse de s'ébrouer après un si long effort de silence et de tranquillité.
Le palabre était terminé; le capitaine et Bandioukou s'étaient levés et tous s'apprêtaient à les suivre.
— « Eh bien, mon brave Toumané, lui dit en s'approchant l'officier. Allons! confiance! je vais chez Bandioukou. »
Toute la colère du marchis tomba du coup.
Le capitaine était tout-puissant et si bon.
Il obtiendrait bien pour son sous-officier cette chère Soubhia! Il était le chef, le seul chef enfin, et il suffisait qu'il voulût.
Du reste, Soubhia aimait Toumané, et Toumané le savait par ces mille et mille petits riens que comprennent les amoureux ; et Toumané était digne d'elle ; il avait gagné pour elle ses croix, ses galons ; il avait peiné, risqué sa vie dans les dures colonnes; il avait mérité l'affection du capitaine, qui lui parlait doucement, comme à un ami... Tout cela flatterait Bandioukou et le vieux Bambara n'oserait pas refuser...
Mais ce collier d'ambre que Toumané avait autrefois acheté pour Soubhia dans la capitale du Soudan français, chez des traitants de Kayes ; ce collier qu'il lui avait précieusement apporté, ce collier gage de l'amour qu'il sentait chaque jour monter en lui... Pourquoi ne le portait-elle plus? Pourquoi l'avait-elle offert au Dinné ? Que racontait Sam,ba Koné avec son rire méchant?
Nerveusement lemarchis arpente la place, sans souci des indigènes qui l'entourent, sans souci de tous ces visages connus qu'il aimait tant à voir lors de ses précédentes visites.
Le temps passe trop lentement à son gré. Et tout prôS;, devant ses yeux, oscille toujours à la plus basse branche de l'arbre sacré le collier d'ambre de Soubhia. Ses reflets d'or et de miel hypnotisent Toumané ; il regarde le joyau, ne voit que lui au milieu des mille verroteries éclatantes qui scintillent dans le feuillage.
Impatient, il se dirige vers la case de Bandioukou... Le capitaine en sortait, accompagné du vieux chef et tous deux parlaient avec animation :
« Je ne peux pas, je ne peux pas, répétait entêté le Bambara. Toumané a été captif ici même, chez Samba Koné, et Soubhia ne peut épouser un ancien captif.
— Un ancien captif ! s'écriait le capitaine. Mais, sais-tu que Toumané est un brave. Il
s'est battu toujours et partout avec courage pour délivrer toi et les tiens de l'oppression et de la férocité de vos famas*. Il est sous-officier ; il commande; il est un chef lui aussi. 11 est un honneur pour son village, pour Niantankoura et il sera un honneur pour toi, si tu lui donnes ta fille. »
Et Bandioukou sobstinait : « Mais Toumané est pauvre.
— Je paierai la dot de Soubhia, trente pièces de guinée, m'as tu dit, quinze de blanche, quinze de bleue. Une belle dot, comme, tu vois I Et sois sans crainte ! Toumané qui est fier voudra me la rembourser comme il a autrefois remboursé sa rançon. »
Rien ne faisait. Toujours le môme préjugé de caste dominait Bandioukou, qui protestait avec volubilité de son dévouement, de son respect pour les Blancs, mais répétait, le front barré des mêmes plis, cet invariable argument : « Toumané est un ancien captif. »